Le 8 décembre 1918, les lecteurs du "Figaro" découvrent un petit article annonçant une catastrophe qui vient de se dérouler en Berry, à Lothiers.

Pourquoi s'intéresser à un article du Figaro et non pas à la presse locale?
Tout simplement car la nouvelle de l'accident fut annoncée dans la presse locale, mais allègrement cavardiée par la censure.

En voici l'exemple dans le Journal du Département de l'Indre annoncée en date du 7 décembre 1918. (A noter une confusion de date entre le 6 et le 7 décembre - La source de presse n'a pas été vérifiée par l'auteur du blog).

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Article "Journal du département de l'Indre" 6 décembre 1918 - AD36 - Article NR36 de Xavier Benoit du
07/12/2013

 Dès le 7 décembre 1918, dans le journal "La Presse", on pouvait lire

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Sources GALLICA BNF

Intéressons nous donc à l'article du "Figaro" en date du 8 décembre

Châteauroux - Une collision s'est produite à Lothiers entre deux trains de permissionnaires, l'un parti de Limoges à 11h34 du soir et l'autre le suivant à dix minutes. Par suite d'un brouillard intense, le premier se trouvait retardé et l'autre, ne le voyant pas est venu se jeter dessus.
on annonce trente morts et cinquante blessés.
Un train de secours est parti de Limoges avec plusieurs médecins et un matériel de pansement. Les Américains, de leur côté, ont envoyé des autos sanitaires avec des docteurs et des infirmiers".

 

Au même moment, un autre accident se produisait à Meug sur Loire. On dénombrait vingt morts.

Revenons à Lothiers
Dans son numéro du 15 décembre, "l'Indépendant du Berry" (journal Le Blanc) reprend une série d'articles provenant du "Petit Journal" et écrit:.

Limoges, 8 décembre - Le nombre des victimes de la catastrophe de Lothiers (Indre) est plus élevé, malheureusement, qu'on ne le croyait d'abord. Hier, on comptait 88 morts et il est à redouter que ce chiffre impressionnant ne s'augmente, car plusieurs blessés sont dans un état désespéré.
Le mécanicien et le chauffeur du train tamponneur qui marchait à 85 kilomètres à l'heure, sont tous les deux indemnes. Après avoir serré les freins et renversé la vapeur, car par suite du brouillard, ils n'aperçurent qu'en arrivant dessus le convoi arrêté, ils eurent le temps et la présence d'esprit de s'accrocher brusquement aux montants de la locomotive.
Les Américains, accourus en automobile dès la première nouvelle de la catastrophe, après avoir immédiatement branché un fil de fortune, téléphonèrent à leur camp d'aviation de Châteauroux et, quelques minutes après un biplan atterrissait sur les lieux de la catastrophe, porteur d'un matériel complet de pansement et de secours.
Toutes les victimes sont de braves soldats, sortis sans grand dommage de la terrible guerre et qui ont trouvé la mort ou la mutilation dans un banal accident de chemin de fer. L'un d'eux, un jeune homme de Limoges, avait fait toute la campagne sans une égratignure, sans une heure de maladie; aussi le désespoir de sa famille est-il indescriptible.

Un peu plus loin, il reprend:
Le 9 décembre eurent lieue les obsèques à Châteauroux, voici ce qu'en reporte le Figaro dans son article en date du 10 décembre:
Les obsèques des victimes de la catastrophe de chemin de fer survenue entre luant et Lothiers, ont eu lieu, hier, à Châteauroux.
Les 67 bières étaient portées sur des plateformes d'artillerie françaises et américaines. Après les prières à l'église Saint-André, l'archevèque de Bourges, le préfet, le général, le député, le secrétaire de la bourse du travail ont pris successivement la parole.
Le cortège s'est ensuite partagé en deus, l'un s'est rendu à la gare et l'autre au cimetière Saint-Denis. Toute la population assistait à la triste cérémonie.
Les 151 blessés sont soignés dans les hôpitaux de la ville et les ambulances américaines.

Nota de l'auteur: Parmi les blessés Jules Quincampoix de Château Ponsac est par exemple décédé le 26/12/1918.

 

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Les bières sur le parvis de Saint-André (collection de l'auteur)

Dans l'analyse de ces textes, il est difficile de se faire une idée du nombre exact de décès. L'article va jusqu'à citer 88 décès.
Gràce aux dépouillements effectués par Huguette Mauduit pour le compte de la SGBB (Société Généalogique du bas Berry), ce sont pas moins de 74 actes de décès qui ont été recensés dans l'état-civil de Châteauroux. En parallèle, via le site Mémoires des Hommes, ce sont pas moins de 72 soldats qui sont déclarés comme décédés dans le département entre les 6 et 10 décembre 1918, mais certains sont des soldats indriens décédés à leur domicile ou à l'hôpital de Châteauroux mais pour des causes autres que celles liées à l'accident.
Un recoupement des sources actuellement disponibles s'impose.

