Indre 1914-1918 - Les 68, 90, 268 et 290e RI

Les régiments indriens dans la Grande Guerre

16 mai 2009

Repose en paix

En septembre 2005, dans ce blog, une suite de messages avait eu pour sujet les offensives de septembre 1915 que la 304e Brigade d'infanterie avait eu à effectuer aux alentours de Blairville - Ficheux, au sud d'Arras. Le 268e RI en première ligne, le 290e RI, en soutien eurent à constater de nombreuses pertes suite à ces nouvelles attaques infructueuses.
On se souviendra particulièrement du témoignage du capitaine Laurentin du 268e RI: "Mes soldats!!!"

Suite à ces combats, une tâche pénible consistait alors à relever les corps, dans un des nombreux cimetières provisoires de l'époque.

Au sein du 290e RI, l'aumônier Bouvet se devait donc de donner les derniers sacrements aux divers corps retrouvés.


RI290_Blairville_091915_AumonierBouvetJM1
Cimetière dans les lignes, créé par votre serviteur au sud d'Arras.
Sept. 1915 à B...
(Blairville?)
J. Bouvet, aumônier au 290e d'inf.

merci à Laurent Soyer pour ses trouvailles et sa disponibilité.

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02 juin 2008

Retour sur l'attaque (2)

Une heure et demie. - Une sorte d'agitation, de frémissement, court d'homme en homme ; on dirait que toute la compagnie a reçu une secousse électrique, et pourtant pas un cri encore, pas un coup de fusil; tout le monde a compris néanmoins que la contre-attaque allait se déclencher.
Je suis littéralement émerveillé de la bonne humeur et de la gaieté qui règnent. Je veux dire quelques mots aux hommes sur leur conduite, mais je n'ai guère besoin de soutenir leur moral. Ils me ferment la bouche en criant : « Vive le lieutenant! » J'ai trop d'émotion pour leur répondre.
Tout à coup la fusillade éclate. Elle part sans hésitation, nette et brutale. On sent que ce n'est pas une fusillade due à l'énervement des hommes tirant dans le vide, mais que chacun vise un objectif. Je regarde à la jumelle dans la direction; c'est sur ma gauche, à trois cents mètres environ. Les Allemands, qui sont maîtres d'un boyau perpendiculaire à la tranchée, en débouchent et tentent de se ruer sur nous en colonnes par quatre. Ils ne gagnent pas un pouce de terrain. Chaque fraction de quatre est fusillée, foudroyée.
Il n'est que juste de rendre hommage à ces soldats. Toute leur compagnie y a passé, pas un ne s'est relevé, mais pas un n'a reculé. La deuxième contre-attaque se produit sur la droite dans les mêmes conditions. Les Allemands sont massés dans le boyau parallèle à la route. Un peu plus tard enfin, sur la gauche encore, l'ennemi profite d'un petit bois pour y concentrer les hommes et tenter par là une sortie arrêtée net.
Ils ont l'air de se résoudre à faire ce que nous faisons. Avec le périscope, on les aperçoit jusqu'à la ceinture. Ils fument et ils attendent. Il fait mauvais mettre sa tête au dehors. M... est couché juste en face du parapet, dans l'herbe, la figure contre terre. Il a déjà une couleur de cire, je le ferai ramasser cette nuit.

3 heures. - Le colonel m'envoie la 7e compagnie de renfort avec le capitaine D... ; je lui fais part de mon désir de rester à l'emplacement où je me trouve. Ce sont mes hommes et moi qui avons conquis ce terrain, il est à nous. Le capitaine s'installe sur la droite; au moins, je ne suis plus tout à fait seul.
Le silence complet de l'artillerie allemande ne nie dit rien qui vaille. Il y a un va-et-vient de chariots sur la hauteur, qui me semble présager un renfort de munitions. Impossible, hélas, de communiquer avec les artilleurs. Assis dans le fond de la tranchée, je commence à sentir que ma tête s'en va. On me demande des ordres et j'ai beau me creuser la cervelle, je ne trouve plus ce qu'il faut dire. J'essaie de plaisanter avec les hommes : en réalité une tristesse affreuse m'étreint, je comprends que je ne sers plus à rien.

