Indre 1914-1918 - Les 68, 90, 268 et 290e RI

04 mai 2019

Du 4 au 6 mai 1916 . Tentatives de contre-attaque de la 17e DI, puis montée de la 152e DI.

La préparation par l’artillerie allemande commence le 3 mai vers midi. Un bombardement très violent est dirigé sur la partie du front comprise entre le ravin de la Hayette et la route d’Esnes à Haucourt. Il dure toute la nuit et la matinée du lendemain. Les tranchées sont nivelées, les pertes très lourdes. La compagnie qui occupe le bois Eponge, ne comptant plus à 21 heures qu’une vingtaine de combattants, est renforcée par un peloton de la compagnie de soutien de son bataillon. Au Crochet, les deux compagnies de 1ère ligne du bataillon Gobert (du 90e), réduites à 75 hommes, sont renvoyées dans la nuit à Esnes et remplacées par les deux compagnies de soutien.
Le bataillon Petit du 68e régiment, en réserve de brigade à Esnes, est porté en conséquence moitié, le 3 au soir, en soutien du bataillon Gobert, moitié, le 4 au matin, au réduit D.
Il est remplacé par le bataillon du 290e de Vigneville, qui atteint Esnes le 4 vers 10 heures.

 

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Sous la menace de l’attaque, une force a été poussée ainsi sur la contrepente de 304.
La réserve de division ne comprend donc plus par suite que 4 bataillons : le dernier bataillon du 290e qui est à Béthelainville, les 2 bataillons du 268e et le dernier bataillon du 90e qui sont en marche sur le bois de Béthelainville, ayant l’ordre de relever la nuit suivante le 68e régiment à la cote 304.
Alertée dans la matinée, l’artillerie du 9e CA, pour laquelle a été organisé un service de surveillance aérienne permanent (par avions et ballons) entame ses tirs de contrebatterie avec l’aide des groupements voisins
Elle prend à partie vers 15h30 une colonne ennemie entrant dans Cuisy. Elle effectue des concentrations de feux à 16h35 sur les ouvrages d’Alsace et de Lorraine. Elle enfile un peu plus tard les boyaux (de la Joliette et des Serbes) perpendiculaires au front d’attaque.
Les barrages de l’artillerie de campagne sont prolongés en profondeur par les batteries de l’AD18.
Vers 17 heures, l’aviation signale que les tirs français sont très bons.
Sans se laisser arrêter cependant par l’artillerie française, l’infanterie allemande s’avance dans un repli de terrain échappant aux vues latérales du bois Eponge et du Crochet.
Ses vagues d’assaut gravissent les pentes nord de la croupe 304, submergent la défense et ne sont retardées que par les bataillons postés sur les flancs du plateau, ou leurs débris. Plus à l’est, le bataillon Gobert conserve ses positions, Plus à l’ouest, la 18e DI (66e régiment) n’est pas attaquée.
Cette situation est mal connue du commandement. Les observatoires ont pu signaler il est vrai vers 16 heures des fusées rouges lancées à 304, ce qui a provoqué le déclanchement des barrages. On a perçu ensuite de la cote 310 (PC de la 33e brigade) le crépitement de mitrailleuses en action dans la direction du bois Eponge. Les observateurs ont pu rendre compte un peu plus tard de l’allongement du tir de l’artillerie allemande, qui se raccourcit bientôt d’ailleurs pendant environ une demi-heure pour s’allonger à nouveau
Rien n’arrive cependant du régiment intéressé. Isolé par le canon sur les pentes sud du plateau, le lieutenant-colonel Odent, commandant le 68e RI, semble en effet tout ignorer de l’attaque. Il donne à la nuit tombante ses ordres de relève et renvoie vers l’arrière les 2 compagnies du bataillon Petit, poussées le matin auprès de lui.
A 18h30, le colonel Lasson, commandant la 33e brigade, lui adresse par coureur une note.
« Je pense, lui dit-il, qu’un centre de résistance sérieux est organisé par vos soins sur la cote 304 avec les 2 compagnies Petit comme noyau principal contre les forces allemandes qui me sont signalées gravissant les pentes nord-est de la croupe.
3 compagnies de la 18e DI se portent de Pommerieux vers votre PC pour coopérer à votre action. Elles se mettront à votre disposition. Sur la demande de la 17e DI, la 18e DI a donné en effet à 17h35 l’ordre au bataillon Morand du 77e RI de se porter sur le réduit D.
Enfin, le 6e bataillon du 290e (bataillon Dupic) a reçu l’ordre d’appuyer ce mouvement des 3 compagnies précitées en se maintenant à leur droite afin d’exécuter le plus tôt possible une contre-attaque sur les forces signalées ci-dessus. Ce bataillon a comme axe de marche : cote 241 (nord d’Esnes), cote 234 (est de Souvin)
La compagnie du génie 2/7 avec un effectif de 200 hommes environ est mise également à votre disposition. Elle reçoit l’ordre de se rendre au sud et près de votre PC. Le lieutenant qui la commande va prendre vos ordres.
Je compte être très prochainement renforcé par le 5e bataillon du 290e (bataillon Beyler). Le général commandant la 17e DI pousse en avant les autres éléments de la 304e brigade ».

Cet ordre ne parvient qu’à 21h15 au lieutenant-colonel Odent, qui arrête aussitôt le mouvement des 2 compagnies du bataillon Petit et les reporte sur la cote 304. Le mouvement du 6e bataillon du 290e (bataillon Dupic), entamé à 17h&(, s’exécute en même temps : les 2 compagnies de tête (Poirier et Clech) atteignent le bois ne Peigne, d’où elles se portent à la droite du bataillon Petit ; les deux dernières compagnies prennent position sur le versant sud du plateau, à 50 mètres de la crête. Le réduit D est organisé par la compagnie du génie tandis que le boyau 304 est occupé par le bataillon de la 18e DI.
Une ligne de défense s’organise ainsi dans la nuit au contact de l’ennemi.
L’artillerie s’efforce en même temps d’empêcher l’adversaire de se renforcer. Elle bat les boyaux. Elle exécute, en dehors des barrages à la demande, des concentrations sur Malancourt, Haucourt et Béthincourt. Une section de campagne est portée au sud de Montzéville pour enfiler la vallée de la Hayette. Le colonel Gascouin prévoit une consommation pour la nuit, en dehors des barrages, de 3000 obus longs, 550 coups courts, 2500 obus de 75 destinés à l’exécution des tirs envisagés.
Alertées par le général Lancrenon, les réserves de division ont été portées en avant pour renforcer la défense, à partir de 17h30.
A 22h15, le commandant de la 17e DI, venu pour y établir son PC, à la cote 310, donne ses instructions en vue d’une contre-attaque générale, qui, si elle ne peut avoir lieu dans la nuit, sera reprise de toutes façons aux premières lueurs du jour. Elle sera exécutée simultanément par les lieutenants-colonels Carlier (commandant le 90e RI), Eggenspieler (commandant le 290e RI), Odent (commandant le 68e RI)
A l’est, le bataillon d’Orgeval (du 90e), partant du bois de Béthelainville renforcera la défense au Crochet et contre-attaquera l’ennemi dans son flanc gauche avec 2 compagnies.
Au centre, le bataillon Beyler (du 290e) se portera de Vignville, par l’est de Montzéville, droit au nord ; il agira directement sur le front en partant du boyau du Prado.
A l’ouest, les éléments déjà rassemblés à 304 attaqueront face au nord-est, dans le flanc droit de l’ennemi.
Les mouvements préparatoires s’exécutent sous le bombardement et de nuit.
Le bataillon d’Orgeval réussit à relever au Crochet les restes du bataillon Gobert épuisé.

A l’exception d’une compagnie, le bataillon Beyler ne peut pas franchir le barrage que l’ennemi maintient sur le ravin de la Passerelle. Il s’établit dans les tranchées en arrière du moulin d’Esnes (boyau de Miramas).
Seule la contre-attaque du lieutenant-colonel Odent est exécutée.
Après avoir rassemblé non sans peine 250 hommes environ (les 5e et 6e compagnies du 68e, la 10e compagnie du 77e, la 21e compagnie du 290e RI) et fait reconnaître par les capitaines Hème et Terrier la ligne allemande, le lieutenant-colonel Odent entraîne à 3 heures cette troupe disparate, en criant : « Allons, c’est le moment d’avoir du courage »
Accueillie par des tirs de mitrailleuses sur sa droite, la vague de tirailleurs se couche ; un deuxième bond lui permet d’atteindre le bord du plateau face au nord-est ; un troisième bond la porte sur la pente descendante. Là, elle est en butte aux barrages de l’artillerie et aux feux de mousqueterie allemands. Le lieutenant-colonel Odent, resté debout, est frappé d’une balle au front au moment où il entraîne ses hommes. Sur l’ordre de son capitaine adjoint, ces derniers regagnent alors leurs tranchées de départ, où les recueillent les éléments qui n’ont pas participé à l’attaque.

