Indre 1914-1918 - Les 68, 90, 268 et 290e RI

09 juillet 2018

Bélâbre en 1914-1918. Le bourg, les morts, la guerre.

J'aime cette période du Centenaire1418, non seulement elle met en valeur la période dans les mémoires de nos concitoyens, mais elle est aussi l'occasion de sortir des documents, des ouvrages qui n'auraient pas nécessairement vu le jour dans un autre contexte. Depuis 2014, dans le département, quelques ouvrages locaux ont permis de découvrir la persistance de cette mémoire locale. Dans chaque canton, au long de ces 4 années de commémoration, des associations, des historiens, des amateurs d'Histoire ont entrepris de retrouver les enfants du pays partis entre 1914 et 1918. Parfois se limitant à une longue liste de noms, dans d'autres cas comprenant une réelle et conséquente recherche historienne, tous ces ouvrages sont autant d'éléments importants à la compréhension de cette période suivant un angle de vue que des visions départementales, régionales ou nationales ne peuvent suppléer.

En ces débuts de période d'été, je tiens à vous faire partager une découverte. Il s'agit là d'un fascicule couvrant un secteur géographique du département que je ne connais pas beaucoup, mais le travail effectué ici me parait exemplaire des opportunités que peuvent nous proposer un accès aux archives tant départementales que locales et une utilisation raisonnée et rigoureuse.

Nous voici donc partis à la découverte des soldats de Bélâbre gràce à l'ouvrage produit par Nicole Ledroit. Celle-ci a pu bénéficier en 2006 d'un classement des archives municipales et ainsi d'y avoir un accès complet et référencé. Avec l'aide et l'apport de familles bélâbraises, voici donc un fascicule complet démontrant les études possibles à partir de ce type de sources. L'ouvrage est très bien illustré que je ne peux que me féliciter de la découvrete de certains clichés. Ah, ces photos du sergent Huet du 68eRI, des merveilles! Dans le texte présenté, j'ai aussi trouvé des réponses à des questionnements auxquels je n'avais jusqu'alors pas trouvé de réponses, par faute de temps ou par manque de connaissance des archives existantes et exploitables. J'ai ainsi particulièrement apprécié les pages concernant le nombre de mobilisés. "Combien furent-ils à être mobilisés?" cette question me fut souvent posée et en l'absence de documents référencés difficile d'y répondre. J'envie pour cela la trouvaille de Nicole Ledroit concernant les recensements de mobilisés.

Un regret: l'éternel difficulté pour trouver ces fascicules qui bien souvent ne bénéficient que d'une distribution très restreinte. Le livre est en vente au Petit Casino de Bélâbre à la librairie Cousin-Perrin au Blanc et à la librairie Arcanes de Châteauroux (88 pages-15 Euros)

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02 juillet 2018

Un mémorial familial sur les pentes de 304 - Alphonse CHAGNOLLEAU

Il est parfois des découvertes qui me touchent et le temps du Centenaire est un moment propice à ces découvertes. Mon intérêt se porte principalement sur la forme de la prise en charge de la mémoire par les familles elles-même, l'implication des familles très souvent bien loin des canaux officiels.
Toujours ému devant l'émotion sincère des familles lors des évennements qui parsèment ce Centenaire, j'en viens, par exemple à penser à la rencontre avec les descendants lors de la journée anniversaire du 9 mai 2015 à Loos en Gohelle, où il m'avait été donné l'occasion de rencontrer la famille de Léon AUGRAS, un agriculteur de Maillet.

Toujours concernant les soldats du 90e RI, sur les réseaux sociaux, très récemment, par le biais du compte  de Camille Varges Harlé @C_VargasHarle j'ai découvert un mémorial officieux rendant hommage à un soldat de l'Indre et ce sur les pentes d'un des haut-lieux des combats 14/18 des régiments de l'Indre, à savoir la Cote 304 du secteur de Verdun.

Capture304

Ainsi, sous une modeste mise en ligne de quelques clichés, j'eus l'agréable surprise de découvrir l'hommage rendu à Alphonse CHAGNOLEAU du Poinçonnet.
J'aime la modestie de l'hommage, simplement composé d'un cliché datant du service militaire (avant 1910 du fait de la présence d"épaulettes), d'un rappel de la situation du 90e RI en ce 4 mai 1916 (JMO), d'une fiche Mémoires des Hommes et d'un rappel anonyme de la filiation pour rendre hommage au grand-oncle disparus ainsi qu'à ses camarades

Natif d'Arthon en date du 1er septembre 1881, fils de Jean et de Jeanne SIMON, il réside à Lys-Saint-Georges au moment de sa conscription. Déclaré "Bon pour le service" suite au conseil de révision, il part au 10ème RI à compter du 15 novembre 1902 pour finalement être libéré le 23 septembre 1905.
Rappelé à la mobilisation, il arrive au régiment d'infanterie de Châteauroux le 12 aout 1914. Il se rend alors à la caserne Bertrand de Châteauroux.
Il est porté disparu le 4 mai 1916 à la Cote 304 à Esnes en Argonne (55).
En l'absence de témoins direct de cette disparition, le tribunal civil de Châteauroux acte de la disparition et par jugement déclaratif considère Alphonse Chagnoleau comme décédé le 4 mai 1916.
La transcription de ce jugement est effectuée à la mairie du Poinçonnet, où il est déclaré comme résident depuis son retour du service militaire en 1905.

CaptureChagnoleau1
Sa fiche matricule sur le site des AD36 (page 149 du lien)

 

La fiche d'Alphonse sur le blog Mémorial Départemental
Je comprends maintenant le commentaire qui avait été laissé en mai 2016 sur la fiche de Alphonse CHAGNOLEAU, pour le centenaire de la disparition

 

Capture0 Capture1 Capture2 Capture3

Chagnoleau Alphonse Verdun 1916

 

Sur les combats de 304, on pourra relire le témoigne de Albert Le Flohic "Il y a 100 ans, sur 304, les pénibles journées de mai 1916"

12-Combats cote 304

 

Merci à M. Riaux pour le souvenir de son aieul et de ses camarades

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26 juin 2018

Indre1418, le mémorial départemental: 12.000 fiches et le travail continue

Et oui, 12.000 fiches sont déjà saisies sur le Mémorial départemental que nous avons entrepris Didier et moi.
Certes, fonctionnant à la mode du "Il y a 100 ans", seules 10.500 fiches sont en ligne, mais depuis quelques jours, nous avons passé le seuil de l'année 1918 et avons donc entrepris la saisie des fiches de 1919 notamment.

