Le 26 à 4 heures du matin le tir allemand reprit de plus belle. Bientôt tout le plateau sur notre gauche disparut dans la poussière et dans la fumée. Au bout de deux ou trois heures de préparation, l'infanterie allemande, masquée par la fumée des obus, aborda le front du 90e ainsi que Hurtebise. La tranchée de première ligne du 90e, dont les défenseurs n'avaient pas vu venir les Allemands, fut enlevée en un clin d'oeil.
Chez nous la tranchée de première ligne du Capitaine de Verneuil qui tenait Hurtebise se défendit énergiquement. Mais les tranchées du 90e étant tombées les Allemands purent prendre la compagnie de Verneuil à revers et en enlever la valeur d'une section et demie. La pente du terrain était tellement forte que de la deuxième ligne on ne pouvait pas voir ce qui se passait sur la première. Mais la compagnie à droite du Capitaine de Verneuil (compagnie Prudhomme, je crois) voyant sa voisine en danger se porta à son secours et toutes deux regarnirent les tranchées qui avaient été vidées. En Deuxième ligne, la compagnie Poirier occupa le boyau Brignon, de façon à cloisonner le secteur à gauche et le mettre à l'abri de toute action de flanc des Allemands. Tous ces mouvements furent exécutés instantanément par simple réflexe tellement le sens tactique s'était développé dans la troupe au cours de la guerre.
Malheureusement nos fractions établies dans les tranchées de Dusseldorf et de Spire durent les évacuer momentanément à cause des obus qu'y envoyait notre grosse artillerie qui croyait sans doute que les Allemands y étaient. Le tir ne fut rectifié qu'après que le Capitaine de Verneuil eût rencontré un Lieutenant observateur auquel il fit connaître l'erreur que commettaient nos batteries.
Aussitôt après l'attaque, les faux bruits se répandirent en arrière des lignes. Ces bruits sont en général les premières nouvelles que reçoivent les P.C. éloignés des brigades et des divisions. A les en croire, les Allemands descendaient en masse par la vallée d'Oulches. Si la nouvelle était vraie, la situation était très mauvaise pour ceux qui se trouvaient sans défense sur le trajet, Brigade et Division. Je fus donc interrogé aussitôt par ces deux Etats-Majors sur un ton des plus aimables. Pour empêcher la catastrophe de se propager réellement par les fonds de la vallée d'Oulches, on mit à ma disposition toutes les unités qu'on avait disponibles sous la main, une compagnie du 68e, une du 268e et jusqu'à la compagnie territoriale du Génie qui travaillait dans la vallée. Celle-ci la trouva mauvaise de se voir tout à coup transformée en unité combattante. Avec la compagnie du 68e je rétablis la soudure entre ma gauche et les troupes suivantes, qui étaient je crois aussi du 68e. La compagnie du 268e formait soutien en arrière de Hurtebise. La compagnie du Génie occupa plus en arrière encore des tranchées qui barraient la vallée d'Oulches. Mes sapeurs territoriaux n'étaient pas rassurés : à plusieurs reprises, ils me demandèrent d'être relevés de leur mission. Ils n'eurent pas à intervenir. Une fois en possession de la crête du Chemin des Dames, les Allemands se sont arrêtés. Ils ne visaient qu'à être maîtres de la crête; c'était dans leur manière. Cependant pour en être bien maîtres il eut fallu qu'ils enlevassent l'éperon d'Hurtebise. Celui-ci n'étant pas tombé du premier coup grâce à la résistance des compagnies du 6e bataillon, les Allemands revinrent à la charge. Heureusement que mes liaisons téléphoniques avec le 6e bataillon et avec l'artillerie étaient restées intactes. Ces liaisons me permirent d'une part, d'être renseigné exactement sur les tentatives des Allemands par le Commandant Orléans du 6e bataillon, qui avait des vues sur le terrain, et, d'autre part, de pouvoir actionner instantanément mon artillerie.
Vers 10h, le Commandant Orléans m'annonça que de nombreuses vagues allemandes longeant les pentes Est de l'éperon du Doigt se dirigeaient sur la ferme de Hurtebise. Je les fis aussitôt prendre sous le feu du 75; elles furent dispersées en un clin d'œil. Vers 11 heures, de nouvelles vagues allemandes apparurent, mais cette fois à l'Ouest du Doigt, se dirigeant comme la première fois sur Hurtebise. Aussitôt nouvelle douche du 75 et nouvelle fuite des assaillants. Ce manège se renouvela trois ou quatre fois, après quoi les Allemands en avaient assez. Pour mon compte je trouvais ce petit jeu plutôt amusant. Ce fut en tout cas une confirmation de ma théorie de Verdun, que pour rendre service à son régiment le Colonel doit avoir une bonne liaison avec son artillerie et avoir des vues sur le terrain soit par lui-même, ce qui est préférable, soit par l'intermédiaire d'un observateur. C'est ce qui fit ma supériorité dans cette journée sur la brigade et la division, qui étaient loin en arrière et qui ne voyaient rien.
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L'après-midi s'acheva en canonnades. Il n'y eût plus d'attaques. Les Allemands dûrent profiter du reste de la journée pour consolider leurs gains. On sait qu'en cette matière ils allaient particulièrement vite en besogne. Les camarades dûrent en apercevoir dans les efforts qu'ils eûrent à déployer pour entrer en possession de leurs tranchées. Elles n'étaient pas encore reprises quand nous avons quitté le secteur le 30 juillet.

Sources: Colonel Eggenspieler - Le 290e RI, un régiment de réserve du Berry

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Le secteur Heurtebise - Craonnelle - Avril 1917