 

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Chef de corps du 68e RI qui tomba le 5 mai à la Cote 304

 

Ignorant encore l’insuccès de la contre-attaque prescrite, le général Lancrenon pousse à 4 heures sur la cote 304 le bataillon de tête du 268e régiment et fait occuper Esnes par le bataillon de queue. En marche la veille sur l’itinéraire route de Dombasle à Esnes par Montzéville pour effectuer la relève prescrite du 68e RI, le 268e RI a été averti à 22h15 que cette relève était différée. Un de ses bataillons a été porté à Esnes, l’autre maintenu à Montzéville.
Ce sont là les dernières réserves de la 17e division. Comme, dès 5 heures, le régiment disponible du 9e CA (135e RI de la 18e DI) a été dirigé sur le bois de Béthelainville en vue de son emploi éventuel dans le secteur attaqué, le commandant du groupement demande à l’armée, à 8 heures, la mise à disposition de deux régiments d’infanterie et de l’artillerie de campagne de la 152e division. Les 114e et 125e régiments enlevés en automobiles vers midi débarquent à partir de 15 heures au bois Saint Pierre (région de Blercourt) ; ils atteignent vers 19 heures le bois de Béthelainville, où ils reçoivent l’ordre d’entrer si possible en ligne dans la nuit même. Les 2 groupes de l’AD152, poussés également en avant, renforceront les barrages dans la partie est du front de la 17e division, en prenant position au bois de Lambechamp (1 groupe), au sud de Montzéville (2 batteries), vers la corne nord-ouest des bois Bourrus (1 batterie).
L’ennemi cependant, en dehors de son artillerie, montre peu d’activité sur le plateau où la défense s’organise en arrière de la crête.
Dès le jour, les lieutenants-colonels Mariani (commandant le 268e RI et Eggenspieler se sont portés en effet de leur personne sur la ligne de combat, suivis, l’un de son bataillon de tête, qui vient renforcer la ligne à 304, l’autre de son dernier bataillon (arrêté de nuit, on le sait, au moulin d’Esnes) qui parvient à franchir le ravin de la Passerelle et à s’établir à cheval sur le boyau du Prado. Ils remettent dans l’ordre, organisent la position, assurent la liaison.
Tous deux rendent compte vers 13 heures de la situation trop aventurée de leur PC qui est au réduit Odent (ancien réduit D) et de leur intention de le transporter sur la crête au nord d’Esnes. Une transmission très incomplète de ce rapport donne lieu à une interprétation fâcheuse de la situation. Le dernier bataillon de la 17e (le 6e bataillon du 268e RI) est porté sur la crête au nord d’Esnes (2 compagnies à 14 heures, les 2 autres à 19h30). 2 bataillons de la 18e division sont établis dans le boyau 3 en crochet défensif, face à l’est. La 152e division est mise enfin à la disposition du groupement Curé que la IIe armée renforce en outre d’un groupe de 155C (groupe Taton prélevé sur le 7e CA)
En réalité, gràce aux barrages de l’artillerie française et l’atttude des compagnies Poirier et Clech, les tentatives de l’ennemi sur la contrepente de 304 ont avorté. A la nuit, « la ligne française est toujours établie sur les mêmes positions que ce matin, écrit le lieutenant-colonel Mariani. La 1ère ligne est presque entièrement nivelée ; malgré les pertes subies, nous la tenons toujours. Le moral de la troupe est très bon, elle continue à tenir, matériellement elle est fatiguée par suite de l’impossibilité qu’il y a à la ravitailler en boisson.
D’après les dernières notes reçues, le 6e bataillon du 268e est monté sur la position. Si on devait encore envoyer d’autres troupes, l’accumulation serait trop grande, il n’y aurait pas de tranchées et boyaux pour abriter tout le monde … »

 

Une photo prise à la Cote 304 en ce mois de mai 1916 par le lieutenant Jabien du 268e RI, dans les détails du cliché les soldats, à peine visibles, apparaissent quasiment intégrés au sol bombardé, dans leur semblant de boyau supposé leur servir d'abri:

 

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cliché Jabien (AD36 - fonds CHARRAUD 53Fi)

Les soldats tassés dans le fond de leur tranchée
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 La 17e division est donc complètement engagée au contact de l’ennemi, sans unités en soutien, incapable par conséquent d’un effort soutenu en profondeur : il importe de la remplacer.
Mais l’heure tardive à laquelle est donné l’ordre à la 152e division de la relever ne permet pas d’exécuter les mouvements prescrits. Le 114e régiment s’échelonne dans la nuit entre le réduit Odent (1 bataillon), Esnes 1 bataillon, Montzéville (1 bataillon). Le 125e régiment s’établit entre la tranchée d’Aix et le boyau de Miramas. Les 2 groupes de l’AD152 atteignent Ville-sur-Cousances.
La relève est exécutée la nuit suivante (du 6-7) ; seuls des éléments du 290e régiment restent mélangés aux unités de la 152e division au bois le Peigne d’une part (1 compagnie du 6e bataillon), aux abords du boyau du Prado d’autre part (fractions de 2 compagnies du 5e bataillon)
Le 7 au matin, la tenue du secteur est assurée de la façon suivante par l’ID152 :

 

  • 3 bataillons en 1ère ligne : Le bataillon Durand du 114e RI sur la contrepente de 304 ; les bataillons Quillet et Baffet du 125e RI plus à l’est et au crochet

  • 1 bataillon sur la cropue au nord d’Esnes (le bataillon Conscience du 114e RI) et 1 bataillon au boyau Miramas (le bataillon Berthoin du 125e RI)

  • 1 bataillon en réserve de division : le bataillon Gigot du 114e RI à Vigneville

 

Le dernier régiment de la 152e division reste en réserve de CA au bois de Béthelainville.
Le colonel Paquette, commandant l’ID 152, a pour mission de se créer une base de départ en vue de la reprise du terrain perdu. Il n’y a pas une minute à perdre si on veut empêcher l’ennemi de se consolider. Les opérations doivent être menées soit par surprise, soit avec l’aide de l’artillerie. Il ne faut engager que des effectifs peu nombreux, très mordants.

 


SoldatTranchée

 

Clichés: Collection de l'auteur
Sources :
« Les combats de la cote 304 en mai 1916 » –Capitaine Laxagne – Revue Militaire Française
« L’attaque principale allemande contre la cote 304 » - Albert Lange –Editions Berger Levrault

 

 

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01 mai 2019

Désiré Teinturier, de Vendoeuvres à Steenstraat (mise à jour 2019)

En 2006, lorsque je me suis rendu avec ma petite famille dans le Pas de Calais, nous avions bien évidemment fait un détour par Ypres et son musée « In Flanders Fields ». Ce musée est un incontournable de tout périple en Flandres.
Alors que nous prenions nos tickets, je notais que celui de mon fils représentait un barbu et qu’au fil de la visite, il était possible de suivre le parcours de ce personnage. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, que ce sergent était du « pays » et qui plus est, du 290e RI.
Le texte explicatif du musée signalait que sa fille Jeanne, accompagnée de son petit-fils, en visite au musée, avait reconnu son père sur un des clichés appartenant au musée.

Ni une, ni deux, à mon retour, en France, sur le site du musée, je retrouvais plus d’informations le concernant. Il s’agissait du sergent Désiré Teinturier qui tomba à Lizerne, le 27 avril 1915. Après une première tentative pour prendre contact avec la famille, je réussi enfin en 2012 à joindre Thierry, arrière petit-fils de Désiré qui a bien voulu m’ouvrir les archives familiales.

Alors que je préparais cet article, j’eu beau rechercher dans mes documentations, je n’arrivais à mettre la main sur le fameux ticket. Dommage. Or, je me dois de faire cet article, d’autant que justement, Désiré Teinturier ne m’est pas inconnu, il figure sur un cliché qui se trouve dans un de mes albums du 290e RI.

Voici donc Désiré Teinturier :

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 Né le 9 février 1874 à Vendroeuvres (Indre). Il exerce la profession d’expert comptable, après des études chez les Jésuites de La Souterraine (Creuse). A l’issue de son mariage avec Joséphine Hardy, en 1901, naquit, en 1912, Jeanne, sa fille. C’est elle, qui se rendit à Ypres, au musée In Flanders Fields, où elle reconnut son père sur un cliché. On imagine l’émotion d’alors.

