L'attaque du 9 mai 1915, tout est dit dans le témoignage qui suit et que publia le Général Carpentier (alors capitaine au 90ème RI), en 1963. Ce texte est à compléter par celui de Christian Mallet. Ce dernier, affecté aussi au 90ème RI, fut blessé lors de l'attaque de ce même jour: http://indre1418.canalblog.com/archives/2008/05/27/8885739.html

Voici donc ce qu'écrit Marcel Carpentier en ce 9 mai 1915:

Les 270 écrasent Loos.
Les batteries de 75 tirent par rafales
L'ordre d'attaque arrive. C'est pour 10 heures. Je monte sur le crassier pour observer la bataille.
La journée est spendide, le ciel limpide.
Depuis le matin, nos avions tournent au-dessus de nos positions, repérant les batteries ennemies qui ne répondent que mollement. Autos-canons et autos-mitrailleuses, avec leurs escortes de cyclistes, se placent derrière le crassier, prêts à intervenir. Devant moi le champ de bataille se déroule dans toute son ampleur. A notre droite, le crassier double s'avance, menaçant, vers nos lignes. Au fond, les cités Saint Pierre et Saint-Laurent.En face, la cote 70. Au pied de la cote 70, Loos, avec son double pylone de fer. Vers la route de Loos, les tranchées sont assez rapprochées, 150m à 200m environ; mais elles s'écartent jusque vers 600m à la droite du bataillon d'attaque.
Les batteries tient de plus en plus vite.
9h50 Plus que dix minutes. C'est un enfer.
La tranchée allemande disparait dans la fumée des éclatements d'obus.
Plus que cinq minutes. Les hommes assujetissent leurs baionnettes, chacun est à son poste.
Plus que trois minutes..., deux minutes..., une minute...
10 heures - Une tête, puis deux, puis à perte de vue toute la ligne sort, et se précipite tête baissée. C'est sublime.
Elle avance ... avance... et diqparait dans la fumée.
L'artillerie a allongé son tir.
On saute la première tranchée, et nous voici à la deuxième ligne.
Très peu de pertes jusqu'à présent.
Mais à droite et à gauche les choses n'ont pas été aussi bien. La droite de notre bataillon d'attaque n'a pu atteindre son objectif, arrêtée par les feux croisés des mitrailleuses du crassier double et du chevlement de Loos, et est restée entre les deux lignes, couchée dans les herbes.
A notre gauche, le 114e se heurte au 114e allemand et ne peut progresser.
Il faut en rester là pour le moment.
Les prisonniers commencent à affluer. Ils ont l'air complètement abrutis par le bombardement et filent tête baissée tout le long des boyaux.
11 heures - L'artillerie allemande se ressaisit et nous arrose de 105 fusants.
Mon bataillon reçoit l'ordre de se préparer.
Nous voici dans la parallèle de départ.
Les nouvelles circulent déjà.
Tués: le commandant Robillard du 1er bataillon; sous-lieutenant R. de la 1ère compagnie; lieutenant M. de la 4ème et combien d'autres!
Du résultat de l'attaque rien de bien précis.
15 heures - Le 2ème bataillon reçoit l'ordre d'attaquer.
C'est une folie. Mais c'est l'ordre.

Puits16_MineLens
Le puits n°16 des mines de Lens (Loos) depuis les lignes françaises