Le Mémorial Départemental de l'Indre

 

Bandeau_Prefecture2

 


En parallèle, un gros travail de nettoyage de la base est toujours en cours. En effet, ce sont pas moins de 1000 cas que nous ne savons pas actuellement classer par manque d'informations. Apparaissant sur un Monument, sur une remise de diplomes, mais n'apparaissant sur aucun autre document, il est nécessaire d'entamer une recherche plus poussée tant dans les bases nationales (MémorialGenWeb, Mémoires des Hommes, GrandMémorial, ...) que dans les données généalogiques pour tâcher de comprendre la cause de la mention de tel ou tel patronyme.

Ainsi, Auguste ALADENISE figurant sur le Monument de Montgivray est il celui qui qui figure sur le Monument et le Livre d'Or de Sassierges?
Qui est ce MERMINET FA sur celui de Buzançais? Qui est ce POPINEAU René Eugène dont le diplome de Mort pour la France fut envoyé à La Vernelle et ce PREVOST L dont le diplome fut envoyé à Sainte Sévère? ...

Autre exemple, basée à l'origine sur les fiches Mémoires des Hommes, il apparait aujourd'hui que 31 soldats Morts pour la France issus du département n'ont pas de fiches MDH.

Nous tenons à remercier tous les internautes qui nous aident à compléter cette base, qui nous transmettent des clichés, des documents. Merci à eux.

L'enquète continue ...

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26 mai 2018

La garnison du Blanc (vue par le guide de l'officier d'infanterie)

Autour de 1900, des guides étaient publiés afin de présenter les différentes garnisons françaises aux officiers d'active recherchant une nouvelle affectation.
Ainsi, on pouvait se procurer le "Guide de l'officier d'infanterie - Nos garnisons de France, d'Algérie et de Tunisie".

 

(Mes copies sont non datées, si vous avez quelques informations de dates précises concernant ce document, merci de me contacter)

 

"LE BLANC (68e régiment)

Situé sur la Creuse, le Blanc est un chef-lieu d'arrondissement de l'Indre de 7.000 habitants environ. Le climat y est sain et tempéré malgré les brouillards fréquents du printemps qui séjournent le matin dans la vallée.

Le Blanc possède un vieux château transformé en école primaire de garçons. A 500 mètres à l'ouest de la ville se trouve un viaduc, ouvrage d'art remarquable d'une longueur de 520 mètres et de 45 mètres de haut, qui relie les collines des deux rives de la Creuse et sur lequel passe le chemin de fer de Poitiers au Blanc.

LeBlanc_Chateau

La ville possède un collège de garçons, deux pensionnat de jeunes filles, un laique et un religieux.

La garnison comprend un bataillon du 68e et une compagnie du 4e bataillon.

Le séjour au Blanc est, assez agréable; la ville offre peu de relations mondaines, mais les habitants se montrent affables envers l'armée. Les officiers mondains trouvent des distractions dans les nombreux châteaux des environs.

Les bords de la Creuse présentent de beaux paysages. On y fait de belles promenades et la plus intéressante est celle de Fontgombault, où se trouve une abbaye de trappistes importante, située à 9 kilomètres de la ville

Fontgombault_Abbaye

Les amateurs de pèche et de chasse trouvent à satisfaire leur passion, le pays est giboyeux et la Creuse est une rivière des plus poissonneuses.

Les pensions sont bonnes à 75 francs pour les lieutenants et 80 fr. pour les capitaines.

Les logements garnis se paient 30 fr. et les officiers mariés trouvent facilement des maisons coquettes avec jardins depuis 300 fr. jusqu'à 1.000 fr.

Les vivres ne sont pas chers; les boucheries ne possèdent du bœuf qu'une fois par semaine.

Les communications sont difficiles dans toutes les directions. On met 7 heures pour aller à Paris (333 kilomètres) 2 heures pour aller à Poitiers (61 kilomètres), et 3 heures pour se rendre à Tours (110 kilomètres)".

Blanc_Caserne

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La garnison d'Issoudun (vue par le guide de l'officier d'infanterie)

Autour de 1900, des guides étaient publiés afin de présenter les différentes garnisons françaises aux officiers d'active recherchant une nouvelle affectation.
Ainsi, on pouvait se procurer le "Guide de l'officier d'infanterie - Nos garnisons de France, d'Algérie et de Tunisie".

(Mes copies sont non datées, si vous avez quelques informations de dates précises concernant ce document, merci de me contacter)

Le 68e RI avait depuis son installation dans l'Indre, deux garnisons, une au Blanc et l'autre à Issoudun. Soit 90 km entre les deux composantes du régiment.

 

"ISSOUDUN (68e régiment)

Garnison. - La garnison ne comprend que le 68e Régiment d'infanterie (État-major, deux bataillons et deux compagnies du 4e Bataillon). La portion centrale du régiment est au Blanc.

Le bataillon du Blanc est relevé tous les deux ans, la compagnie du 4e Bataillon qui s'y trouve également, n'a pas été encore relevée.

 

Description.- Issoudun (les Issoldunois), est la première sous-préfecture du département de l'Indre avec une population de 14.000 habitants.

La ville est bâtie sur la Theols, rivière peu importante dont les bords marécageux ont été assainis dans certaines parties et transformés en jardins fertiles.

La contrée est humide, malgré la rareté des brouillards: le climat y est tempéré et se rapproche de celui de la Touraine.

Issoudun, après avoir eu des seigneurs particuliers, fut achetée en 1221 par Philippe-Auguste. Pendant les guerres de religion, La Châtre s'en empara par trahison au profit de la Ligue, mais la garnison qu'il y laissa, fut expulsée par les habitants. Pendant la Fronde, elle prit le parti du roi et fut mise en cendres.

Issoudun possède trois places mal entretenues, un boulevard peu fréquenté et un joli petit jardin où joue la musique du 68°, deux fois par semaine. La ville est boueuse et mal bâtie. Quelques rues seulement sont pavées.

Issoudun présente peu de curiosités par suite de l'incendie presque totale de la ville, sous Louis XIII. Saint-Cyr, la seule église paroissiale, est inachevée et située au centre de la ville. Le vaste et magnifique établissement des Missionnaires du Sacré-Cœur avec sa riche basilique, attire à Issoudun de nombreux pèlerins, notamment le 8 septembre.

 

 

Issoudun_SacreCoeur

 

 

Moyens de communication. - Issoudun est à 236 kilomètres de Paris, sur la grande ligne Paris-Limoges. La durée du trajet, est de 4 heures environ.