Pour revenir au parcours de Désiré, et n’ayant pu visionner sa fiche de registre matricule, celle-ci étant à la numérisation, je ne peux que déduire certaines informations, heureusement, Thierry m’a transmis d’importantes indications et documents. Désiré Teinturier donc fut mobilisé à Châteauroux dès le 7 aout 1914 (Livret de mobilisation).
Au vu des photos transmises, il fut d’abord affecté au 65e RIT (Régiment d’Infanterie Territoriale), du fait de sa classe d’âge.

Il est à noter cependant que la fiche matricule indique comme dernière unité le 65e RIT, mais ce régiment ne fut jamais affecté en Belgique. Il s'agit bien du 290e RI le régiment de réserve du 90e RI qui a le même dépot que le 65e RIT.

Sa fiche matricule aux Archives Départementales de l'Indre

DesireTeinturier2_extraitDésiré Teinturier et un groupe du 65e RIT

Sur ce cliché, il est intéressant de noter la disparité des effets, qui démontre le mélange qui pouvait exister entre régiment d’active, de réserve et de territoriales. Certains portent des képis du 65e RIT (Numeros blancs sur fond Garance) et des capotes 1877 du 90e RI (Numéros Bleus sur fond Garance).

Après une période au dépôt, celui-ci monta au front au 290e RI, certainement dans le cadre d’un renfort. Peut-être fut-il volontaire ?
En Avril 1915, le 290ème RI et le 268ème RI furent rappelés en Flandres afin de renforcer et reprendre le terrain perdu, lors de l’attaque aux gaz que les Allemands lancèrent le 22 avril 1915, dans la région d’Ypres. Au sein de la 304e Brigade d’infanterie, ceux-ci attaquèrent en direction de Lizerne.

Pour raconter la triste journée où Désiré disparut, je laisse la parole au Colonel Eggenspieler, chef de corps du 290e RI :

"27 avril. - Marche d'approche. - Un ordre général d'opération pour la journée prescrivit de poursuivre sans interruption les opérations entreprises pendant la nuit (à ma connaissance il n'y en a pas eu), l'objectif étant toujours de rejeter l'ennemi au-delà du canal, et de conserver le terrain conquis. Le Général Codet a en conséquence ordonné une action convergente et coordonnée des 290e et 268e avec mission de balayer le terrain entre le canal et la route de Boesinghe, dans la direction de Steenstraat, et de se tenir vers la droite du secteur en relation étroite avec le 4e zouaves (à Lizerne) prêt à intervenir, et de rester également en liaison avec le 268e qui doit se conformer au moindre mouvement en avant. Cet ordre n'est pas bien clair, je l'ai reproduit d'après le Journal de Marche du régiment.


Dans mes communications avec la Brigade, j'ai constamment insisté pour connaître la situation à Lizerne. A qui était le village, à nous, ou aux Allemands ? Je ne pouvais pas espérer opérer sur le terrain au Sud du village si les Allemands y étaient. La Brigade me rassurait constamment, en m'affirmant que le 27 au matin, les zouaves occupaient la partie Ouest du village, et les Allemands la partie Est.
En fin de compte, aucune opération n'eut lieu le matin.


Vers midi, je fus appelé à la Brigade. On m'y donna connaissance des points essentiels d'un nouvel ordre d'attaque qui venait d'arriver. D'après cet ordre, il fallait s'emparer au plus tôt de Steenstraat, et border le canal de l'Yser de Hetsas à Steenstraat, après avoir nettoyé tout le terrain sur la rive gauche. Dans ce but il y aura une offensive menée simultanément par la gauche de la Brigade Cherrier (268e), la droite du groupement Codet (290e) et la gauche de ce même groupement (135e ), et éventuellement par le 4e zouaves. Il devait y avoir une préparation intense des artilleries françaises et belges.
Le 290e avait pour objectif un front de 400 mètres du canal de l'Yser au Sud du pont de Steenstraat, la route de Lizerne à Steenstraat exclue. D'après cet objectif on voit que j'avais raison de me préoccuper de la situation à Lizerne.


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J'étais de retour au régiment vers midi cinquante. Je donnai mes ordres, et les sept compagnies (quatre du 6e bataillon, 19e et 20e du 5eet la C.M.) qui devaient exécuter l'opération s'apprêtèrent aussitôt. Nous nous sommes mis en route à 13h.45. En cours de route je fus rejoint par un message téléphoné de la 91e Brigade qui me fit connaître que l'artillerie commencerait son tir de préparation à 14h.45, que je ne devais déclencher mon attaque que quand je jugerais le moment propice, et quand la Brigade Mingasson à ma gauche aurait commencé son mouvement. J'ignorais tout de la composition et de la situation de la Brigade Mingasson. En attendant, je continuais mon mouvement vers les lignes. Nous avions formé deux colonnes, chacune de trois compagnies. Le Commandant de Lacombe conduisait celle de droite, et moi celle de gauche. Nous nous dirigions vers le terrain au Sud de Zuydschoote d'où nous devions partir pour l'attaque. Nous ne fûmes aperçus par l'artillerie allemande que quand nous fûmes en vue des lignes allemandes. Alors les fusants à couleur d’absinthe nous arrivèrent en grand nombre. Ils éclataient tellement haut qu'ils ne nous causèrent pas de pertes. Celles-ci ne se produisirent que quand nous fûmes près de Zuyschoote. A ce moment les Allemands nous envoyèrent des percutants. Les compagnies marchèrent en tirailleurs. Les mitrailleuses allemandes entrèrent en action à leur tour. Il y en avait une qui était nichée dans la lisière sud-ouest de Lizerne, qui balayait tout le terrain dans notre direction. Malgré ce feu meurtrier, les compagnies de tête (23e et 24e) atteignirent la tranchée de première ligne française qui longeait la route de Lizerne à Boesinghe. Il n'y avait pas de boyaux pour aller d'une tranchée à l'autre.

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Cliché SHD JMO 268eRI - 26N733 Tome 2


La tranchée de tête était remplie de troupes. Il y avait
des territoriaux, des zouaves et des hommes d'un bataillon d'Afrique. A notre droite se trouvait le 268e. Les 21e et 22e compagnies s'étaient arrêtées dans des tranchées de deuxième ligne, ayant en arrière et à gauche d'elles les 19e et 20e. La C.M. était en réserve en arrière et à droite près du P.C. du 268e. A gauche, les compagnies de première ligne n'étaient en liaison avec aucune troupe française. De ce côté la continuité de la ligne était interrompue par le village de Lizerne, qui était encore entièrement entre les mains des Allemands. On voit combien j'avais raison de me méfier de cette localité.

Le terrain vu par le 268ème RI

SHDGR__GR_26_N_733__002__0066__TCliché SHD JMO 268eRI - 26N733 Tome 2


Après avoir franchi le Kemmelbeck, je suivais person
nellement un chemin qui conduisait directement à Steenstraat par Lizerne. Je suis passé à un moment donné à côté d'un moulin qui était en flammes. Un peu au delà du moulin je me suis arrêté dans une tranchée à droite du chemin. Comme je n'y voyais rien je suis passé de l'autre côté du chemin dans une tranchée occupée par des territoriaux tout contre Zuydschoote. Malgré que le terrain y fût plus élevé je n'y voyais toujours rien. Je ne savais pas ce qu'était devenu ma troupe. Je me décidai alors de me porter plus en avant sur une bosse de terrain au Sud de Lizerne. Je dois rappeler encore qu'avant d'arriver au moulin qui flambait, j'avais vu dans une ferme à gauche le Général Cherrier qui commandait la Brigade à notre droite. Il m'a fait connaître qu'il n'avait aucune mission offensive.


Dans mon déplacement vers le terrain au Sud de Lizerne, je fus suivi par mon Officier adjoint, le Lieutenant Sohier, et par toute la liaison. Dès le début nous dûmes marcher courbés
et bientôt après il fallu ramper. Chemin faisant, je suis passé devant un sergent du Génie qui était assis par terre et qui se lamentait. Il était déchaussé et avait eu un pied traversé par une balle. Il avait une claie qui gisait à côté de lui. Il était chef d'une équipe de transporteurs de claies, qui devait établir des passages sur l'Yperlé, petit ruisseau qui précédait le canal de l'Yser. On pense si ces hommes avec leurs claies sur la tête étaient visibles. Du reste, on n'était pas près de le franchir, l'Yperlé. Le pauvre sergent était tout seul, il ne savait pas ce qu'étaient devenus ses hommes.

