Les derniers jours des 2 régiments de réserve de l'Indre nous méneront rapidement vers le mois de juin. Les 268e et le 290e sont dans les Vosges en attendant leur dissolution. Je laisse le colonel Eggenspieler (Chef de corps du 290e) narrer la position des régiments et l'environnement proche.

Le régiment a toujours eu un bataillon au Reichacker. A droite de ce bataillon il y avait des bataillons d'infanterie territoriale, à gauche un bataillon de chasseurs à pied territorial (B.C.P.T.) et deux compagnies russes. Quand le 5e bataillon et les chasseurs ont quitté le secteur le 6e s'est étendu du Reichacker jusqu'à Ampfersbach dans la vallée de la Fecht.

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Les territoriaux à notre droite appartenaient à des régiments normands. C'étaient pour la plupart des hommes décatis et usés. Moi qui venais d'une garnison normande je connaissais la cause de leur décrépitude, c'était l'alcool. Quel contraste avec la physionomie des chasseurs qui eux aussi étaient de la territoriale. Le chef de ces chasseurs était un artiste peintre bien connu, le commandant Georges Desvallières, le peintre du « Christ aux barbelés » admis l'an dernier à l'Académie des Beaux-Arts. Tous ses chasseurs étaient des gars solides, aux physionomies fraîches et ouvertes. Ils avaient gardé dans leur démarche et dans toutes leurs attitudes les manières du chasseur à pied. Ils avaient conservé intacte l'empreinte que leur avait laissée leur temps de service actif.

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Georges Desvallières - L’Assaut (détail du Sacrifice de la Guerre, 1922, mur de droite), photo R. Ghezelbash.
Sources:
George Desvallières et la Grande Guerre - Catherine Ambroselli de Bayser sur Revue LISA 2012 PU Rennes

 

Quant aux Russes, qu'en dire ? Physiquement c'étaient de beaux gaillards, grands et sveltes. Mais au moral ils étaient bien bas. Leur ressort intérieur était brisé. Plusieurs d'entre eux ayant essayé de passer à l'ennemi, j'ai été obligé de les faire surveiller par les chasseurs. Les officiers de compagnie n'avaient aucune autorité sur leurs hommes qui faisaient observer la discipline en dehors de leurs supérieurs. Un soir que les chasseurs avaient fait rentrer à coups de fusil deux Russes qui avaient essayé de s'évader, un caporal russe aidé de deux hommes les emmena le lendemain matin à l'arrière, soit disant pour les déférer au tribunal russe. Or, en cours de route le caporal brûla tout simplement la cervelle au deux délinquants.

L'ensemble du détachement russe était sous les ordres d'un Lieutenant-Colonel. Je l'ai vu chaque fois que j'allais rendre visite à ces compagnies. Il parlait très correctement le français. C'était un officier supérieur très digne qui prenait son métier à coeur. Il était mélancolique et paraissait souffrir de sa situation au milieu des troupes françaises qui avaient un moral si élevé. Il se rendait bien compte que les services qu'ils nous rendait étaient médiocres. Dans chaque compte rendu que je faisais sur le détachement russe, je demandais qu'on voulût bien le retirer des premières lignes. Je voyais quelquefois passer les fractions qui allaient relever. Il y avait toujours à la queue un assez grand nombre de traînards qui étaient ivres.

colone russe Yeske avril 1918 sulzern soldats russes sur route de Sulzern Alsace mai1918
Soldats Russes, secteur Sulzern mai 1918 - Sources Robert Parlange Forum Pages1418

A la gauche des Russes il y avait le 268e. J'allais le voir souvent, ainsi que le Lieutenant-Colonel Cambel qui commandait le régiment à ce moment. Je m'entendais parfaitement avec cet excellent camarade que je fusse simplement son voisin ou son commandant de secteur.

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Le lieutenant colonel CAMBEL, futur chef de corps du 90e RI
(Collection de l'auteur)

Sources: Colonel Eggenspieler - Le 290e RI, un régiment de réserve du Berry

A propos de Georges Desvallières, on lira un article sur le site Centenaire.org et on admirera un superbe cliché