 

Alimentation. - Les officiers ont leur cercle au café du Théâtre, sur le boulevard Baron.

Les pensions sont bonnes et leurs prix modérés : 75 francs pour les lieutenants et 80 francs pour les capitaines. Les vivres ne sont pas chers. principalement les volailles.

 

Logement. - Les logements garnis se paient 30 francs environ. Les officiers y trouvent des maisons, la plupart sans jardins, dont le loyer varie de 500 francs a 1300 francs.

 

Industrie et commerce. - La principale industrie de la ville est la parcheminerie, on y trouve également plusieurs tanneries, des moulins importants et deux malteries.

 

Enseignement. - Issoudun dépend de la faculté de Poitiers et possède un collège de garçons, un établissement secondaire de garçons dirigé par les frères du Sacré-Cour, une école de frères de la doctrine chrétienne, une école laïque pour les filles et un pensionnat tenu par les Sœurs de la Charité de Bourges.

 

Distractions. - Les distractions d'Issoudun sont peu nombreuses et les relations mondaines presque nulles. D'ailleurs, les habitants se montrent indifférents pour ne pas dire hostiles envers les étrangers et principalement envers l'armée. Les officiers du 68e ont organisé un lawn-tennis qui est fréquenté assidûment.

La ville posséde un théâtre où viennent jouer de temps en temps des troupes de passage. Les représentations sont peu suivies.

Les environs d'Issoudun sont monotones, le pays est plat,dénudé et peu fertile. Les routes sont nombreuses et leur état d'entretien permet, en été, d'y faire des promenades en voiture, à cheval et à bicyclette.

Une forêt bien percée se trouve à 11 kilomètres de la ville.

 

Issoudun_Theols

 

 

Le pays est giboyeux, mais les chasses sont en partie gardées. La Théols ayant été empoisonnée, est peu poissonneuse, les amateurs de pèche vont satisfaire leur plaisir sur les bords de l'Arnon, rivière située à 10 kilomètres de la ville et qui renferme une grande quantité de poissons.

 

En résumé le 68e occupe une garnison médiocre, de plus les déménagements continuels présentent de grands inconvénients pour les officiers mariés".

 

Sources:"Guide de l'officier d'infanterie - Nos garnisons de France, d'Algérie et de Tunisie"

 

Issoudun_Marche

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25 mai 2018

La garnison de Chateauroux (vue par le guide de l'officier d'infanterie)

Autour de 1900, des guides étaient publiés afin de présenter les différentes garnisons françaises aux officiers d'active recherchant une nouvelle affectation.
Ainsi, on pouvait se procurer le "Guide de l'officier d'infanterie - Nos garnisons de France, d'Algérie et de Tunisie".

(Mes copies sont non datées, si vous avez quelques informations de dates précises concernant ce document, merci de me contacter)

"CHATEAUROUX (90e Régiment)

Garnison. - Au point de vue mililaire, Chateauroux fait partie du 9e Corps d'armée. Il est le chef-lieu de la 17e Division et de la 33e Brigade d'infanterie. Outre ces deux états-majors, la garnison se compose des corps et services ci-après :

Le 90e Régiment d'infanterie en entier (13 compagnies), le 9e Escadron du train des Équipages en entier (3 compagnies), le Dépôt de la 9e section d'Infirmiers militaires, une annexe d'artillerie, dépendant de l'école de Poitiers, un bureau de recrutement, une sous-intendance, une manutention militaire, un service du génie, le commandant et le trésorier de la gendarmerie de l'Indre ainsi que le capitaine commandant l'arrondissement.

Enfin, c'est à Châteauroux que doivent se former le régiment de réserve alimenté par le 90e Régiment d'infanterie, le 65e Régiment territorial d'infanterie, le 9e Escadron territorial du train.

Ainsi qu'on l'a vu plus haut le régiment d'infanterie et l'escadron du train ne fournissent aucun détachement.

 

Description.-Châteauroux (les Châteauroussins) sic, chef-lieu du département de l'Indre, doit son nom au château (Château-Raoul) élevé sur les bords de l'Indre vers 927, par Raoul-le-Large, seigneur de Déols (localité existant encore aujourd'hui près de Chàteauroux, pour défendre ses États contre les invasions des Normands, qui signalèrent le règne de Charles-le-Chauve.

Autour de ce château qui fait aujourd'hui partie de la Préfecture vinrent se grouper peu à peu les divers établissements, et habitations qui devaient former plus tard la ville dont nous nous occupons, laquelle ne comptait encore à l'époque de la Révolution que 8000 habitants (actuellement 24000).

 

Chateauroux_Prefecture

 

Lors de la division de la France en départements, Châteauroux fut choisi comme chef-lieu par les électeurs de l'Indre, au détriment d'Issoudun qui réclamait également cette faveur comme ayant une population supérieure de 2000 habitants environ, mais occupait une situation moins centrale.

Suivant le mode adopté à cette époque, de doter chaque département d'un evéché, il en fut institué un à Châteauroux, mais il fut supprimé deux ans plus tard au profit de l'archeveché de Bourges.

Les principales curiosités de Châteauroux sont le château, élevé, comme nous l'avons dit plus haut, vers 927, détruit par un incendie en 1366 et reconstruit quelques années plus tard. Pendant la première période, ce château eut à subir deux sièges, très importante, le premier par le roi Philippe-Auguste en 1187, le deuxième par le Prince de Galles en 1356. Ni l'un ni l'autre ne purent s'en rendre maître, et ce dernier pour se venger de son échec, incendia la ville. Depuis sa reconstruction, le château servit de prison pendant 23 ans à Claire Clémence de Maillé-Brézé, nièce de Richelieu, épouse du prince de Condé qui l'avait répudiée.

C'est également dans ce château qu'est né le 18 mars 1773 celui qui devait être plus tard le fidèle compagnon d'exil de l'empereur Napoléon 1er à Sainte-Hélène, le célèbre général Bertrand, dont une statue orne aujourd'hui une place de la ville, à laquelle on a donné le nom de Sainte-Hélène. Une plaque commémorative en marbre, indique encore aujourd'hui la chambre où est né le général Bertrand.

Signalons encore : l'église Saint-André, élevée sur une très grande place, près de la gare, et dont la vue frappe les voyageurs arrivant de la direction de Paris. Bien que de construction récente, son architecture et son style gothique, ainsi que sa situation spéciale au milieu de la plus grande place de la ville, en font un monument d'un très joli effet. L'église Notre-Dame également récente, est moins curieuse.