Dans notre déplacement en avant j'étais seul sur mon cheminement. Le Lieutenant Sohier avec la liaison et les ordonnances en suivait un autre, à 50 mètres à ma gauche. Arrivé au point où j'avais des vues sur le terrain au Sud de Lizerne, je me suis arrêté couché dans l'herbe. Je voyais mes compagnies de tête arrêtées à côté des zouaves. La campagne était absolument vide. Aucune troupe n'était sortie nulle part pour attaquer. Etant donné la situation à Lizerne, elles avaient bien fait. Pendant tout le temps que j'étais couché à mon poste d'observation je voyais des hommes continuer à se porter en première ligne. Je me soulevais et leur criais de toutes mes forces de rester couchés. Ils ne voulaient rien entendre. Je les vois toujours courir de leurs petits pas menus, l'arme croisée devant le corps puis s'abattre, touchés par les balles des mitrailleuses. Pauvres garçons ! Que de morts inutiles, soit par manque d'instruction tactique, soit par une conception exagérée du devoir militaire. Quand je reportai mes regards vers le groupe Sohier, je vis le Lieutenant couché à terre et ramper vers un trou d'obus en se servant seulement de ses bras. J'en conclus qu'il était blessé aux jambes. J'interpellai le Maréchal des Logis Pothet qui, au lieu de me renseigner, me demanda si je n'étais pas blessé. Je lui dis que non. Puis je dus me recoucher et me faire extra-plat tellement les balles de mitrailleuses rasaient le tapis de près. Au bout d'un moment, je vis deux hommes, Blin, mon ordonnance, et Pothet porter le Lieutenant en avant vers la tranchée de tête. Je me disais aussitôt, ils vont se faire achever. En effet, au bout de quelques pas tout le groupe s'abattit sur le pré. Je ne sus que plus tard que Pothet avait reçu une balle dans le ventre, et Blin une dans le bras. Le Lieutenant ne fut plus touché. Il en avait assez de sa première blessure, une balle lui avait fracassé la cuisse. Bref, quand la fusillade et la canonnade se furent calmées, et que l'obscurité commençait à tomber, je me dégageai de ma position d'observation où j'ai fini par rester tout seul. Je n'eus d'autre ressource que d'aller à l'arrière à mon P.C. pour me reconstituer une nouvelle liaison.


Mon P.C. se trouvait dans une ferme plus avancée que
celle du Général Cherrier. Mon personnel y occupait une cave pas bien propre. Le reste de la ferme était occupé par l'E.-M, du bataillon de zouaves de Lizerne. Les Officiers du bataillon ont été très accueillants, mais je n'ai pas pu savoir qu'elle était la situation du bataillon à Lizerne.


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Cliché SHD JMO 268eRI - 26N733 Tome 2

J'attendis le compte rendu du 6e bataillon qui s'était trouvé en tête du mouvement. Je me doutais que les pertes avaient dû être sérieuses. A la 23e, le Capitaine Marsily avait été tué. A la 24e, le Capitaine Beyler et le Lieutenant Ramez étaient blessés. J'avais donné des ordres pour qu'on m'avertisse quand les Officiers blessés passeraient devant la ferme. C'est ainsi que j'ai revu le Lieutenant Sohier. L'excellent garçon s'excusa d'être obligé de me quitter en pleine action. Le Capitaine Beyler avait conservé sa crânerie habituelle. Comme Sohier, il avait reçu une balle dans la jambe. Il a voulu donner l'exemple à ses jeunes gens, m'a-t-il dit. J'ai accompagné tous ces braves de mes vœux de prompt rétablissement.
Je pris comme Officier adjoint le jeune porte-drapeau
Devilliers qui était apte à remplir ces fonctions. Je me reconstituais également une liaison.
Aucun événement ne se produisit au cours de la nuit. Le
canon a continué à tonner mais par intermittence seulement.
J'ai estimé à une centaine le nombre d'hommes mis hors
de combat."

 

Le Journal de Marche et Opérations du régiment indique plus prosaiquement 19 tués, 55 blessés, 1 disparu et 1 mulet tué.

Le parcours de Désiré Teinturier se terminait ainsi sur les terres de Flandres, le 27 avril 1915.

Un fait m’a interpellé lorsque j’ai reconstitué son parcours. La fiche Mémoires des Hommes, le Journal de Marche donne le grade de Caporal à celui que je connaissais sous le grade de Sergent. Pour comprendre, je me dois de vous présenter au final ce qui constitue le dernier cliché connu de notre caporal-sergent. De la même façon, les documents vus à Ypres, au musée, l’indiquait bien Sergent et non Caporal.

DesireTeinturier5
Après la chute de la neige, Sergent Teinturier auprès
 d’un trou creusé par un obus Zonnebeque

Que j’aurai voulu que Jeanne voit ce cliché.

De nos jours, au cimetière de Mers sur Indre, la sépulture familiale porte le souvenir de Désiré, aussi surnomé Victor.

Mers sur Indre 14-18 (17_1)
Cliché Alain Bréjaud

 

Sources:
Collection de l'auteur
Collection familiale Thierry Le Panse (Merci à lui pour sa confiance)
Le 290e RI, un régiment de réserve du Berry -Colonel Eggenspieler.

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21 avril 2019

Le 66e RIT sur le plateau de Nouvron Vingré #Aisne1418

Un correspondant, Emilien, me signalait récemment que je n'avais pas beaucoup de sujets sur le 66e RIT. Effectivement, au final, hormis les "balayeurs du Blanc", je n'aborde pas souvent le cas des territoriaux.
Toute la difficulté est de trouver des informations. Quelles sont les traces laissées par nos "terribles taureaux"?  (surnom moqueur donné, à l'époque aux soldats territoriaux).

Emilien me rappela la présence d'un monument concernant le 66e RIT, dans l'Aisne. Ce monument, je le connaissais et je m'apercevais que jamais je n'en avais fait mention.

Alors que j'habitais Paris, il m'était plus facile de me rendre sur les zones de front. Ainsi, en novembre 2007, je me rendis dans ce département. Il fallait que je vois le secteur où séjournèrent les 65e et 66e RIT. Accompagné de l'ami Stéphan, nous rencontrâmes Jean Luc Pamart et Denis Rolland, tous deux de l'association Soissonnais 14-18, qui nous firent visiter des creutes, ils nous accompagnèrent lors de la visite de Vingré où nous pûmes voir la stèle en hommage aux fusillés de décembre 1914.
Bouleversé par ce que je venais de voir, j'en oubliais de demander à Jean Luc Pamart des renseignements concernant un monument dont je connaissais pourtant l'existence depuis 2006 (mal réparé depuis), puisque l'après-midi, nous nous dirigeames vers le secteur de Craonne, mais c'est un autre secteur, une autre histoire.

Voici le monument en question qui est, à ma connaissance, la seule trace sur le front du 66e Régiment d'Infanterie Territoriale:

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Si la base n'est pas d'origine et est agrémentée d'une plaque commémorant des évennements de 39-45, le haut du monument est lié au 66e RIT (RTI), ces pierres furent retouvées lors de labours par des agriculteurs. Le graveur a d'ailleurs dénommé celui-ci 66e RTI (Régiment Territorial d'Infanterie).

Voici par exemple un cliché pris lors d'un exercice du 66e RIT, en 1909.

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Si vous avez l'occasion, n'hésitez pas, le secteur de Confrécourt, Nouvron Vingré est exceptionnel, notamment, pour la qualité et la quantité de ses creutes (cavernes souterraines). N'y allez pas seuls, contactez l'association Soissonnais 14-18, des visites sont organisées. Et cela vaut le détour.

Pour le plaisir, voici quelques clichés pris par un officier du 66e RIT lors de ce séjour dans l'Aisne:

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Merci donc à Emilien pour avoir réveillé le 66e RIT.
Merci à Jean Luc et Denis pour m'avoir fait visiter le secteur et m'avoir ému.
Merci à Serge pour les clichés du secteur.

Sources Photos: Collection de l'auteur.

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19 avril 2019

Du 20 au 26 avril 1916, au 90e RI, en secteur à la Cote 304.

Le 20 avril, le 9e CA monte en ligne et vient apporter sa part de sang à l’enfer de Verdun. C'est finalement dans le secteur de la Cote 304 que le 9e CA va agir. Dès ce jour, la 17e Division monte pour la première fois en ligne et prend contact avec l'enfer de Verdun.

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carte_generale_Cote304Verdun

 Plutôt que de reporter ici une interprétation personnelle, je préfère vous laisser découvrir le témoignage du Commandant Bréant du 90e RI qui narre ces dures journées dans son ouvrage: "De l'Alsace à la Somme", publié en 1917 à la Librairie Hachette.

