01 mai 2019

Désiré Teinturier, de Vendoeuvres à Steenstraat (mise à jour 2019)

En 2006, lorsque je me suis rendu avec ma petite famille dans le Pas de Calais, nous avions bien évidemment fait un détour par Ypres et son musée « In Flanders Fields ». Ce musée est un incontournable de tout périple en Flandres.
Alors que nous prenions nos tickets, je notais que celui de mon fils représentait un barbu et qu’au fil de la visite, il était possible de suivre le parcours de ce personnage. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, que ce sergent était du « pays » et qui plus est, du 290e RI.
Le texte explicatif du musée signalait que sa fille Jeanne, accompagnée de son petit-fils, en visite au musée, avait reconnu son père sur un des clichés appartenant au musée.

Ni une, ni deux, à mon retour, en France, sur le site du musée, je retrouvais plus d’informations le concernant. Il s’agissait du sergent Désiré Teinturier qui tomba à Lizerne, le 27 avril 1915. Après une première tentative pour prendre contact avec la famille, je réussi enfin en 2012 à joindre Thierry, arrière petit-fils de Désiré qui a bien voulu m’ouvrir les archives familiales.

Alors que je préparais cet article, j’eu beau rechercher dans mes documentations, je n’arrivais à mettre la main sur le fameux ticket. Dommage. Or, je me dois de faire cet article, d’autant que justement, Désiré Teinturier ne m’est pas inconnu, il figure sur un cliché qui se trouve dans un de mes albums du 290e RI.

Voici donc Désiré Teinturier :

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 Né le 9 février 1874 à Vendroeuvres (Indre). Il exerce la profession d’expert comptable, après des études chez les Jésuites de La Souterraine (Creuse). A l’issue de son mariage avec Joséphine Hardy, en 1901, naquit, en 1912, Jeanne, sa fille. C’est elle, qui se rendit à Ypres, au musée In Flanders Fields, où elle reconnut son père sur un cliché. On imagine l’émotion d’alors.

Pour revenir au parcours de Désiré, et n’ayant pu visionner sa fiche de registre matricule, celle-ci étant à la numérisation, je ne peux que déduire certaines informations, heureusement, Thierry m’a transmis d’importantes indications et documents. Désiré Teinturier donc fut mobilisé à Châteauroux dès le 7 aout 1914 (Livret de mobilisation).
Au vu des photos transmises, il fut d’abord affecté au 65e RIT (Régiment d’Infanterie Territoriale), du fait de sa classe d’âge.

Il est à noter cependant que la fiche matricule indique comme dernière unité le 65e RIT, mais ce régiment ne fut jamais affecté en Belgique. Il s'agit bien du 290e RI le régiment de réserve du 90e RI qui a le même dépot que le 65e RIT.

Sa fiche matricule aux Archives Départementales de l'Indre

DesireTeinturier2_extraitDésiré Teinturier et un groupe du 65e RIT

Sur ce cliché, il est intéressant de noter la disparité des effets, qui démontre le mélange qui pouvait exister entre régiment d’active, de réserve et de territoriales. Certains portent des képis du 65e RIT (Numeros blancs sur fond Garance) et des capotes 1877 du 90e RI (Numéros Bleus sur fond Garance).

Après une période au dépôt, celui-ci monta au front au 290e RI, certainement dans le cadre d’un renfort. Peut-être fut-il volontaire ?
En Avril 1915, le 290ème RI et le 268ème RI furent rappelés en Flandres afin de renforcer et reprendre le terrain perdu, lors de l’attaque aux gaz que les Allemands lancèrent le 22 avril 1915, dans la région d’Ypres. Au sein de la 304e Brigade d’infanterie, ceux-ci attaquèrent en direction de Lizerne.