L'hôtel de ville, datant de la Révolution, est sans style particulier. Il s'y trouve une bibliothèque assez importante.

Enfin on peut encore citer le jardin public où va jouer la musique deux fois par semaine; une partie de ce jardin a été plantée récemment.

La vieille ville est bâtie le long de l'Indre et sur l'élévation qui domine cette rivière, au sud. Une des plus anciennes rues de la ville longe son cours et porte son nom. Des maisons construites sur le côteau, on domine toute la vallée vers Déols et Saint-Christophe. A sa sortie de la ville, l'Indre coule devant les bâtiments de la Préfecture et l'ancien château où sont aujourd'hui réunis tous les services de cette dernière, elle longe ensuite une superbe avenue plantée de marronniers puis enfin passe devant le parc et la manufacture Balsan"

Les habitants de Châteauroux sont les Castelroussins.

"Moyens de communication. - Châteauroux est à 363 kilomètres de Paris. Des trains très commodes faisant le trajet en 4 heures environ permettent de partir le matin et de revenir le soir en passant presque toute la journée à Paris. Il existe en outre des communications faciles avec Orléans, Tours, Poitiers, Limoges et Montluçon, permettant ainsi de partir aisément dans toutes les directions. 

Alimentation.- La vie pour les ménages parait relativement bon marché, surtout lorsqu'on vient du Nord ou de l'Est. Il faut ajouter que les personnes arrivant du Midi disent généralement le contraire. On peut s'approvisionner assez facilement en toutes sortes de choses.

Les officiers ont un cercle de garnison assez bien installé, situé au-dessus du grand café, au centre de la ville. Les pensions sont bonnes et les prix varient de 75 à 90 francs.

Logement. - Les logements garnis coûtent de 23 à 35 francs pour deux ou trois pièces. Il n'y a pas en général d'appartements pour les officiers mariés; la plupart occupent des maisons particulières, dont les prix s'élèvent de 600 à 1.900 francs.

Le loyer s'augmente dans certains cas, de l'impôt des portes et fenêtres et de l'abonnement à l'eau de la ville. Dans le centre on ne trouve guère d'habitations ayant un jardin, ou alors il est généralement exigu.

Industrie et commerce. - Au point de vue industriel, Châteauroux peut être considéré comme un centre relativement important. On y trouve plusieurs ateliers de construction de machines agricoles, une fonderie, plusieurs brasseries, une fabrique de biscuits, une importante manufacture de draps, une sucrerie, l'atelier de confection des magasins des 100000 chemises, de Paris, enfin la manufacture des tabacs qui occupe plus de 1400 ouvriers.

 

Vue d'ensemble

Enseignement. - Châteauroux dépend de la Faculté de Poitiers et possède un lycée de garçons, assez renommé ou l'enseignement est divisé en classique et en moderne. On y reçoit les enfants, dés l'âge de 5 ans, dans des classes spéciales fort bien dirigées.

Chateauroux_JeanGiraudoux

Une école normale primaire d'instituteurs et d'institutrices. Un cours secondaire (d'enseignement) pour jeunes filles avec, comme au lycée, une classe enfantine. Des établissements primaires privés, laïques et religieux en assez grand nombre pour garçons et filles.

Cultes. - On trouve dans la ville trois paroisses Saint-André, Notre-Dame et Saint-Christophe; il existe aussi plusieurs chapelles, dont une tenue par des Pères Rédemptoristes. Il y a également un temple protestant.

Distractions.- Les distractions sont peu nombreuses et les rues désertées de bonne heure. Les officiers n'ont d'autres ressources que les quelques relations mondaines qu'ils peuvent se créer dans le monde officiel et dans quelques familles de la ville et des environs où ils sont assez bien accueillis.

Le théâtre, peu confortable, ne possède pas de troupe permanente. Pendant l'hiver, des artistes de passage viennent jouer les pièces à succès de la capitale, mais réussissent assez rarement à faire de bonnes salles, les officiers comme les familles aisées avant le loisir, en raison des communications assez faciles, de voir ces mêmes pièces sur les scènes parisiennes.

 

Chateauroux_Theatre

Pendant la belle saison, les amateurs de bicyclette ou de cheval trouvent une compensation dans les nombreuses promenades qu'ils peuvent faire dans les environs. En effet si Châteauroux n'offre par lui-même rien de bien attrayant à ses visiteurs; ceux-ci peuvent se dédommager en se transportant à quelques kilomètres dans les environs. Des routes magnifiques partent dans toutes les directions et les cyclistes surtout peuvent en donner tout à leur aise, le Berry abondant en sites et en châteaux remarquables et très curieux. En descendant vers le sud, on rencontre la vallée de la Creuse et de ses affluents qu'il est regrettable de voir tant ignorée des touristes Français. Dans cette région, on se trouve au milieu des merveilles si bien décrites par George Sand; on peut aisément en vérifier l'exactitude et revivre ainsi presque tous ses romans.

Les cavaliers peuvent trouver dans la forêt, située à quelques kilomètres, des promenades tout à fait agréables, parmi les superbes et nombreuses avenues qui la sillonnent dans tous les sens.

Les excursions à pied sont moins faciles et les amateurs de grand air qui veulent s'en aller un peu loin, sont obligés de combiner leur promenade en faisant une partie du trajet en voiture ou en chemin de fer. Un tramway électrique est bien projeté pour se rendre au bord de la forêt, au Poinçonnet (le Robinson de Châteauroux), mais rien ne fait encore prévoir l'époque de son exécution.

Les amateurs de pèche et de chasse trouvent facilement les moyens de satisfaire leurs plaisirs. L'Indre est très poissonneuse et peuplée de presque toutes les espèces de poissons. La Creuse et ses affluents renferment de belles et excellentes truites.

 

Chateauroux_Chasse

Chateauroux_Peche

Les environs de Châteauroux sont très giboyeux et si l'on ne peut que difficilement se procurer de chasse personnelle, il est assez facile d'obtenir des invitations qui peuvent donner d'autant plus de plaisir que, outre le gibier commun, on peut souvent tirer le faisan, le chevreuil, le sanglier et même le cerf. De nombreux marais permettent aussi de tirer le gibier d'eau qui s'y rencontre en abondance, En résumé, à part les distractions qui y sont vraiment trop rares, Châteauroux est une assez bonne garnison, offrant l'avantage, si considérable pour les ménages, de ne pas être exposé à changer continuellement pour le roulement des détachements et permettant de trouver sur place a peu près toutes les choses essentielles, tant pour les moyens d'existence que pour l'éducation des enfants".