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Nota: Le livre fut publié pendant le conflit, aucun numéro d'unités et aucuns noms propres ne figurent dans l'ouvrage, ceux-ci sont remplacés par des  .... Afin de permettre une meilleure comprhension, j'ai dans la mesure du possible et surtout de la capacité à identifier ces manques, je les ai donc remplacés par leur vraie signification entre crochets. Je ne suis donc pas à l'abri d'une erreur.

 

20 avril. - Le premier bataillon part pour le secteur, à cinq heures du soir. Les autres bataillons, et, dans chacun d'eux, les compagnies, s'échelonnent. Quand je passe, vers six heures, avec le colonel, au-dessous de Béthelainville, une éclaircie se produit : le ciel et les bois sont superbes. Les lignes française et allemande, d'un bout à l'autre, sont en feu. On voit de toutes parts les éclairs des départs d'obus et la fumée des éclatements. Les deux lignes qui se côtoient à courte distance sur le Mort-Homme disparaissent dans un nuage épais. C'est un spectacle formidable, inoubliable. Notre route, qui descend sur Montzéville, est marmitée. Nous laissons nos chevaux et nous allons. Nous croisons des corvées de ravitaillement. A huit heures nous arrivons au poste de commandement, au milieu de quelques explosions. Ce sera ainsi tout le temps, et nous serons prisonniers là, combien de jours ! On ne peut se rendre ici que de nuit. Il n'y a pas de boyaux de communication. Tout est à faire. Je ne puis dormir que deux heures dans un fauteuil, le colonel B..., qui reste encore ce soir, occupant la couchette. Pendant cette relève, nous avons perdu vingt hommes dont six tués.
A quatre heures du matin je vais sur le pas de la porte. Des obus tombent assez près. J'aperçois deux beaux gars casqués ; ce sont les officiers des compagnies du ...e que nous venons de relever. D'autres surviennent, et nous causons jusqu'à six heures, heure où ils partent avec le colonel .B.... Un Allemand blessé a été, pris dans la nuit par les nôtres.

21 avril. - Ayant à peine dormi depuis deux nuits, je sommeille dans l'après-midi. J'ai la sensation d'être dans une cabine de paquebot et d'entendre les paquets de mer s'abattre sur la coque. C'est le bombardement qui recommence. A cinq heures et demie, les grosses marmites couvrent le Mort-Homme et l'odeur des gaz lacrymogènes nous parvient. Mes yeux picotent. Si le ...e ne pouvait se maintenir au Mort-Homme, nous serions sérieusement menacés sur notre flanc droit. Notre artillerie répond vigoureusement et abondamment. Mais l'artillerie lourde, nous manque. Il est certain qu'à la distance où elles sont, leurs batteries échappent aux nôtres. Tout le problème de la guerre est là. Quant à la raison pour laquelle, après vingt et un mois, les positions qui entourent Verdun n'étaient pas fortifiées, c'est là un mystère pour nous.
Le bombardement intense se prolonge toute la journée, puis dure par intermittence toute la nuit. Nous perdons encore vingt hommes, dont huit tués

« 22 avril : Le mauvais temps persiste. La nuit a été atroce. Les ravitaillements sont difficiles, les corvées pénibles dans cette obscurité. Ce matin, la pluie encore. La boue s’infiltre partout.
A une heure trois quarts de l’après-midi, le bombardement des grosses pièces allemandes reprend, mais plus au Sud sur le Mort-Homme et plus à l’Ouest sur nos lignes, principalement dans le ravin de la Hayette.
Les nuages de fumées noires et grises montent du sol, comme des panaches régulièrement espacés. Cela va durer sans doute jusqu’à la nuit close. Les journaux, les lettres qu’on reçoit continuent à émettre des pronostics. Ici, l’on ne voit pas si loin. Les choses sont simples. Des positions sont écrasées sous des projectiles énormes. Des troupes d’infanterie ont ordre de rester là. Elles y restent, et s’usent. Notre artillerie tire beaucoup, mais sa portée est insuffisante. Les données du problème sont élémentaires. Elles contiennent des réalités horribles pour certains. Personne ne peut s’en rendre compte sans l’avoir vu. Mais laissons cela. Les mots ne changent rien à rien.

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Tranchées Cote 304 - Ltn Jabien 268e RI

 Il est autrement intéressant de regarder nos hommes. En dehors des instants terribles, ils plaisantent. Un de nos coureurs nous arrive ce matin en signalant des conducteurs (des obus) et en parlant de Théodule (l’artilleur allemand). Notre cuisinier est un être extraordinaire. Il fabrique notre dîner à Béthelainville, l’apporte en voiture jusqu’à Esnes, et de là jusqu’ici, à pied. On fait réchauffer avec de l’alcool solidifié.
Le plus dur c’est de ne pouvoir sortir de ce trou. Nous sommes dans un abri qui a dû être construit avant l’évacuation des premières lignes, et qui servait sans doute à l’artillerie. Aussi est-il relativement solide. Il est bien entendu que si un 305 tombe dessus, rien n’en subsistera. Nous sommes quatre là-dedans, avec de la lumière nuit et jour. Dans d’autres abris, les coureurs de liaison, les pionniers, les téléphonistes, tous ces organes qui nous gardent en contact avec les divers éléments du régiment. Les fils sont coupés constamment.
A une heure du soir, un bombardement terrible se déchaîne sur nos lignes. Il ne cessera, et encore incomplètement, qu’à sept heures. Vers quatre heures, nous apprenons par coureur que l’attaque se déclenche. Nous mettons nos casques et prenons nos revolvers. Une corvée de pionniers part en ravitaillement de cartouches. Le jeune sous-lieutenant Sch[merber] les dirige avec sang-froid.
Les ordres se transmettent avec beaucoup de calme. Sur nos lignes, les obus continuent d’éclater. A sept heures, une accalmie se produit. On nous apporte la nouvelle de la mort de deux officiers, dont le prêtre capitaine M[illon]. Les Allemands ont attaqué par vagues et ont été arrêtés par notre fusillade et par un barrage bien réglé. Le colonel attend d’autres renseignements.
Ils nous parviennent. Le capitaine B[audiment] est tué, cinq lieutenants sont blessés. Dans la troupe, 150 blessés, 80 tués et des disparus. Rien qu’à une compagnie de mitrailleuses, il y a cinq pièces hors d’usage, 17 tués et 16 blessés. Nous sommes surpris qu’il y ait presque autant de tués que de blessés ; cela déroute les statistiques. Mais, étant donné le bombardement qui a eu lieu, il est bien plus étonnant qu’il y ait encore des vivants.

Les Allemands ont attaqué sur tout le front du [90]ème et de nos voisins de droite, 32ème compagnie* du [161]ème. Ils ont été contenus, mais il semble qu’ils soient restés accrochés sur deux points en face de notre gauche, dans un bois défendu par le bataillon R[oyné], et dans le ravin de la Hayette où se trouve la liaison entre le [90]ème et le [161]ème. Aussi ne sommes-nous pas étonnés de l'ordre que nous recevons à dix heures. Après un tir de notre artillerie sur ces points, envoyer, de minuit à deux heures, de fortes reconnaissances pour «chasser la vermine». Ainsi s'exprime le colonel, qui répond au téléphone : « Je suis certain que tout ira bien. »
A onze heures de nuit, on nous amène un prisonnier. Toute la nuit, c'est un va-et-vient continuel pour ravitailler la première ligne en cartouches et en fusils. Cela se passe sous un ciel pluvieux d'une obscurité d'encre, dans la boue. Les coureurs partent dans la rafale d'obus, pour suppléer aux fils téléphoniques coupés, que des équipes réparent entre-temps. A onze heures de nuit, on nous amène un prisonnier. Toute la nuit, c'est un va-et-vient continuel pour ravitailler la première ligne en cartouches et en fusils. Cela se passe sous un ciel pluvieux d'une obscurité d'encre, dans la boue. Les coureurs partent dans la rafale d'obus, pour suppléer aux fils téléphoniques coupés, que des équipes réparent entre-temps.
Vers onze heures, on remet au colonel … un perdreau, et une carte de visite ainsi libellée : «LIEUTENANT R… , chevalier de la Légion d’honneur, médaillé militaire, a l’honneur d’envoyer au colonel un perdreau tué par le porteur pendant l’action, lequel porteur est allé le ramasser en avant de la ligne sous les obus, donnât ainsi à ses camarades un bel exemple de crânerie »
Nous recevons les journaux de Paris d’aujourd’hui même, 22 avril. C’est une sensation curieuse que de lire au communiqué : « Grande activité d’artillerie dans le secteur de la cote 304.