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Pour l'anecdote, lorsque l'on recherche des documents sur le sujet via internet, on tombe régulièrement sur un article de la Nouvelle République de 2013, rapportant les faits. A une perte annoncée de 70 morts qui est d'ailleurs une reprise des données de l'article de Gérard Coulon daté de 1984, il est aussi intéressant de noter une erreur dans l'iconographie. L'auteur de l'article souhaitant illustrer un fait sans image, utilisa un cliché d'un déraillement qui se produisit en réalité en juin 1915 à la gare d'Argenton, sous le pont de Saint-Paul et qui est d'ailleurs documenté dans les carnets de Raymond Rollinat.

Cet accident "sans image" fit quand même l'objet de photos, en effet, parmi les soldats américains de l'hôpital de Bitray, se trouvait un certain Chiljian, Henry B. qui figure dans la liste des personnel du Base Hospital n°9 (voir historique Base hospital no.9, A.E.F.; a history of the work of the New York hospital unit during two years of active service").
Il prit plusieurs clichés que voici:

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Clichés Chiljian

A propos d'un des soldats victimes de l'accident, on notera cet article sur le blog du Mémorial de Moissac

Pour compléter, on se reportera à l'article de référence sur le sujet et rédigé par Gérard Coulon dans le journal "La Bouinotte" en 1984

 


La liste des victimes:

Chose malaisée, il y a quelques années, les nouveaux outils et les nouvelles sources mise à notre disposition depuis quelques années, nous permettent de répondre plus surement à la question « Combien décédèrent du fait du déraillement ? »
L’accès au site ministériel "Mémoires des Hommes", au site collaboratif "Mémorial Gen Web", aux données parsemées sur internet via des sites personnels mais aussi grâce aux actes des décès collectés au travers du dépouillement effectué par Huguette Mauduit, au final, nous arrivons à un total de 74 décès.
Depuis quelques temps, la recherche concerant la ville de Châteauroux est amplement facilitée, notamment avec la mise en ligne des registres d'état-civil et ce jusqu'en 1940.

Dans l'ordre chronologique, nous avons donc:

Le 06/12/1918 :

Le 07/12/1918 :

Le 08/12/1918 :

Le 09/12/1918 :

  • ALEONARD Emmanuel Blaise, né le 25/12/1875 à Colondannes (23) 60°R.I.T.
  • DELAGE Victor, né le 17/07/1886 à Périgueux (24) mécanicien mobilisé Compagnie d'Orléans.

Il est à noter que ce soldat ne possède pas de fiche Mémoires des Hommes.
Sa fiche matricule est celle que l'on trouve sur le site des archives de la Dordogne classifiée comme Bureau Périgueux Classe 1906 n° de matricule 1581
Il s’agit du dépouillement effectué par Huguette dans les actes de décès de la ville de Châteauroux qui a permis de faire sortir ce soldat de l'oubli.

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Archives municipales Châteauroux cote 1E273

Le 26/12/1918 :

En dehors des militaires permissionnaires qui se trouvaient dans les deux trains concernés, on trouve, dans les archives disponibles, trace aussi d’une autre victime qui succomba suite à l’accident et qui n’est pas déclarée comme militaire :

Grâce à la mise en ligne des archives de la ville de Châteauroux, on peut trouver son acte de décès (1918, n°1175): Jules MAGNE est né le 2 mars 1862 à Montignac en Dordogne (son acte de naissance aux AD24) et qu’il est domicilié an Corrèze à Brive.
On y apprend aussi que contrairement à ce qu’indique la fiche du ministère, Jules MAGNE est déclaré comme "Mort pour la France" sur l’acte de décès. Ceci est intéressant car cela permet de mieux comprendre que les fiches dissues des fichiers Mémoires des Hommes ne sont pas des pièces justificatives du statut de "Mort pour la France", mais juste un fichier établi en son temps par le ministère des pensions et qui fut abandonné et jamais finalisé.

Malheureusement, les fiches matricules de la classe 1882 ne sont pas en ligne sur le site des archives de la Dordogne, ce qui aurait pu fournir une source supplémentaire.

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Archives municipales Châteauroux cote 1E273

Aujourd’hui, seules 2 sépultures de défunts restent encore au carré militaire Saint Denis à Châteauroux, celles de DEROUINEAU Martin et de PEYNAUD Jean.

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