Sources:"Guide de l'officier d'infanterie - Nos garnisons de France, d'Algérie et de Tunisie"

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09 mai 2018

9 mai 1915 - Attaque de Loos par Marcel Carpentier "C’est une folie. Mais c’est l’ordre" [Réactualisé]

Avec les beaux jours, les idées d'une grande offensive reprennent. Le 9e CA par le biais entre autres des 68 et 90e RI prend sa part dans les offensives d'Artois. Voici ce qu'en rapporte l'officier Carpentier:

9 mai 1915. Nous nous mettons en route à 2 heures du matin. Les hommes ont touché deux jours de vivres de réserve. Une heure après, le bataillon est en position derrière le crassier 7bis.

Les deux premiers bataillons sont premières vagues d’assaut. L’objectif est le village de Loos et la cote 70 qui domine ce village.

 

 Loos_Montage

A notre gauche, le 114e, à notre droite un régiment de réserve. Vers 4 heures du matin le bombardement devient intense loin à notre gauche, dans le secteur des Anglais.

C’est un bruit sourd ininterrompu, comme un roulement de grosses voitures. Devant nous les canons de tout calibre continuent leur œuvre de destruction. Les 155 nettoient les tranchées. Les 270 écrasent Loos.

 

Les batteries de 75 tirent par rafales.

L’ordre d’attaque arrive. C’est pour 10 heures. Je monte sur le crassier pour observer la bataille. La journée est splendide, le ciel limpide. Depuis le matin, nos avions tournent au-dessus de nos positions, repérant les batteries ennemies qui ne répondent que mollement. Autos-canons et autos mitrailleuses, avec leurs escortes de cyclistes, se placent derrière le crassier, prêts à intervenir. Devant moi le champ de bataille se déroule dans toute son ampleur. A notre droite, le crassier double s’avance, menaçant, vers nos lignes. Au fond, les cités St Pierre et St Laurent.

En face, la cote 70, Au pied de la cote 70, Loos, avec son double pylône de fer. Vers la route de Loos, les tranchées sont assez rapprochées, 150m à 200m environ, mais elles s’écartent jusqu’à 600m à la droite du bataillon d’attaque.

 

 

Loos_9mai2015 007
le 9 mai 2015, j'y étais

 

 Les batteries tirent de plus en plus vite. 9h50 Plus que dix minutes. C’est un enfer. La tranchée allemande disparaît dans la fumée des éclatements d’obus. Plus que cinq minutes. Les hommes assujettissent leurs baïonnettes, chacun est à son poste.

Plus que trois minutes…, deux minutes…, une minute…
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0 heures. Une tête, puis deux, puis à perte de vue toute la ligne sort, et se précipite tête baissée. C’est sublime. Elle avance … avance … et disparaît dans la fumée. L’artillerie a allongé son tir. On saute la première tranchée, et nous voici à la deuxième ligne. Très peu de pertes jusqu’à présent. Mais à droite et à gauche les choses n’ont pas été si bien. La droite de notre bataillon d’attaque n’a pu atteindre son objectif, arrêtée par les feux croisés des mitrailleuses du crassier double et du chevalement de Loos, et est restée entre les deux lignes, couchée dans les herbes.
Il faut rester là pour le moment.  Les prisonniers commencent à affluer. Ils ont l’air complètement abrutis par le bombardement et filent tête baissée tout le long des boyaux.

11 heures. L’artillerie allemande se ressaisit et nous arrose de 105 fusants. Mon bataillon reçoit l’ordre de se préparer. Nous voici dans la parallèle de départ. Les nouvelles circulent déjà. Tués : le commandant Robillard du 1er bataillon ; sous lieutenant R… de la 1ère compagnie ; lieutenant M… de la 4e et combien d’autres ! Du résultat de l’attaque rien de bien précis.

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Sépulture du Commandant Robilliart au cimetière de Bully Grenay

15 heures. Le 2e bataillon reçoit l’ordre d’attaquer. C’est une folie. Mais c’est l’ordre. Les Allemands sont à 600m ; il n’y a pas eu de préparation d’artillerie. Donc aucune chance de réussite.  Malgré cela les hommes partent avec un ensemble remarquable. Cent mètres plus loin, la 5e compagnie était couchée toute entière entre les lignes ; son capitaine, Paquet, tué. La 8e compagnie, avec le capitaine de Froment, suit la route de Loos.Le capitaine est tué ; le sous-lieutenant B… est blessé. La 7e compagnie n’est pas plus heureuse.

17 heures. Le commandant Royné m’appelle à son abri. J’y retrouve les autres commandants de compagnie. Le commandant est sombre. « Mes amis, nous dit-il, nous allons attaquer ! » « Mais c’est de la folie, nous récrions nous ! N’y a-t-il pas assez de morts depuis ce matin ? »
Il n’y a plus rien à faire, nous le sentons bien. L’attaque est enrayée ! Il faut la reprendre demain, profiter de la nuit pour remettre de l’ordre dans les unités, prendre liaison avec l’artillerie ! Attaquer maintenant, c’est nous envoyer à la mort et pour quel résultat ! Le commandant Royné a écouté en silence le capitaine de Verdalle qui parlait en notre nom à tous. Il hoche tristement la tête. « Tout cela, je le sais. Je l’ai dit au colonel. Il n’y a rien à faire. C’est l’ordre. Le colonel Alquier lui-même a protesté auprès de la division sans succès. L’ordre a été maintenu On a l’air de croire en haut lieu que nous avons peur ». Quelle ironie ! Se faire tuer pour la France dans une attaque bien montée, oui ; ce matin, par exemple, avec l’espoir au cœur. Se faire tuer ce soir, avec la certitude que cela ne servira à rien, c’est trop bête … Mais c’est l’ordre ! Et pour quelle heure, mon commandant, l’attaque ? 17h30. Décidément ces gens de l’état-major sont fous. Nos compagnies ne sont pas en place, et il est 17h25 ! Justement quelques coups de canons passent au-dessus de nos têtes ; c’est ça la belle préparation annoncée à l’extérieur ? En tout cas, nous ne sortirons pas cette fois-ci, puisque nous sommes tous au PC du commandant et que nos compagnies ne sont pas prévenues. C’est toujours cela de gagné !