23 avril. - Matinée encore pluvieuse. Cependant le soleil se montre un peu.
Les pertes du régiment sont bien fortes, et notre séjour ici ne fait que commencer. Les reconnaissances de la nuit n'ont plus trouvé les Boches, qui s'étaient retirés. Mais, devant le 3e bataillon, des trous de tirailleurs avaient été fraîchement creusés. Vers neuf heures, le ...e ramène une dizaine de prisonniers.
La matinée est assez calme ; il y a presque une heure d'accalmie. Après quoi, l'échange de projectiles ne cesse plus. Il est à craindre que le bombardement ne reprenne aujourd'hui. Les Allemands cherchent sûrement à s'infiltrer, par le ravin de la Hayette, entre nos lignes et le Mort-Homme. Si le Mort-Homme tombait, nous serions pris d'enfilade.
Nos pertes sont aujourd'hui de 7 tués et 22 blessés. Evidemment, en comparaison de celles d'hier, est peu. Cependant, quelle éloquence dans ces chiffres que j'enregistre pour le troisième jour. Que l'on établisse une moyenne, en calculant que mon relevé ne porte que sur 1 500 mètres de l'immense front; certes, ce point du front est l'un des trois ou quatre qui sont le plus difficiles à tenir en ce moment; c'est égal, quelles conditions de guerre !
Dans une des reconnaissances de la nuit, le sous-lieutenant de D... a découvert, au fond des trous de tirailleurs dont j'ai parlé, des dépôts de grenades, de couteaux, de fusils, d'appareils à gaz, mis là dans une intention, mais laquelle? Des guetteurs surveillent l'endroit. En somme, nous nous posons les questions suivantes : pourquoi, après deux jours d'un bombardement fantastique, les attaques n'ont-elles pas été plus poussées? Pourquoi ces préparatifs mystérieux? Il est visible que les. soldats boches n'ont pas grande envie de marcher ; mais on sait qu'on emploie chez eux certains moyens pour les y forcer. Sommes-nous sous le coup d’un assaut sérieux, ou ne devons-nous attendre qu'une nouvelle usure par l'artillerie?
Ce soir de Pâques, je suis sorti de la cagna vers onze heures. Le ciel, sans nuages, fourmille d'étoiles. Il fait bon, mais la nuit reste obscure. Le spectacle est féerique, diabolique aussi. Des fuséesmontent, des projecteurs balaient l'espace, un avion glisse, invisible, dénoncé par son moteur. Des éclairs illuminent les lignes fuyantes des côtes; l'on entend les sifflements, les miaulements desobus et de leurs éclats. Les hommes casqués, portant du matériel, s'interpellent, trébuchent. La menace de la mort plane partout sur cette nuit qui, pourtant, après les pluies, exhale tout le charme du printemps et de la vie.
Il ne reste plus grand monde de la musique, de l'autre régiment de la brigade, le …e. On sait que les musiciens sont brancardiers auxiliaires. Ils se tenaient donc à Esnes, dans une cave, près du poste de secours, pendant le bombardement d'hier. Un obus a tout défoncé, tuant douze musiciens, blessant tous les autres.
L’abbé M[illon],  capitaine, a été tué dans son poste téléphonique, en même temps que le téléphoniste. Le capitaine B[audiment] a eu la tête emportée par un obus, au moment de l’attaque, alors qu’il commandait « Feu à volonté ! » Le lieutenant L..., couvert de décorations, est resté enseveli pendant deux heures. Il n'en décolère pas. Il a un pied gelé et refuse de se faire soigner.
11 h. 25 de nuit. - Le 75 tonne. Le téléphone marche. On ne dormira pas cette nuit. Quelle vie étrange, et pourtant comme tout était terne avant cette guerre ! Comment ceux qui réchapperont prendront-ils après cela la vie de chaque jour, la vie tout court? Pourtant, pas un, naturellement, qui ne souhaite de durer jusque-là, pour voir.

24 avril.. - Un bombardement effroyable eu lieu sur nos lignes cette nuit. Nous n'en savons pas encore les résultats.
Ce matin, il fait un temps superbe. Les avions boches sont en l'air depuis l'aube, prenant tranquillement des points de repère. Le tir de l'ennemi, destiné, je pense, à nos batteries, tombe pour le moment dans les champs, pas bien loin de nous, mais inoffensif jusqu’à présent.
Vers six heures du soir, de gros obus atteignent le poste de commandement. Rien d'étonnant, puisque nous avons vu les avions allemands opérer impunément au-dessus de nous. Ce n'est d'ailleurs qu'un prélude, car à sept heures une attaque se déclenche. Deux heures durant, c'est le formidable concert d'artillerie, tous les coteaux éclairés par les jets de flamme des départs d'obus, et, sur le Mort-Homme, dans le ravin de la Hayette, le feu d'artifice des fusées qui demandent éperdument, sans cesse, sans trêve, que le tir sauveur de notre barrage ne s'interrompe pas. Au milieu de tout cela, nous dînons. Je ne pense pas qu'il soit possible de vivre une vie plus intense que la nôtre. Dans ces deux pièces communicantes, sous la terre, notre réunion de cinq officiers, avec les ordonnances, donne l'effet d'un équipage de sous-marin en pleine traversée. Au moment le plus critique, on s'inquiète à peine ; à d'autres, ce sont des gaietés folles. Le colonel s'est étendu pour dormir un peu: au bout d'un instant, je suis obligé de le réveiller, parce que la brigade le demande au téléphone. A peine le récepteur en main, je vois une malice dans ses yeux. On lui dit que l'on sait par l'artillerie lourde que les Allemands doivent attaquer sur tout notre front. Nous éclatons de rire : l’artillerie lourde, est l'objet constant de nos railleries. On ne la voit jamais, on ne l'entend pas assez. Le colonel téléphone. aux chefs de bataillon pour les prévenir: «Bonjour, mon vieux ; ça va bien? Ecoutez. Tuyau de l'artillerie lourde. Les Boches vont attaquer tout le front. On ne sait pas quand. Dans une heure, dans quinze jours, ou dans un an. Donc, dormez sur vos deux oreilles mais ouvrez l’œil. Compris? Bonsoir.» Il ajoute pour nous: « Il est évident que l'artillerie lourde, étant très loin en arrière, voit très bien tout ce qui se passe là-bas. Ce doit être un tuyau du cuisinier.» Il se tourne vers le cuistot : «C'est encore toi ! C'est ton copain de chez le kronprinz qui t'a renseigné?» Et ainsi de suite.
Au dehors, vers dix heures, la féerie diabolique. Un ciel d'étoiles. Des fusées sans nombre. Des éclairs d'artillerie, partout, tout près, très loin. Sans arrêt, un halètement puissant : les obus en plein vol. Le ronflement d'un moteur d'avion qu'on ne voit pas.
A l'intérieur le téléphone n'arrête pas. Il rend compte qu'une voiture de munitions, écrasée par un obus, à Esnes, barre la route aux ravitaillements. Il dit les pertes: à telle compagnie, 7 tués ; à telle autre, 8 blessés à une troisième, on ne sait, des morts et ,des blessés, ensevelis et qu'on n'a pu encore dégager. Et le canon gronde toujours. Après l'attaque, les Allemands seraient restés dans une petite tranchée, à 200 mètres en avant des lignes. Il se pourrait très bien qu'une nouvelle attaque, plus importante, ait lieu. On ne là redoute guère. Les revolvers, les masques, sont là, à portée. Ce serait un tel soulagement pour notre haine, de les voir enfin face à face !
Les journaux arrivent. Communiqué :«A l'ouest de la Meuse, après une violente préparation d'artillerie... les pentes du Mort-Homme.... » Il s'agit de nous.

25 avril. - Beau temps, très beau, même. La sérénité de la nature qui ramène son printemps s'oppose à la misère que l'humanité se crée à elle-même.
Grande lutte d'artillerie dans l’après-midi. Le tir de part et d'autre, est réglé surtout sur les batteries adverses; les hommes ont un peu plus de tranquillité. Pourtant il y a encore des pertes. Nous arrivons au chiffre de 400, dont 170 tués.
Ce soir, la réserve de matériel, avec toutes ses cartouches, brûle à Esnes.
A neuf heures, arrive le colonel du ...e, qui nous relèvera demain. Il fait la reconnaissance avec ses Officiers.

