08 octobre 2009
L'embarquement pour Cythère?
Et un soir la cour c'est encore embrasée aux feux de l'acétylène. Le régiment s'est rangé. Il n'y a pas de manquants. Le berrichon aime le pinard, mais dans les grandes occases il sait se tenir. Une allocution du colonel, brève, simple, vibrante. La musique sonne: Aux Champs, le drapeau se déploie aux mains de l'ami De Tarlé. Silence. Un pincement violent au cœur, quelques larmes aux bords des cils. Un ordre bref, et le régiment s'ébranle. On se redresse, on se recueille.
Et dans la ville, le régiment défile. Je suis en tête de mon petit peloton, tout en queue de la grande troupe. La foule suit et accompagne. Puis, par une route sans lumière, on gagne la gare d'embarquement, et les civils ne laissent guère de place pour que mes hommes restent en rang. Je grogne. On ne grogne pas.
Soudain une jolie fille s'approche de moi : « Monsieur, mon fiancé est au bout d'un rang, me permettez-vous de marcher près de lui. » - « Il fait bien noir, si vous êtes sages je ne verrai rien, je n'entendrai rien. »
- « Merci, gentil lieutenant. D - « Bon courage, gentille enfant. »
Ils ont été sages et charmants tous les deux car j'ai pu les voir, juste derrière moi, à la dérobée, à la lueur de quelques quinquets, jusqu'au dernier baiser d'adieu. Pourquoi ce souvenir est-il resté si net en moi ?
L'embarquement, sans trop de désordre, s'est très bien terminé. Et dans les wagons nous attendons longtemps, longtemps, le départ.
Sources: Lieutenant Sohier - 1914-1915 - Sans éditeur
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