Pour raconter la triste journée où Désiré disparut, je laisse la parole au Colonel Eggenspieler, chef de corps du 290e RI :

"27 avril. - Marche d'approche. - Un ordre général d'opération pour la journée prescrivit de poursuivre sans interruption les opérations entreprises pendant la nuit (à ma connaissance il n'y en a pas eu), l'objectif étant toujours de rejeter l'ennemi au-delà du canal, et de conserver le terrain conquis. Le Général Codet a en conséquence ordonné une action convergente et coordonnée des 290e et 268e avec mission de balayer le terrain entre le canal et la route de Boesinghe, dans la direction de Steenstraat, et de se tenir vers la droite du secteur en relation étroite avec le 4e zouaves (à Lizerne) prêt à intervenir, et de rester également en liaison avec le 268e qui doit se conformer au moindre mouvement en avant. Cet ordre n'est pas bien clair, je l'ai reproduit d'après le Journal de Marche du régiment.


Dans mes communications avec la Brigade, j'ai constamment insisté pour connaître la situation à Lizerne. A qui était le village, à nous, ou aux Allemands ? Je ne pouvais pas espérer opérer sur le terrain au Sud du village si les Allemands y étaient. La Brigade me rassurait constamment, en m'affirmant que le 27 au matin, les zouaves occupaient la partie Ouest du village, et les Allemands la partie Est.
En fin de compte, aucune opération n'eut lieu le matin.


Vers midi, je fus appelé à la Brigade. On m'y donna connaissance des points essentiels d'un nouvel ordre d'attaque qui venait d'arriver. D'après cet ordre, il fallait s'emparer au plus tôt de Steenstraat, et border le canal de l'Yser de Hetsas à Steenstraat, après avoir nettoyé tout le terrain sur la rive gauche. Dans ce but il y aura une offensive menée simultanément par la gauche de la Brigade Cherrier (268e), la droite du groupement Codet (290e) et la gauche de ce même groupement (135e ), et éventuellement par le 4e zouaves. Il devait y avoir une préparation intense des artilleries françaises et belges.
Le 290e avait pour objectif un front de 400 mètres du canal de l'Yser au Sud du pont de Steenstraat, la route de Lizerne à Steenstraat exclue. D'après cet objectif on voit que j'avais raison de me préoccuper de la situation à Lizerne.


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J'étais de retour au régiment vers midi cinquante. Je donnai mes ordres, et les sept compagnies (quatre du 6e bataillon, 19e et 20e du 5eet la C.M.) qui devaient exécuter l'opération s'apprêtèrent aussitôt. Nous nous sommes mis en route à 13h.45. En cours de route je fus rejoint par un message téléphoné de la 91e Brigade qui me fit connaître que l'artillerie commencerait son tir de préparation à 14h.45, que je ne devais déclencher mon attaque que quand je jugerais le moment propice, et quand la Brigade Mingasson à ma gauche aurait commencé son mouvement. J'ignorais tout de la composition et de la situation de la Brigade Mingasson. En attendant, je continuais mon mouvement vers les lignes. Nous avions formé deux colonnes, chacune de trois compagnies. Le Commandant de Lacombe conduisait celle de droite, et moi celle de gauche. Nous nous dirigions vers le terrain au Sud de Zuydschoote d'où nous devions partir pour l'attaque. Nous ne fûmes aperçus par l'artillerie allemande que quand nous fûmes en vue des lignes allemandes. Alors les fusants à couleur d’absinthe nous arrivèrent en grand nombre. Ils éclataient tellement haut qu'ils ne nous causèrent pas de pertes. Celles-ci ne se produisirent que quand nous fûmes près de Zuyschoote. A ce moment les Allemands nous envoyèrent des percutants. Les compagnies marchèrent en tirailleurs. Les mitrailleuses allemandes entrèrent en action à leur tour. Il y en avait une qui était nichée dans la lisière sud-ouest de Lizerne, qui balayait tout le terrain dans notre direction. Malgré ce feu meurtrier, les compagnies de tête (23e et 24e) atteignirent la tranchée de première ligne française qui longeait la route de Lizerne à Boesinghe. Il n'y avait pas de boyaux pour aller d'une tranchée à l'autre.

