04 avril 2017

Aisne, Oulches, Hurtebise, une surprise ministérielle en première ligne pour le 290e RI.

Pendant son séjour dans l'Aisne, le 290e RI eut une visite originale sur son front du Chemin des Dames, en voici le report par le Lieutenant-colonel Eggenspieler, chef de corps du régiment:

Dans l'après-midi du 14 juillet je fus appelé au téléphone par le Commandant de Corps d'Armée. Il me tint des propos énigmatiques auxquels je ne comprenais rien. Il me questionna sur mon P.C., sur mon approvisionnement en couvertures, etc... Puis il en resta là. Je ne pensais plus à rien quand le soir vers 21 heures, en me tenant sur le chemin devant mon P.C., je vis arriver le Général Niessel accompagné d'un Monsieur en civil et d'un Chef de Bataillon en tenue kaki. Je compris alors la conversation au téléphone de l'après-midi. Dans le Monsieur en tenue civile je reconnus facilement le Ministre de la Guerre, quoiqu'il eût un casque de soldat sur la tête.

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Le Général me présenta à ces Messieurs et me dit que le Ministre passerait la nuit avec moi, qu'il désirait assister à une relève (il y en avait une dans la soirée) et qu'il visiterait les tranchées le lendemain matin. Là-dessus le Général se retira, non sans m'avoir fait remarquer que, jusqu'à son retour le lendemain matin, j'étais responsable du sort du Ministre. Bigre, jamais pareille responsabilité ne me fut échue pendant toute la campagne. J'étais très flatté que le régiment ait été choisi pour recevoir cette visite de marque. Si le Ministre est venu chez nous c'est qu'on était sûr que tout ce qu'il verrait au régiment serait bien. Peut-être aussi est-il venu dans notre secteur par une délicate attention du Commandant de Corps d'Armée qui me connaissait et qui voulut m'être agréable.
Je n'ai prévenu personne de l'arrivée du Ministre, d'abord par précaution, ensuite pour que M. Painlevé vit la troupe et la vie en secteur telle qu'elle était, sans aucun apparat, ou comme nous disions entre nous, sans fumisterie.
En attendant la relève, nous sommes allés voir les cuisines établies dans le talus Nord du chemin d'Oulches. Le Ministre a été frappé de leur ingénieuse installation. Elles étaient à la fois abritées contre les vues des avions et contre les obus. Le Ministre a questionné les cuisiniers sur les repas qu'ils confectionnaient, il a été très satisfait des réponses qu'il a obtenues. La visite des cuisines, terminée, nous sommes remontés sur le plateau. A ce moment la relève arrivait. C'était un bataillon du 68e (Bourgoin je crois) qui venait relever le 5e bataillon (Gagnier) du 290e. Le bataillon du 268e s'est très bien présenté. Le Ministre a remarqué l'allure martiale du Commandant du bataillon, qui, si je me rappelle bien, venait des Chasseurs à pied. Les hommes ont eu une allure très correcte. La plupart d'entre eux cependant n'ont pas dû voir le Ministre parce qu'il commençait déjà à faire sombre. A la queue de la colonne quelques hommes se disputaient. Ils avaient sans doute un peu trop arrosé leur retour en ligne. Quand on leur a fait remarquer que le Ministre se trouvait au bord du chemin pour voir passer, l'un d'eux a dit : « Eh ! ben quoi, il n'est pas malheureux le Ministre ! » Un autre a accentué la note. Il a demandé qu'on le regarde bien, parce que c'était lui le plus c... du Corps d'Armée. Personne ne lui ayant dit le contraire, il continué paisiblement son chemin. Le Ministre s'est bien aperçu du léger mouvement qui s'était produit à la queue de la colonne. Il m'a demandé ce que les soldats disaient. Je lui répondu que c'était des hommes qui en raison du 14  juillet discutaient un peu fort. C'était la note gaie du défilé.
Le bataillon montant étant passé, nous sommes entrés dans mon P.C. où j'ai fait la présentation de mes officiers. En attendant le passage du bataillon descendant (5e du 290e) on a causé. Le Ministre ne semblait pas être très causeur, tout en se montrant doux et affable. On n'a dit que des banalités. A un moment donné cependant, le Ministre s'est moqué des Russes qui, disait-il, faisaient soviet.