La sonnerie grêle du téléphone retentit. Le commandant Royné prend l’appareil. C’est le colonel Alquier. Nous devinons le dialogue : « Eh bien Royné, et l’attaque ? Impossible, mon colonel, prévenu trop tard, les compagnies n’étaient pas prêtes. J’insiste sur ce que je vous ai dit tout à l’heure. C’est de la folie ; nous allons nous faire hacher sans profit aucun. – Je le sais, mon pauvre ami ! Mais c’est l’ordre ! Je vais encore faire effort à la division et vous rappellerai ».
Nous attendons anxieux. C’est notre sort qui se dessine, vie ou mort !
Le téléphone ! – Le commandant bondit à l’appareil, nous scrutons son visage Il se rembrunit. Nous avons compris. « Bien mon colonel » dit il. Il repose l’appareil. « Nous attaquerons à 18 heures ». Alors j’ai une idée. « Mon commandant, à 18 heures nous allons tous y rester. Il fait encore jour. Laissez nous attaquer à 19 heures, de nuit, sans préparation d’artillerie. Au moins si nous ne réussissons pas, nous aurons moins de pertes ! » Le commandant Royné réfléchit un instant. « J’accepte, dit il. Retournez à vos compagnies ». 17h55. Notre artillerie commence la préparation avec quelle imprécision ! 18 heures … nous ne sortons pas.

18h15. Un agent de liaison arrive essoufflé. Il y a contre ordre mon lieutenant. On n’attaque pas ! Quel soupir, mais tout de même, si nous avions exécuté l’ordre, combien d’entre nous seraient étendus sans vie entre les lignes !

Un bataillon du 68e vient relever notre 2e bataillon.

 


 

Message de l'auteur:
A l'heure où ces lignes sont diffusées sur le blog, en 2015, j'étais présent à Loos en Gohelle. En effet, à 10h30, en ce 9 mai 2015, un hommage était rendu aux soldats de la 17e Division par la municipalité de Loos en Gohelle et les autorités locales, par le biais de l'inauguration d'une plaque souvenir sur le lieu même de cette attaque du 9 mai.
Dans l'après-midi, je me rendais dans les secteurs du Bois en Hache et Lorette, notamment
.

 

Loos_9mai2015 020

 

 

Sources: Général Marcel Carpentier "Un Cyrard au Feu" Berger Levrault 1964
Remerciement Spécial à Olivier Jupon pour ses sources documentaires.

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9 mai 1915, Christian Mallet au 90e RI "J'ai la responsabilité de la vie de 50 hommes."

9 mai 1915. 4 heures et demie du matin. - Ordre me vient de mettre mes hommes en ligne. Une compagnie du génie prend place avec nous pour creuser un boyau aussitôt que nous aurons débloqué. Loin sur la gauche - probablement du côté des Anglais le canon crache sans interruption : c'est un grondement sourd, mais ininterrompu.
A 5 heures un quart, pas d'ordre d'attaque; il commence à se faire tard. Le canon tonne toujours à gauche, mais les nôtres restent silencieux. Je donnerais cher pour savoir!

7 heures. - Voici les ordres : l'attaque à 10 heures juste. Pas de signal, toutes les montres sont réglées. On sortira tous ensemble à la même heure de la tranchée. Nous bombardons violemment pendant une heure, nais comme c'est trop peu, on doit bombarder de 9 à 10. Les grosses bombes à ailettes font un tonnerre; on les voit monter dans l'air comme des volants, et retomber à terre légèrement; on croirait qu'elles vont rebondir, mais elles éclatent aussitôt, comme un volcan en miniature qui ferait éruption.
Pour la deuxième fois, je m'étonne d'être si calme. Je ne peux pas réaliser que dans quelques instants (qu'est-ce que deux heures?) il va y avoir une course éperdue, un corps à corps, des cadavres hideux et défigurés, et peut-être la mort pour moi. Je n'ai qu'une idée fixe, c'est que tout marche bien. Je me souviens que j'ai la responsabilité de la vie de 50 hommes.