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Cliché SHD JMO 268eRI - 26N733 Tome 2


La tranchée de tête était remplie de troupes. Il y avait
des territoriaux, des zouaves et des hommes d'un bataillon d'Afrique. A notre droite se trouvait le 268e. Les 21e et 22e compagnies s'étaient arrêtées dans des tranchées de deuxième ligne, ayant en arrière et à gauche d'elles les 19e et 20e. La C.M. était en réserve en arrière et à droite près du P.C. du 268e. A gauche, les compagnies de première ligne n'étaient en liaison avec aucune troupe française. De ce côté la continuité de la ligne était interrompue par le village de Lizerne, qui était encore entièrement entre les mains des Allemands. On voit combien j'avais raison de me méfier de cette localité.

Le terrain vu par le 268ème RI

SHDGR__GR_26_N_733__002__0066__TCliché SHD JMO 268eRI - 26N733 Tome 2


Après avoir franchi le Kemmelbeck, je suivais person
nellement un chemin qui conduisait directement à Steenstraat par Lizerne. Je suis passé à un moment donné à côté d'un moulin qui était en flammes. Un peu au delà du moulin je me suis arrêté dans une tranchée à droite du chemin. Comme je n'y voyais rien je suis passé de l'autre côté du chemin dans une tranchée occupée par des territoriaux tout contre Zuydschoote. Malgré que le terrain y fût plus élevé je n'y voyais toujours rien. Je ne savais pas ce qu'était devenu ma troupe. Je me décidai alors de me porter plus en avant sur une bosse de terrain au Sud de Lizerne. Je dois rappeler encore qu'avant d'arriver au moulin qui flambait, j'avais vu dans une ferme à gauche le Général Cherrier qui commandait la Brigade à notre droite. Il m'a fait connaître qu'il n'avait aucune mission offensive.


Dans mon déplacement vers le terrain au Sud de Lizerne, je fus suivi par mon Officier adjoint, le Lieutenant Sohier, et par toute la liaison. Dès le début nous dûmes marcher courbés
et bientôt après il fallu ramper. Chemin faisant, je suis passé devant un sergent du Génie qui était assis par terre et qui se lamentait. Il était déchaussé et avait eu un pied traversé par une balle. Il avait une claie qui gisait à côté de lui. Il était chef d'une équipe de transporteurs de claies, qui devait établir des passages sur l'Yperlé, petit ruisseau qui précédait le canal de l'Yser. On pense si ces hommes avec leurs claies sur la tête étaient visibles. Du reste, on n'était pas près de le franchir, l'Yperlé. Le pauvre sergent était tout seul, il ne savait pas ce qu'étaient devenus ses hommes.

Dans notre déplacement en avant j'étais seul sur mon cheminement. Le Lieutenant Sohier avec la liaison et les ordonnances en suivait un autre, à 50 mètres à ma gauche. Arrivé au point où j'avais des vues sur le terrain au Sud de Lizerne, je me suis arrêté couché dans l'herbe. Je voyais mes compagnies de tête arrêtées à côté des zouaves. La campagne était absolument vide. Aucune troupe n'était sortie nulle part pour attaquer. Etant donné la situation à Lizerne, elles avaient bien fait. Pendant tout le temps que j'étais couché à mon poste d'observation je voyais des hommes continuer à se porter en première ligne. Je me soulevais et leur criais de toutes mes forces de rester couchés. Ils ne voulaient rien entendre. Je les vois toujours courir de leurs petits pas menus, l'arme croisée devant le corps puis s'abattre, touchés par les balles des mitrailleuses. Pauvres garçons ! Que de morts inutiles, soit par manque d'instruction tactique, soit par une conception exagérée du devoir militaire. Quand je reportai mes regards vers le groupe Sohier, je vis le Lieutenant couché à terre et ramper vers un trou d'obus en se servant seulement de ses bras. J'en conclus qu'il était blessé aux jambes. J'interpellai le Maréchal des Logis Pothet qui, au lieu de me renseigner, me demanda si je n'étais pas blessé. Je lui dis que non. Puis je dus me recoucher et me faire extra-plat tellement les balles de mitrailleuses rasaient le tapis de près. Au bout d'un moment, je vis deux hommes, Blin, mon ordonnance, et Pothet porter le Lieutenant en avant vers la tranchée de tête. Je me disais aussitôt, ils vont se faire achever. En effet, au bout de quelques pas tout le groupe s'abattit sur le pré. Je ne sus que plus tard que Pothet avait reçu une balle dans le ventre, et Blin une dans le bras. Le Lieutenant ne fut plus touché. Il en avait assez de sa première blessure, une balle lui avait fracassé la cuisse. Bref, quand la fusillade et la canonnade se furent calmées, et que l'obscurité commençait à tomber, je me dégageai de ma position d'observation où j'ai fini par rester tout seul. Je n'eus d'autre ressource que d'aller à l'arrière à mon P.C. pour me reconstituer une nouvelle liaison.