 

Quand le 5e bataillon du régiment fut annoncé, nous reprîmes notre poste au bord de la route. Le bataillon s'est présenté dans une belle attitude, le Commandant Gagnier en tête. Le Ministre a fait venir près de lui un certain nombre de sous-officiers au fur et à mesure qu'ils passaient. Il paraissait un peu embarrassé pour leur causer. On voyait qu'il n'avait pas l'habitude de converser avec les habitants de la tranchée. A chaque sous-officier qu'il a vu, le Ministre a donné en souvenir une montre en argent. Le défilé du bataillon s'est achevé dans le plus grand ordre et dans le plus profond silence. Le Ministre a pu voir que l'état physique et l'état moral de tous ceux qu'il a interrogés étaient bons, malgré les fatigues de la vie agitée des tranchées.
Après le passage du bataillon, nous nous sommes rendus à ce que j'appelais mon observatoire de nuit, d'où en temps ordinaire j'observais les obus et les combats à la grenade. C'était simplement le dessus de mon P.C. Nous y avons eu un spectacle splendide. Si j'avais eû la possibilité de le faire sur commande, il n'aurait pas pu être mieux réussi.

 

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Juillet 1917 - Le ministre Painlevé en première ligne au chemin des Dames
(Sources: Illustration 27 juillet 1917)

 

La nuit quoique noire était très belle. Sur tout le pour tour de l'horizon on voyait des fusées aux plus belles couleurs s'élancer vers le ciel. Dans la plaine à l'Est de Craonne on vit à un moment donné se produire dans un rayon restreint des éclatements de couleur orange. Les éclatements s'intensifièrent rapidement, puis on vit monter des fusées au même endroit. Après les fusées d'autres éclatements plus importants vinrent se superposer aux premiers. C'était un combat à la grenade. Les combattants avaient demandé le barrage, les éclatements des obus étaient venus se mêler à ceux des grenades. Des signaux lumineux en forme de chenille apparurent ensuite dans le ciel. Pendant que nous contemplions ce spectacle féérique, de gros obus passaient avec un bruit sourd haut au-dessus de nous. Ils allaient si loin à l'arrière qu'on n'en entendait pas les éclatements. Le Ministre était visiblement intéressé par la vie intense de nuit de notre secteur de combat. Tard dans la nuit, il fallut que l'Officier d'ordonnance du Ministre (commandant Helbronner je crois) insistât pour l'arracher à sa contemplation.
On rentra au P.C. où j'engageai le Ministre à aller prendre peu de repos parce qu'il n'y avait plus que deux ou trois heures avant le lever du jour, par conséquent avant le départ pour les tranchées. Je conduisis le Ministre dans son abri. Il était très profond et fatalement un peu humide. En tout cas, on y était à l'abri des obus.

Le lendemain nous nous réunissions autour de la table à déjeûner pour déguster un jus bien noir, sans gnole, et y tremper une bonne tranche de pain de troupe sans beurre. Le ministre voulut bien trouver ce petit déjeûner de soldat à son goût.
Le jus absorbé, je partis avec le Ministre et son officier d'ordonnance visiter les premières lignes. Je les conduisais à la tranchée des Charentes. Elle était au centre du front, facile à atteindre et à parcourir. Chemin faisant, je montrais au ministre les points intéressants du terrain. La tranchée de première ligne française au 17 avril, la première tranchée allemande à la même date, le Chemin des Dames que M. Painlevé désirait voir. Je le reconnaissais au tronc d'un cerisier couché à terre au point où le boyau que nous suivions coupait le chemin. A ce moment je montrais également au Ministre la cathédrale de Laon dont on distinguait légèrement la silhouette dans le lointain.