26 avril. - Très beau temps. Six avions allemands, pendant cinq heures environ, ont fait au-dessus de nous toutes les observations qu'ils ont voulu. Je ne veux pas critiquer. Je constate seulement que pas un de nos avions de chasse n'a paru, de toute notre semaine d'occupation des tranchées. Résultat: un tir des plus efficaces sur nos lignes, sur les batteries, sur les villages ; et de lourdes pertes.
Au soir, la relève. Cependant le 2e bataillon reste à Esnes, où le bombardement est effroyable. Je l'ai dit, il n'y a aucun boyau, et pour le moment on ne travaille pas à en creuser. Le ravitaillement, la relève, l'évacuation des blessés, tout se fait par l'unique route d'Enes à Montzéville ; elle est repérée. et criblée d'obus, nuit et jour.
Je quitte le poste de commandement vers minuit. On tire de tous côtés.

A quatre heures du matin, nous nous couchons, à Béthelainville, dans une cave.

* Nota: Une erreur s'est glissée dans le texte du Commandant Bréant, il s'agit vraisemblablement de la 12e Cie du 161e RI et non de la 32e Cie.
Le JMO du 161e RI semble le confirmer

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SHD Mémoires des Hommes 26 N 702/1, vue 30.

Merci à Arnaud Carrobi pour sa relecture attentive.

_______________________________________

 

Henri Baudiment commandait alors la 3ème compagnie du 90ème RI, depuis l’entrée en guerre du régiment. Adjudant à la déclaration de guerre, il venait d’être nommé capitaine à titre temporaire, en date du 30 mars 1916.
Il avait été décoré de la Croix de Guerre par les Français, et de la Military Cross par les Britanniques, à l’issue des combats autour d’Ypres, du 6 au 12 novembre 1914
Louis Cazaubon a consacré un blog au capitaine Baudiment et à sa famille.

 

Au archives départementales de la Meuse, on retrouve trace des inhumations provisoires des capitaines Millon  et Baudiment, sur le territoire de la commune de Jubécourt (55).

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Le Capitaine (abbé) Millon à gauche - Le Capitaine Baudiment à droite

 

Sources:
Collection de l'auteur
Collection particulière Louis Cazaubon
Collection Frédéric Radet
« De l'Alsace à la Somme » - Pierre Bréant – Hachette

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08 avril 2019

Le Blanc - Mémoire et Souvenir de la présence du 68e Régiment d'Infanterie

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Le Blanc, août 1914, les régiments du Blanc et d'Issoudun partaient de Chanzy pour un conflit qui dura finalement jusqu'en 1918. Le retour ne se fit qu'en 1919. La dissolution
Quand l'Histoire devient Mémoire et Souvenir.


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Le 15 septembre 1922, au moment de l'inauguration du Monument aux morts, le régiment était dissous déjà depuis 2 ans.

Le Blanc 14-18 (1)


 

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Une pensée pour le lieutenant Gauduchon du 68ème RI
(Fait prisonnier à la Cote 304)

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02 avril 2019

Janvier 15, au 290e, "Voilà un chef"

Janvier 1915, le lieutenant Sohier en a après les gradés de tous poils, les officiers de la mobilisation sont de moins en moins nombreux au 290ème RI. Depuis le départ du colonel Hirtzmann, il n'y a eu que des chefs de corps provisoires à l'unité.
Le colonel Eggenspieler arrive.

Le général d'Urbal, commandant l'armée, a fait une belle circulaire pour que le troupier français reprenne de l'allure, bannisse les tenues fantaisistes, prenne des douches. Ces douches pour nous qui passons presque tout notre temps aux tranchées provoquent l'hilarité. On rit moins quand on voit les arrêts tomber parce qu'un homme a paru dans Vlamertinghe avec une capote anglaise (sic) ou une casquette civile (resic). Le pauvre de Lavarène écope des arrêts parce qu'un de ses hommes est allé aux douches avec un cache-nez. Je vais le consoler dans un asile de vieillards où je reste en contemplation devant les bons gâteux qui agitent éperdument les fuseaux à dentelles et allongent des mètres et des mètres de festons.
Un autre jour, séance sensationnelle dans une salle d'école où le général Dubois a réuni les officiers des régiments au repos. Conseils de tenue, conseils d'hygiène (manger beaucoup de l'excellente confiture qu'envoie un de ses parents approvisionneur de l'armée) viennent d'abord. On somnole. Mais voilà les conseils de prudence.
Un de ses officiers d'ordonnance lui a raconté que devant un des secteurs il y a une maison où Allemands et Français cherchent à se devancer chaque soir, d'où bagarres inutiles, puisque la maison ne peut servir à rien. Lors d'une relève, cet officier a pu se rendre compte de la chose.
Mais un type du 125, je crois, demande la parole. C'est lui qui commandait dans ce coin lorsque l'officier de l'état-major est venu. La maison est contre la ligne hoche. Jamais on n'a cherché à l'occuper. Du reste il faudrait une vingtaine de minutes en rampant pour l'atteindre. L'officier d'état-major est resté deux minutes. Qu'a-t-il pu voir ?
Le laïus du général prend vite une autre direction.
Voilà les distractions qui, de temps à autre, ramènent le sourire. C'est peu. Il y a aussi l'apparition d'un protège-crâne assez curieux. C'est une calotte métallique que l'on droit insérer à l'intérieur du képi pour éviter les blessures par shrapnells. Elle sert vite à toutes sortes d'usages, sauf celui auquel elle était destinée.
Soudain, grande nouvelle : nous allons toucher un nouveau colonel. Il vient de Cherbourg où il est resté depuis le début de la guerre. Oh! là, là ! Qu'est-ce que cela va être ?
Je me prends à regretter la situation actuelle. Et j'attends sans impatience l'arrivée de cet officier d'état-major de l'arrière.
Le 14 janvier il nous rejoint à Vlamertinghe où nous venons d'arriver après une relève mouvementée, et deux journées particulièrement abominables, à la suite d'un bombardement plus intensif que de coutume.
Pas de repos. Il va falloir dresser le bleu. Le bleu est grand, mince, grisonnant, simple, net et... silencieux.
Sans mots superflus, sans jamais déranger inutilement un officier ou un homme, il se met au courant de tout. Pas le laïus, pas de théories de soi-disant connaisseur. Il veut voir en se plaçant à la portée de tous ces gars surmenés. Non, mais ça c'est épatant. C'est un as.
Un mot de lui, peu de temps après son arrivée (il n'a pu encore aller que jusqu'au poste de commandement de la division).
- « Oui, j'ai eu quelque désillusion, comme tous ceux qui viennent de l'arrière. On avance partout et... ». Je lui rappelle l'histoire du type qui criait « J'ai pris Abdel-Kader. » ---- « Eh! bien, amène-le. » .- « Eh oui, je veux bien, mais c'est lui qui me tient. » Flegmatique, le colonel : « Oui, c'est ça. » Malgré sa froideur, il est bienveillant et affectueux.
On va le voir au feu. Tout ce calme va-t-il s'évaporer, et allons-nous voir un affolé à la place de ce sympathique glaçon ?
Nous arrivons dans notre bicoque de la Chapelle de Westouck. Pas une réflexion. On travaille tout simplement, et le moindre détail de la relève est suivi de près. Plus rien, tout est en ordre. Bonsoir au colonel Michel du 268 relevé. Il s'en va après une bonne causerie, où se sont mêlés les souvenirs et les questions de métier, juste celles que le cas présent rendaient importantes à connaître. Un dernier coup de téléphone aux différents postes de la ligne, puis bonsoir. Après un court repos, debout. C'est l'aube. Allons voir les lignes. Tiens, tiens. Nous partons ? Je veux suivre le chemin en tranchée. - « Non, non, tout droit. » - « Ah, bon! Mais les balles ne cessent de voler. » -
Nous verrons. S'il faut prendre un chemin plus abrité, nous le prendrons. Mais il faut d'abord essayer. Je veux me rendre compte. »
- « Tiens, qu'est-ce que cela? » C'est tout ce qui reste du hameau, quelques pierres à ras de terre.
- « Et cela ? » - « Un trou d'obus. » - « Quel calibre? » Nous restons un bon quart d'heure à comparer les trous de divers calibres. Les questions se suivent, précises, simples. Les balles sifflent. Pas un hochement de tête. Non, mais alors, c'est un bougre!
On inspecte toute la ligne, en détail.
Puis on va revenir au P. C.
-- « J'ai vu les détails, mais je ne me suis pas bien rendu compte de l'ensemble. D'ici on doit bien voir. » Et il saute hors du boyau d'accès, et croquis en mains confronte terrain et dessins. Ce n'est pas du goût des hoches qui déclenchent un tir infernal, de mousqueterie, heureusement. Hors de la tranchée, nous discutons lentement sous le feu intense. Puis « Je vois. Je reprendrai les croquis à tête reposée. »
Voilà un chef.