Mon P.C. se trouvait dans une ferme plus avancée que
celle du Général Cherrier. Mon personnel y occupait une cave pas bien propre. Le reste de la ferme était occupé par l'E.-M, du bataillon de zouaves de Lizerne. Les Officiers du bataillon ont été très accueillants, mais je n'ai pas pu savoir qu'elle était la situation du bataillon à Lizerne.


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Cliché SHD JMO 268eRI - 26N733 Tome 2

J'attendis le compte rendu du 6e bataillon qui s'était trouvé en tête du mouvement. Je me doutais que les pertes avaient dû être sérieuses. A la 23e, le Capitaine Marsily avait été tué. A la 24e, le Capitaine Beyler et le Lieutenant Ramez étaient blessés. J'avais donné des ordres pour qu'on m'avertisse quand les Officiers blessés passeraient devant la ferme. C'est ainsi que j'ai revu le Lieutenant Sohier. L'excellent garçon s'excusa d'être obligé de me quitter en pleine action. Le Capitaine Beyler avait conservé sa crânerie habituelle. Comme Sohier, il avait reçu une balle dans la jambe. Il a voulu donner l'exemple à ses jeunes gens, m'a-t-il dit. J'ai accompagné tous ces braves de mes vœux de prompt rétablissement.
Je pris comme Officier adjoint le jeune porte-drapeau
Devilliers qui était apte à remplir ces fonctions. Je me reconstituais également une liaison.
Aucun événement ne se produisit au cours de la nuit. Le
canon a continué à tonner mais par intermittence seulement.
J'ai estimé à une centaine le nombre d'hommes mis hors
de combat."

 

Le Journal de Marche et Opérations du régiment indique plus prosaiquement 19 tués, 55 blessés, 1 disparu et 1 mulet tué.

Le parcours de Désiré Teinturier se terminait ainsi sur les terres de Flandres, le 27 avril 1915.

Un fait m’a interpellé lorsque j’ai reconstitué son parcours. La fiche Mémoires des Hommes, le Journal de Marche donne le grade de Caporal à celui que je connaissais sous le grade de Sergent. Pour comprendre, je me dois de vous présenter au final ce qui constitue le dernier cliché connu de notre caporal-sergent. De la même façon, les documents vus à Ypres, au musée, l’indiquait bien Sergent et non Caporal.

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Après la chute de la neige, Sergent Teinturier auprès
 d’un trou creusé par un obus Zonnebeque

Que j’aurai voulu que Jeanne voit ce cliché.

De nos jours, au cimetière de Mers sur Indre, la sépulture familiale porte le souvenir de Désiré, aussi surnomé Victor.

Mers sur Indre 14-18 (17_1)
Cliché Alain Bréjaud

 

Sources:
Collection de l'auteur
Collection familiale Thierry Le Panse (Merci à lui pour sa confiance)
Le 290e RI, un régiment de réserve du Berry -Colonel Eggenspieler.

Posté par Indre1418 à 09:17 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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