10 septembre 1914 (10 Km):
Nous sommes face à MORAINS-LE-PETIT. Quelques coups de feu nous accueillent. Les Allemands y sont encore. Nous encerclons le village, mais ils ont le temps de se retirer par la route de BERGERE-LES-VERTUS. Nous n'en trouvons que 4 parmi les ruines. Le village est en cendres. D'un tas de décombres nous voyons sortir deux pauvres vieux. Ils s'étaient réfugiés dans leur cave pendant le bombardement. Au pied de meules de paille 200 blessés, tant Français qu'Allemands, sont abandonnés. Les Allemands ont été surpris. Des chevaux tout harnaché sont attachés aux portes. Des voitures pleines d'équipements sont intactes. Dans une ferme le couvert est dressé. La cantine à vivres des officiers du 8e régiment de la Garde est près de la table. Elle est la bienvenue.
Nos hommes dévalisent les ruches, et essaient de tromper leur faim avec du miel.
Dans toutes les rues, dans toutes les maisons, des cadavres français et allemands.
Mais l'ennemi commence à bombarder le village. Nous l'évacuons et nous établissons au S.E. dans un petit bois où nous demeurons toute la journée. Balles et obus sifflent autour de nous. Comme voisinage, des soldats du 32e d'Infanterie tombés il y a quelques jours. Des chevaux, toujours dans la même position tragique, le ventre ballonné, les pattes raides tendues vers le ciel. Au pied d'un arbre, un hussard de la mort est assis. Dans sa main crispée, il tient encore un morceau de biscuit. Dans un fossé, un de mes camarades de Saint-Cyr avec la culotte rouge à bande bleue.
Une odeur fade, écœurante se dégage de ce charnier. A la tombée de la nuit, nous voyons arriver par la roue de FERE-CHAMPENOISE, les fourgons du régiment. Nous allons être enfin ravitaillés.
Les corvées de pain sont déjà loin lorsqu'arrive l'ordre de départ.
Le régiment se porte à l'attaque d'ECURY-LE-REPOS à 3 km vers l'Est. Mon bataillon se met en marche. Il fait une nuit noire. Nous avançons prudemment car nous pouvons tomber d'un moment à l'autre sur des patrouilles allemandes. Après bien des marches et des contre-marches nous arrivons sur la petite croupe, dans l'angle formé par les routes partant d'ECURY vers l'Ouest. Nous devons attaquer lorsque les deux autres bataillons nous auront rejoints.
A quelques centaines de mètres des feux. Ce sont les Allemands qui occupent le village.
Une demi-heure se passe et les deux autres bataillons qui n'arrivent pas. Nos hommes sont couchés pêle-mêle, le bataillon en forme massive. Tout à coup, la lune se lève; une lune splendide qui éclaire tout le paysage et à 200 m à peine devant nous, une tranchée allemande: "Werda" ... Un coup de feu Un brouhaha dans la tranchée allemande. Nous sommes découverts, nous ne bougeons pas. Ce fut notre perte. Des ordres que nous entendons très distinctement. Des hommes se profilent sur le ciel en ombres chinoises rejoignant leur poste. Des fusil que l'on arme. nous allons être bien reçus! Reculer! Il n'y faut pas songer, et d'ailleurs il est trop tard!! A ce moment une patrouille allemande se détache et s'avance vers nous.
"Quand elle sera tout près" me dit le commandant. A mon signal, le bataillon se portera à l'assaut. La patrouille s'approche. "Wer da". Nous ne bougeons pas. Elle n'est plus qu'à 30 mètres. "En avant!" et le bataillon s'ébranle. Nous clouons les 5 Allemands au passage. Une fusillade terrible s'est déclenchée. Les hommes s'écroulent. Des cris de douleurs. A mes côtés, mon sergent-major est tué. Nous arrivons jusqu'au pararapet de la tranchée allemande. Un Allemand est là, il me met en joue, lâche son coup de fusil. Une brûlure. J'ai une balle dans le cou. Je lui envoie un coup de revolver. A ce moment, un mouvement de recul. Les premiers rangs ont été fauchés. Le bataillon étant en formation massive, les autres rangs sont venus se heurtés à nous. Ils tourbillonnent et font demi-tour. Je trébuche et tombe à quelques mètres de la tranchée allemande. Me relever. je n'irais pas loin avec l'ouragan de balles qui passe au dessus de moi. je m'incruste dans le sol autant que je peux. le sang coule de ma blessure et me barbouille le visage.
Cependant la fusillade diminue, puis s'arrête. Un silence lugubre plane sur le champ de bataille. Le reste du bataillon est maintenant hors d'atteinte. Que faire? Un mouvement dans la tranchée allemande. une patrouille sort. Je pense à ce moment que j'ai une dragonne allemande dans ma poche. Je glisse ma main dans ma capote et lance la dragonne au loin. La patrouille s'approche de moi. Je fais le mort. Les Allemands voient mon visage ensanglanté. L'un d'eux me remue le bassin avec son pied. Je ne bouge pas. "Kaput", disent-ils et ils s'éloignent.
La lune s'est cachée. Je rampe sur le ventre tout doucement.
Je fais 200 m ainsi; puis je me lève et après m'être repéré, je me dirige sur MORAINS-LE-PETIT. On me croyait mort. Je me fais panser à l'ambulance et rejoins ma compagnie. J'ai laissé 41 hommes dans cette attaque. Mes 4 sections sont commandées par 4 sergents.

19140910

Sources:
Général Carpentier 'Revue Militaire" du 25 février 1954 (n°228)

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