Loos_Geoportail2

13 mai 1915. - Blessé au début de l'attaque, seul survivant de tous les officiers de la compagnie et d'une compagnie voisine, appartenant au ... régiment de ligne, j'ai cependant pu continuer à commander jusqu'à 8 heures du soir, et j'ai écrit ce qui suit à Rennes, à l'hôpital auxiliaire n°101.
Je reprends les événements depuis le moment où j'ai interrompu mon journal dans la tranchée, c'est-à-dire une heure environ avant l'attaque.
A 9 heures, je précipite la solution d'ammoniaque. Tous les hommes y trempent leur tampon. Chacun a ses bombes; pendant que j'achève les derniers préparatifs, les obus et les bombes semblent écraser les lignes ennemies. Le bruit assourdit, la fumée suffoque et aveugle. Je voudrais fermer les yeux pour repasser chaque scène de ce qui a suivi, et n'en oublier aucune. Je pense avoir vécu le summum de la vie pendant quelques instants.
A 10 heures moins le quart, toute la section est en ligne, sac au dos; la section du génie se colle contre le boyau du fond pour ne pas gêner nos mouvements. Placé au centre, je sors ma montre : encore dix minutes. J'appelle à haute voix : « Cinq minutes, deux minutes », . Je regarde les hommes à la dérobée: je vois sur leur figure une expression tellement tendue, quelque chose de tellement fixe, que cela ressemble à une transe.
Au moment où je crie : Plus qu'une demi-minute, j'aperçois la gauche de la compagnie qui part; ils ont quelques mètres d'avance sur moi. Il faut à tout prix conserver la liaison Je crie : « En avant! » et je cours droit à la première ligne allemande sans rien voir, sans rien entendre. J'ai vaguement conscience que le 75 n'a pas encore allongé son tir, mais nous ne sommes plus nos maîtres : ce sont des milliers de volontés fondues, qui tendent vers le même but, comme aveuglément.
J'arrive aux premiers fils de fer allemands et me retourne : tout le monde a suivi. Mes hommes sont là, sur mes talons. Une seconde après, nous bondissons par-dessus le parapet de la première ligne ennemie. Je hurle : N'entrez pas dans les boyaux, la tranchée est vide, il n'y a plus que des isolés; emparons-nous des deuxièmes lignes ».
Les capotes bleues font un bond en avant, on voit luire toutes les baïonnettes. Sous le soleil brûlant, le ciel n'a pas un nuage. Maintenant, nous entrons tête baissée dans la zone de l'enfer.
Il n'y a pas de mot, pas de son, pas de couleur qui puisse en donner une idée. Pour nous empêcher d'avancer, les Allemands font un tir de barrage. Il faut entrer dans une sorte de vapeur suffocante; on pénètre dans des gerbes de feu où éclatent percutants, fusants, bombes, et à des intervalles si rapprochés que le sol s'entr'ouvre à chaque instant sous les pas. Comme dans un rêve, je vois les petites silhouettes enivrées par le combat, qui chargent au milieu des panaches de fumée.
Des Allemands épouvantés, pris entre leurs feux d'artillerie et nos baïonnettes, surgissent de partout; les uns crient « Grâce! » , les autres tournent en rond comme des fous; d'autres se jettent sur nous pour nous repousser.
Les obus ont fait des ravages dans les rangs. J'ai vu des groupes de cinq ou de six, fauchés, broyés. Un instant j'aperçois P..., le caporal, à la tête d'un groupe d'hommes, et j'oublie tout pour lui crier : « Hardi, bravo, P... ! ». Son fusil fait des moulinets. Son torse d'hercule moulé dans un maillot de laine, il est monté sur un tertre. Insouciant des obus et des balles, il semble l'incarnation même de la guerre; sa terrible baïonnette ruisselle de sang. Toute ma vie je le verrai, se détachant contre le ciel bleu, tête nue, couvert de sueur et de sang, entraînant les autres au carnage.
Ma section et moi, nous progressons toujours. Nous sommes à quelques mètres des dernières lignes allemandes. A chaque pas maintenant surgissent des uniformes gris. Je décharge mon revolver à droite et gauche. Il y a des plaintes, des cris noyés dans le bruit infernal de la lutte.
Dans une seconde nous allons occuper les dernières positions ennemies. Ce qui reste de ma section me suit aveuglément ; je mets le pied sur le parapet, et je crie : « En avant, les gars, nous y sommes ! ». Mais il me semble qu’on me donne un brutal coup de crosse dans le dos ; je lâche mon revolver et la bombe de cheddite que je tenais de la main gauche, et je roule au fond d’un trou d’obus.
Je suis touché.
Dans un éclair, je me souviens d’une phrase de mon ordonnance, entendue hier par hasard : « S’il arrive quelque chose au petit lieutenant, on ne le laissera pas en arrière » ; et l’instant d’après le brave garçon, blessé lui-même au bras, est à côté de moi, avec deux ou trois autres qui me portent jusque dans le boyau. Devant nous, plus rien : pas une défense, pas un réseau de fils de fer. Nous avons conquis les lignes allemandes jusqu’aux dernières limites.
Nous commençons immédiatement à nous retrancher. Tous les hommes qui ne creusent pas des abris veillent. Nous nous demandons par où les Allemands vont tâcher de nous déborder, car nous ne connaissons rien des tranchées  conquises. Tout à coup j’en vois deux qui débouchent d’un petit boyau, baïonnette en avant. Je brûle la cervelle du premier ; le second, un véritable gosse de seize ans environ, a une expression d’épouvante que je n’oublierai jamais. Il hurle, et son cri strident fait frémir ; mais le coup est parti, et il tombe, figure contre terre.
Pendant toute l’attaque, pas n instant je n’ai aperçu le commandant de la compagnie, et je me demande où il se trouve. Mon sergent-major m'annonce que le commandant du bataillon et lui sont tués; le lieutenant D... est grièvement blessé; il ne reste plus que le lieutenant R... et moi à la compagnie. R... prend le commandement. Assis sur le parapet, il surveille les préparatifs de défense. Le canon s'est tu... Seul, le sifflement des balles se fait entendre, et des cris d'alarme s'élèvent : « Attention à gauche, attention à droite, ils viennent par tel boyau, etc ».
Une balle frappe R... en pleine tête; il roule à mes pieds, et je reste seul pour tout commander. Blessé moi-même, le sang me coule dans le dos et mes mouvements se paralysent. Mes hommes veulent que je m'en aille; je me raidis avec une énergie de désespoir. Quelqu'un me passe un flacon d'éther, et je m'accote contre un parapet. Je suis seul, j'ai encore toute ma tête, je resterai là, advienne que pourra.
Jusqu'à 2 heures, rien. On creuse fébrilement des abris pour tirer; des parados pour protéger la tranchée prise en partie en enfilade. Jusqu'à la route tout va bien, mais à partir de cet endroit, la liaison est rompue; le reste du 90e est en arrière, et, parallèlement à moi, à quelques mètres, les Allemands ont conservé leurs positions. Ils sont là tout près, sans qu'on puisse les voir, cachés, terrés, prêts à bondir sur nous.
Impotent au fond de la tranchée, je transmets mes ordres qui sont exécutés par tous, avec une présence d'esprit remarquable.
Les heures s'écoulent, lentes, énervantes. Le soleil brûle la tranchée, des cadavres ont pris une teinte jaune foncé, et les blessures sont horribles.
Pour arrêter nos renforts, les Allemands bombardent en arrière des premières lignes. Dans les boyaux où sont massés le génie, le 125e et le 66e, cela doit frapper dur. Dans la tranchée même, des bombes tombent en avant ou en arrière; j'ai trois hommes de tués. G... a la tête emportée.

Midi. - Une sorte de détente. On s'arrête un peu de travailler, les hommes fouillent les cagnas ; P... m'apporte des cigares; Henri Clay, des cigarettes égyptiennes. M... me fait un pansement sommaire en passant sa main dans le trou de ma capote. L'ouverture est large comme le poing, je souffre horriblement.
Le sergent-major et moi, nous explorons pourtant le secteur conquis; les boyaux sont défoncés par les obus. A de certains endroits, on se trouve en terrain découvert pendant vingt-cinq mètres; à d'autres, les cadavres obstruent le boyau. Sur notre passage, quelques Allemands, couchés sur le dos, en plein soleil, ouvrent les yeux et disent : « Ich durste ». Pas le temps de s'arrêter, le bombardement peut reprendre d'un moment à l'autre et il est urgent de trouver un moyen de communiquer avec le colonel.
Quand je reviens parmi mes hommes, je ne trouve rien de changer. Le brave M... veille sans arrêt. La tranchée qui barre la route est consolidée, on y a placé une mitrailleuse. Je prends le commandement d'une compagnie à ma gauche qui n'a plus d'officier.