Les Allemands sont à 600m; il n'y a pas eu de préparation d'artillerie. Donc aucune chance de réussite.
Malgré cela les hommes partent avec un ensemble remarquable. Cent mètres plus loin, la 5e compagnie était couchée toute entière entre les lignes; son capitaine, Paquet, tué.
La 8e compagnie avec le capitaine de Froment, suit la route de Loos.
Le capitaine est tué; le sous-lieutenant B est blessé.
La 7e compagnie n'est pas plus heureuse.
17 heures - Le commandant Royné m'appelle à son abri.
J'y retrouve les autres commandants de compagnie.
Le commandant est sombre "Mes amis, nous dit-il, nous allons attaquer!
- Mais c'est de la folie, nous récrions-nous! N'y a-t-il pas assez de morts depuis ce matin?" Il n'y a plus rien à faire, nous le sentons bien. L'attaque est enrayée! Il faut la reprendre demain, profiter de la nuit pour remettre de l'ordre dans les unités, prendre liaison avec l'artillerie! Attaquer maintenant, c'est nous envoyer à la mort et pour quel résultat! Le commandant a écouté en silence le capitaine de Verdalle qui parlait en notre nom à tous. Il hoche tristement la tête. "Tout cela, je le sais. Je l'ai dit au colonel. Il n'y a rien à faire. C'est l'ordre. Le colonel Alquier lui-même a protesté auprès de la division sans succès. L'ordre est maintenu. On a l'air de croire en haut-lieu que nous avons peur." Quelle ironie! Se faire tuer pour la France dans une attaque bien montée, oui; ce matin par exemple, avec l'espoir au coeur. Se faire tuer ce soir, avec la certitude que cela ne servira à rien, c'est trop bête ... Mais c'est l'ordre! Et pour quelle heure, mon commandant, l'attaque? 17h30. Décidement ces gens de l'état-major sont fous. Nos compagnies ne sont pas en place, et il est 17h25! Justement quelques coups de canons passent au-dessus de nos têtes; c'est çà la belle préparation annoncée à l'extérieur? En tout cas, nous ne sortirons pas cette fois-ci, puisque nous sommes tous au P.C. du commandant et que nos compagnies ne son pas prévenues. C'est toujours cela de gagner.
La sonnerie grêle du téléphone retentit. Le commandant Rouné prend l'appareil. C'est le colonel Alquier. Nous devinons le dialogue: "Eh bien Royné, et l'attaque? Impossible, mon colonel, prévenu trop tard, les compagnies n'étaient pas prêtes. J'insiste sur ce que je vous ai dit tout à l'heure. C'est de la folie; nous allons nous faire hacher sans profit aucun. - Je le sais, mon pauvre ami! mais c'est l'ordre! Je vais encore faire effort à la division et vous rappellerai."
Nous attendons anxieux. C'est notre sort qui se dessine, vie ou mort!
Le téléphone! - Le commandant bondit à l'appareil, nous scrutons son visage. Il se rembrunit. Nous avons compris. "Bien mon colonel" dit-il Il repose l'appareil. "Nous attaquerons à 18 heures." Alors j'ai une idée. "Mon commandant, à 18 heures nous allons tous y rester. Il fait encore jour. Laissez-nous attaquer à 19 heures, de nuit, sans préparation d'artillerie. Au moins, si nous ne réussissons pas, nous aurons moins de pertes!" Le commandant Royné réfléchit un instant. "J'accepte, dit-il. Retournez à vos compagnies. 17h55. Notre artillerie commence la préparation avec quelle imprécision! 18 heures ... nous ne sortons pas.
18h15. Un agent de laison arrive essouflé. Il y a contre-ordre, mon lieutenant. On n'attaque pas! Quel soupir, mais tout de même, si nous avions exécuté l'ordre, combien d'entre nous seraient étendus sans vie entre les lignes!
Un bataillon du 68e vient relever notre 2e bataillon.

Sources:
Texte: Général Marcel Carpentier - Un cyrard au feu - Berger Levrault 1963
Photo: Colonel Eggenspieler - Le 290e RI, un régiment de réserve du Berry -Bourdier 1932

 

Loos_Montage

 

Message de l'auteur:
A l'heure où ces lignes sont diffusées sur le blog, je suis physiquement présent à Loos en Gohelle. En effet, à 10h30 un hommage est actuellement rendu aux soldats de la 17e Division par la municipalité de Loos en Gohelle et les autorités locales, par le biais de l'inauguration d'une plaque souvenir sur le lieu même de cette attaque du 9 mai.
Cet après-midi, je me rendrais dans les secteurs du Bois en Hache et Lorette, notamment
A mon retour, je ne manquerai donc pas de faire un compte-rendu de mon séjour en Artois, sur le blog.