Au croisement de notre boyau et d'une tranchée inoccupée, nous nous sommes heurtés inopinément au Chef d'Etat-Major et au Capitaine titulaire de l'Etat-Major de la Division. Je me rappelle que le Chef d'Etat-Major portait son brassard rouge. Le Ministre leur a dit quelques mots. Quand les officiers de la Division se furent éloignés, l'officier d'ordonnance dit à M. Painlevé : « Vous voyez, Monsieur le Ministre, on dit toujours que les officiers d'Etat-Major ne viennent pas dans les tranchées, vous venez d'en rencontrer deux ». Je n'ai pas voulu relever les paroles de l'officier d'ordonnance parce que les deux officiers de la Division étaient de braves garçons, et qu'en aucune façon j'aurais voulu leur nuire. Mais si le Ministre était venu la veille sans qu'on l'eût su, ou s'il était revenu de même, le lendemain, il n'aurait vu que des officiers de troupe. La besogne de bureau qu'avaient à accomplir les officiers des Etats-Majors ne leur permettait guère de visiter les secteurs. Il eût fallu dans chaque Etat-Major une section des tranchées. Elle aurait pu confectionner une bonne partie du papier qu'on demandait aux Colonels. La liaison entre la troupe et les Etats-Majors ne se faisait qu'avec du papier, elle aurait dû être assurée par des représentants du Commandement.

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Le ministre Painlevé dans les tranchées de première ligne
(Sources: Le Miroir 26 août 1917)

Arrivé à la tranchée de première ligne, le Ministre a pu se rendre compte de son organisation. Je ne sais pas ce qu'il en, a pensé, il ne m'a fait aucune réflexion. Pour mon compte, étant donné les larges intervalles entre les hommes, la tranchée avait bien plus l'air d'une ligne de surveillance que d'une ligne de défense. Le Ministre a adressé la parole aux soldats, aux sous-officiers et aux officiers près desquels il est passé. Tout en longeant tranquillement la tranchée, nous voyions tout d'un coup le Ministre enjamber le parapet pour passer de l'autre côté. Nous n'avons eû que le temps de le retenir par les basques de son habit. Il n'y avait pas à plaisanter, se montrer au-dessus du parapet d'une tranchée de première ligne était un geste très dangereux: Il y en a plus d'un qui a reçu une balle danss la tête pour moins que cela. Vraiment, ce jour-là, le ministre n'a pas fait honneur à son prénom (Prudent).
Quand l'heure du retour fut arrivée, je ramenai le Ministre et son officier d'ordonnance à mon P.C. A quelques pas plus loin j'aperçus le Général de Division dans une auto dissimulée dans les arbres. Le Ministre et son officier d'ordonnance prirent aimablement congé de moi et de mes officiers. Ils montèrent dans l'auto du Général de Division et disparurent dans le bois. Telle fut la visite du Ministre de la Guerre, M. Painlevé, dans le secteur du 290e R.I. au Chemin des Dames les 14 et 15 juillet 1917. Le principal était maintenant de rendre compte.
Je fis donc un compte-rendu relatant tous les faits et gestes du Ministre, dans un style simple et modeste. En haut lieu on ne le trouva pas assez ronflant. Mon rôle n'était cependanit pas de faire un éloge dithyrambique de l'audace du ministre. Tout le monde m'aurait pris pour un fumiste, le ministre le premier.
L'épilogue de la visite ministérielle consista en une caisse de six bouteilles d'excellent Champagne (du Périer si je me rappelle bien) qui nous fut transmise par le Corps d'Armée. L'envoi était accompagné d'un mot aimable du Ministre en souvenir de la soirée qu'il avait passée avec nous. Pendant six jours consécutifs nous avons bu à la santé du Ministre.
Nous avons voulu que M. Painlevé ait lui aussi un souvenir de son passage au plateau triangulaire. Un de nos artistes a gravé sur une plaque de cuivre découpée dans une douille de 75 l'attestation que le 14 juillet 1917 M. Painlevé, Ministre de la Guerre, avait passé la nuit dans le secteur du 290e au Chemin des Dames. Un officier allant en permission a remis la plaque à un officier du cabinet du Ministre. Nous n'avons jamais su si la plaque était bien arrivée aux mains de M. Painlevé. Celui-ci a peut-être craint qu'en répondant nous ne devenions importuns et que par exemple une deuxième caisse de Périer eût été la bienvenue.

 

Voici le compte-rendu de tout ceci sur le JMO du 290e RI:

 

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On remarquera que cette visite sembla convenir à notre ministre, les retombées arrièrent dès le lendemain:

 

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Sources: Un régiment de réserve du Berry - Le 290e RI - Colonel Eggenspieler
Crédit photo: www.assemblee-nationale.fr

Posté par Indre1418 à 07:09 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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