Une heure et demie. - Une sorte d'agitation, de frémissement, court d'homme en homme ; on dirait que toute la compagnie a reçu une secousse électrique, et pourtant pas un cri encore, pas un coup de fusil; tout le monde a compris néanmoins que la contre-attaque allait se déclencher.
Je suis littéralement émerveillé de la bonne humeur et de la gaieté qui règnent. Je veux dire quelques mots aux hommes sur leur conduite, mais je n'ai guère besoin de soutenir leur moral. Ils me ferment la bouche en criant : « Vive le lieutenant! » J'ai trop d'émotion pour leur répondre.
Tout à coup la fusillade éclate. Elle part sans hésitation, nette et brutale. On sent que ce n'est pas une fusillade due à l'énervement des hommes tirant dans le vide, mais que chacun vise un objectif. Je regarde à la jumelle dans la direction; c'est sur ma gauche, à trois cents mètres environ. Les Allemands, qui sont maîtres d'un boyau perpendiculaire à la tranchée, en débouchent et tentent de se ruer sur nous en colonnes par quatre. Ils ne gagnent pas un pouce de terrain. Chaque fraction de quatre est fusillée, foudroyée.
Il n'est que juste de rendre hommage à ces soldats. Toute leur compagnie y a passé, pas un ne s'est relevé, mais pas un n'a reculé. La deuxième contre-attaque se produit sur la droite dans les mêmes conditions. Les Allemands sont massés dans le boyau parallèle à la route. Un peu plus tard enfin, sur la gauche encore, l'ennemi profite d'un petit bois pour y concentrer les hommes et tenter par là une sortie arrêtée net.
Ils ont l'air de se résoudre à faire ce que nous faisons. Avec le périscope, on les aperçoit jusqu'à la ceinture. Ils fument et ils attendent. Il fait mauvais mettre sa tête au dehors. M... est couché juste en face du parapet, dans l'herbe, la figure contre terre. Il a déjà une couleur de cire, je le ferai ramasser cette nuit.

3 heures. - Le colonel m'envoie la 7e compagnie de renfort avec le capitaine D... ; je lui fais part de mon désir de rester à l'emplacement où je me trouve. Ce sont mes hommes et moi qui avons conquis ce terrain, il est à nous. Le capitaine s'installe sur la droite; au moins, je ne suis plus tout à fait seul.
Le silence complet de l'artillerie allemande ne nie dit rien qui vaille. Il y a un va-et-vient de chariots sur la hauteur, qui me semble présager un renfort de munitions. Impossible, hélas, de communiquer avec les artilleurs. Assis dans le fond de la tranchée, je commence à sentir que ma tête s'en va. On me demande des ordres et j'ai beau me creuser la cervelle, je ne trouve plus ce qu'il faut dire. J'essaie de plaisanter avec les hommes : en réalité une tristesse affreuse m'étreint, je comprends que je ne sers plus à rien.

7 heures du soir. - Ordre d'attaque : « Le troisième bataillon va se porter à l'attaque du village de Loos, en prenant comme point de direction le clocher, et se reliant à gauche avec le ... . Les éléments de première ligne : 3e, 7e, 4e et 8e compagnies, seront poussés en avant par le bataillon d'attaque. Se préparer à faire ce mouvement le plus tôt possible, mais attendre l'ordre de départ pour l'exécuter ». Signé : A...
La nuit descend rapidement. Désireux de parler au colonel avant la nouvelle attaque, si le passage est praticable, je passe le commandement à M... ; ma blessure me fait terriblement souffrir. Il me semble qu'on me tire l'épaule gauche et qu'on l'écartèle. Je doute d'arriver, mais je sais ce qu'on peut faire sous l'empire de la volonté. Hélas, je ne devais plus revoir la compagnie, pas plus que je ne devais réussir à trouver le colonel.
Chemin faisant, je vais comme un homme ivre, vacillant d'une paroi de boyau à l'autre. Tantôt, il faut franchir des pyramides de cadavres, tantôt sortir du boyau complètement, parmi le sifflement des balles et le fracas des obus qui éclatent de tous côtés. Je songe avec une certaine mélancolie à la bêtise d'être tué là, tout seul, après avoir été si miraculeusement protégé pendant le combat. Je rencontre des hommes du génie, des prisonniers, des messagers; chacun se hâte, pressé, et à chacun je répète automatiquement la même phrase : Prenez garde, je suis blessé, ne me bousculez pas. Je me demande si c'est possible de souffrir plus que je ne souffre. Une sorte de gémissement ininterrompu s'échappe de ma bouche, je n'y vois plus clair; je marche comme dans le délire.
Je tourne plusieurs fois autour du même secteur; je demande à tout le monde où est le colonel. On me dit : Quel colonel? Je ne sais plus, et puis tout devient très vague; je rencontre deux hommes, baïonnette au canon, avec trois prisonniers; ils me donnent du vin rouge et m'entraînent.
Nous passons une usine dont je vois les machines brisées se profiler dans la nuit; des brancardiers me ramassent et me portent au poste de secours voisin, d'où l'on m'expédie en ambulance aux brancardiers divisionnaires à Mazingarbe, où je passe la nuit.
L'ambulance est plongée clans une obscurité complète par crainte d'être repérée. Nos grosses pièces de 120 long tirent tout près. A chaque coup qui part les murs tremblent et les vitres sonnent. On se croirait encore en pleine bataille. Le bruit de la fusillade semble partir du jardin, et je conserve du spectacle que j'y ai vu le souvenir le plus sinistre de la journée.
Par terre, sur la paille, se détachant à peine dans la pénombre, les blessés sont alignés. On voit juste leurs silhouettes : des fantassins, des artilleurs, des tirailleurs algériens, sur lesquelles tranche le blanc des pansements, et parmi le fracas du canon, il s'élève une longue plainte et des gémissements coupés de phrases incohérentes. Tous délirent. Officiers et soldats revivent la bataille du matin, et l'on entend des commandements brefs, qui sont infiniment douloureux : « Marchez en tirailleurs, attention à droite! La mitrailleuse aux armes! » etc...
Je m'étends sur la paille dans un coin moins encombré, grelottant de fièvre. Le lendemain matin on nous embarquait pour Nœux-les-Mines, et, de là, nous prenions le train pour une destination inconnue.

FIN

Le sous-lieutenant MALLET, après une période de convalescence, il quitte le 90e RI en février 1916 et est alors affecté comme observateur à l'escadrille SPA15. En juin 1916, il passe alors à l'escadrille C43, toujours observateur.

015_Slt_Mallet_Obs
Le SLt Mallet à la SPA15 en 1916

 

 Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

Sources http://albindenis.free.fr/Site_escadrille/escadrille015.htm

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