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Colonel Eggenspieler
Chef de corps 290e RI
14 janvier 1915 - 18 juin 1918

Sources: Lieutenant SOHIER - Carnets 1914-1915

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04 février 2019

Frères de sang, un thenaisien cité en exemple, François CRECHET

"On a rapporté récemment un cas de transfusion effectué avec plein de succès à Montpellier par le docteur Jeanbrau et le professeur Hedon. Notre photographe représente les deux frères d'armes, devenus frères de sang, vingt-cinq jours après la transfusion qui sauva l'un grâce au sacrifice de l'autre: à gauche, le soldat réserviste Créchet, du 68e de ligne, amputé après une terrible hémoragie; à droite, le "donneur", Emile Barthélémy, du 81e de ligne, légèrement blessé à Gerbeviller".
Voici aussi ce que rapportait le journal local "L'indépendant du Berry"

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L'indépendant du Berry se trompait dans son article concernant l'origine du soldat, car celui-ci n'est pas argentonnais, mais originaire du canton de Saint Gaultier.

François CRECHET était natif de Thenay (36) où il vit le jour le 19 juillet 1882, fils de Louis et de Mathieu Françoise. Il effectua son service militaire au 32e Régiment d'infanterie du 16 novembre 1903 au 23 septembre 1905.
En 1907, il épouse Marie GEORGET, le 17 décembre à Ciron (36).

En 1909, il effectue une période au 68e RI du Blanc.
Mobilisé, il est appelé à la date du 11 aout 1914, où il se présente au Blanc. Affecté au 68ème régiment, il est grièvement blessé le 20 septembre 1914 au cours d'une attaque et a été amputé de la cuisse gauche.
Il obtient la Médaille militaire (JO du 22 aout 1915) et est titulaire de la Croix de Guerre avec palme (Citation à l'Armée).
Proposé à la réforme, il est renvoyé dans ses foyers le 24 mars 1915.

Il décède le 20 décembre 1923 à Thenay (36). Son acte de décès comporte la mention "Mort pour la France"

Sa fiche matricule aux archives départementales de l'Indre

 

Sources:
L'Illustration 21 novembre 1914 n°3742 page 394
L'indépendant du Berry 15 novembre 1914

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27 janvier 2019

Remettre un nom sur une plaque émaillée, Léon Pascaud son souvenir à Baraize.

Lors de mes pérégrinations autour du Pin et au travers du département, il ne m’est pas rare de m’arrêter aux portes d’un cimetière et de partir en quête des sépultures de la première guerre mondiale. Remettre une fleur en place, découvrir une plaque oubliée, prendre un cliché. Parfois, ladite plaque est tellement oubliée qu’il en est difficile de trouver le sens, l’origine et ce jusqu’à être dans l’impossibilité de retrouver le nom du défunt.
Ayant dépouillé les registres de retours de corps qui se firent à l’aube des années 1920, il est toujours étonnant de constater le décalage entre les traces encore existantes et la réalité administrative d’alors. Oui, le corps a été rendu à la famille, mais bien souvent, il ne reste aucune trace dans le cimetière communal. Non, la présence d'une plaque ne signifie pas que le corps est présent.
Revenons sur un cas qui m’a longtemps embarrassé car jusqu’alors resté sans solution, me contentant d’une rapide recherche restée infructueuse.

En juillet 2012, je traversais la Creuse et me rendait à Baraize, sur le coteau d’en face. Après quelques clichés du monument, je rentrais dans le cimetière. Après quelques déambulations, je découvrais plusieurs sépultures qui concernaient mes recherches. Il est important de préciser que nous étions alors dans une période pré Centenaire et que les prémices de cet évènement se faisaient à peine sentir.
Une sépulture m’intriguait car elle me laissait sans explications.

Dans un coin du cimetière, une sépulture d’un style contemporain années 30-40, potentiellement plus tardive. Sur cette sépulture, une plaque de métal attira mon regard. Posée sur le marbre, en appui sur la tête de la sépulture, cette plaque de métal donne l’impression bizarre d’avoir été mise là, à la va vite. En s’approchant, on découvre que si ladite plaque est bien un souvenir de 14/18, elle est particulièrement marquée, une grande partie de l’émail a disparu et cela rend l’identification impossible en l’état.

Baraize 021 Baraize 020

Prenant l’information comme telle, après la visite, retour au Pin afin d’analyser les clichés effectués.

En reprenant les clichés, la première recherche consiste à analyser les indices encore présents :

  • Deux lettres indiquent le début d’un nom ou d’un prénom. La présence d’une minuscule en deuxième lettre permet de s’orienter vers un prénom : Léon, Léopold, Léonard, Léonce, peut-être Léandre.
  • 1914 est indiqué, il s’agit nécessairement de l’année de décès
  • 28 ans, le défunt est donc né entre 1885 et 1887.

La première réaction est donc de regarder les clichés pris du monument aux mort afin de regarder les éventuels prénoms présents. Je précise éventuels car il n’est pas rare de rencontrer des listes nominatives sans prénom ou bien juste avec l’initiale de celui-ci, ce qui ne facilite pas les recoupements.

Heureusement, rien de cela à Baraize

Baraize 008 Baraize 007 Baraize 005

Tout de suite, un nom apparait Léon Pascaud, tué en 1914.

Le premier réflexe est donc de regarder dans le fichier du site ministériel « Mémoires des Hommes », en saisissant les données précédemment relevées.
Sa fiche MDH apparait alors et vient confirmer sa relation avec la commune de Baraize. Son acte de décès a été enregistré sur les registres de l’état-civil à la date du 24 juin 1915. A ce moment précis, la recherche s’arrêta là satisfait de pouvoir associer un nom avec cette plaque.

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Sa fiche MDH cliquez sur l'image ci -dessus

 

Cette affaire en resta là jusqu’à cette semaine, où je redécouvrais cette photo et que je la mettais en ligne pour le blog Indre1418soldats.En complétant la fiche sur le blog, je me pris à me poser les questions suivantes: "Mais sa présence sur une sépulture des années 40 est-elle justifiée?" "Quels sont les liens avec la famille « BORDES-PINEAU » ?" On doit pouvoir aller un peu plus loin.

Avec le centenaire et les années passant, de nombreuses données sont maintenant accessibles aisément.Tout d’abord, il est nécessaire de rechercher la fiche matricule de Léon Joseph Lucien PASCAUD. Cela s'effectue à partir des données de la fiche Mémoires des Hommes. Voici  donc la fiche matricule de Léon PASCAUD qui est accessible sur le site des Archives départementales de l’Indre. Cette fiche matricule nous permet entre autres de connaitre son lieu de résidence en 1911. Après avoir résidé au Cerisier, il est déclaré chez M. PINEAU à Magot, commune de Baraize (Cette petite annotation a son importance pour la suite)

Capture3

 

Sur ce même site des Archives Départementales, il est aisé de trouver l’acte de naissance de Léon Joseph Lucien PASCAUD  , il se trouve bien sur l’état-civil de Saint Gilles pour l’année 1886. Cette information est complétée par le report en marge de son acte de mariage en marge de cet acte de naissance. Cela nous permet d’apprendre que le 21 octobre 1911, à Baraize, Léon PASCAUD épousa Delphine PINEAU. Le recoupement avec l’information de la fiche matricule, permet de savoir qu’il résidait donc chez ses beaux-parents, à Magot, en 1911.

 CaptureActeNaissance

 

Le lien manquant était enfin trouvé. La sépulture est celle d’un couple BORDES-PINEAU et usuellement PINEAU est le nom de l’épouse. Il semblerait donc bien probable que Delphine PINEAU, déclarée veuve moins de 5 ans après son mariage avec Léon (Voir date transcription acte de DC) refit sa vie avec le sieur BORDES, mais une plaque de métal émaillée, rappelle son premier mariage.

Cette confirmation du lien PASCAUD - PINEAU- BORDES me vint par l'intermédiaire de l'acte de naissance de Delphine PINEAU qui eut lieu le 2 novembre 1890 à Baraize, mais surtout par les mentions en marge de son acte de naissance.
D'abord mariée avec Léon Joseph Lucien PASCAUD le 21 octobre 1911, officiellement veuve à l'annonce officielle du décès le 24 juin 1915, elle se remaria avec Albert Eugène BORDES le 28 janvier 1922 à Eguzon (36)

Capture4

Cela vient conforter l’ultime indice écrit au-dessus des deux lettres du prénom et que l’on retrouve sur d’autres plaques du même type, toutes issues du même fournisseur

A LA mémoire de
MON EPoux regretté

Baraize 020_1

Une plaque du même style sur une autre sépulture On retrouve d'ailleurs le même texte à gauche.

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