7 heures du soir. - Ordre d'attaque : « Le troisième bataillon va se porter à l'attaque du village de Loos, en prenant comme point de direction le clocher, et se reliant à gauche avec le ... . Les éléments de première ligne : 3e, 7e, 4e et 8e compagnies, seront poussés en avant par le bataillon d'attaque. Se préparer à faire ce mouvement le plus tôt possible, mais attendre l'ordre de départ pour l'exécuter ». Signé : A...
La nuit descend rapidement. Désireux de parler au colonel avant la nouvelle attaque, si le passage est praticable, je passe le commandement à M... ; ma blessure me fait terriblement souffrir. Il me semble qu'on me tire l'épaule gauche et qu'on l'écartèle. Je doute d'arriver, mais je sais ce qu'on peut faire sous l'empire de la volonté. Hélas, je ne devais plus revoir la compagnie, pas plus que je ne devais réussir à trouver le colonel.
Chemin faisant, je vais comme un homme ivre, vacillant d'une paroi de boyau à l'autre. Tantôt, il faut franchir des pyramides de cadavres, tantôt sortir du boyau complètement, parmi le sifflement des balles et le fracas des obus qui éclatent de tous côtés. Je songe avec une certaine mélancolie à la bêtise d'être tué là, tout seul, après avoir été si miraculeusement protégé pendant le combat. Je rencontre des hommes du génie, des prisonniers, des messagers; chacun se hâte, pressé, et à chacun je répète automatiquement la même phrase : Prenez garde, je suis blessé, ne me bousculez pas. Je me demande si c'est possible de souffrir plus que je ne souffre. Une sorte de gémissement ininterrompu s'échappe de ma bouche, je n'y vois plus clair; je marche comme dans le délire.
Je tourne plusieurs fois autour du même secteur; je demande à tout le monde où est le colonel. On me dit : Quel colonel? Je ne sais plus, et puis tout devient très vague; je rencontre deux hommes, baïonnette au canon, avec trois prisonniers; ils me donnent du vin rouge et m'entraînent.
Nous passons une usine dont je vois les machines brisées se profiler dans la nuit; des brancardiers me ramassent et me portent au poste de secours voisin, d'où l'on m'expédie en ambulance aux brancardiers divisionnaires à Mazingarbe, où je passe la nuit.
L'ambulance est plongée clans une obscurité complète par crainte d'être repérée. Nos grosses pièces de 120 long tirent tout près. A chaque coup qui part les murs tremblent et les vitres sonnent. On se croirait encore en pleine bataille. Le bruit de la fusillade semble partir du jardin, et je conserve du spectacle que j'y ai vu le souvenir le plus sinistre de la journée.
Par terre, sur la paille, se détachant à peine dans la pénombre, les blessés sont alignés. On voit juste leurs silhouettes : des fantassins, des artilleurs, des tirailleurs algériens, sur lesquelles tranche le blanc des pansements, et parmi le fracas du canon, il s'élève une longue plainte et des gémissements coupés de phrases incohérentes. Tous délirent. Officiers et soldats revivent la bataille du matin, et l'on entend des commandements brefs, qui sont infiniment douloureux : « Marchez en tirailleurs, attention à droite! La mitrailleuse aux armes! » etc...
Je m'étends sur la paille dans un coin moins encombré, grelottant de fièvre. Le lendemain matin on nous embarquait pour Nœux-les-Mines, et, de là, nous prenions le train pour une destination inconnue.


FIN


Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

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27 mai 2008

Retour sur l'attaque (1)

13 mai 1915. - Blessé au début de l'attaque, seul survivant de tous les officiers de la compagnie et d'une compagnie voisine, appartenant au ... régiment de ligne, j'ai cependant pu continuer à commander jusqu'à 8 heures du soir, et j'ai écrit ce qui suit à Rennes, à l'hôpital auxiliaire n°101.
Je reprends les événements depuis le moment où j'ai interrompu mon journal dans la tranchée, c'est-à-dire une heure environ avant l'attaque.
A 9 heures, je précipite la solution d'ammoniaque. Tous les hommes y trempent leur tampon. Chacun a ses bombes; pendant que j'achève les derniers préparatifs, les obus et les bombes semblent écraser les lignes ennemies. Le bruit assourdit, la fumée suffoque et aveugle. Je voudrais fermer les yeux pour repasser chaque scène de ce qui a suivi, et n'en oublier aucune. Je pense avoir vécu le summum de la vie pendant quelques instants.
A 10 heures moins le quart, toute la section est en ligne, sac au dos; la section du génie se colle contre le boyau du fond pour ne pas gêner nos mouvements. Placé au centre, je sors ma montre : encore dix minutes. J'appelle à haute voix : « Cinq minutes, deux minutes », . Je regarde les hommes à la dérobée: je vois sur leur figure une expression tellement tendue, quelque chose de tellement fixe, que cela ressemble à une transe.
Au moment où je crie : Plus qu'une demi-minute, j'aperçois la gauche de la compagnie qui part; ils ont quelques mètres d'avance sur moi. Il faut à tout prix conserver la liaison Je crie : « En avant! » et je cours droit à la première ligne allemande sans rien voir, sans rien entendre. J'ai vaguement conscience que le 75 n'a pas encore allongé son tir, mais nous ne sommes plus nos maîtres : ce sont des milliers de volontés fondues, qui tendent vers le même but, comme aveuglément.
J'arrive aux premiers fils de fer allemands et me retourne : tout le monde a suivi. Mes hommes sont là, sur mes talons. Une seconde après, nous bondissons par-dessus le parapet de la première ligne ennemie. Je hurle : N'entrez pas dans les boyaux, la tranchée est vide, il n'y a plus que des isolés; emparons-nous des deuxièmes lignes ».
Les capotes bleues font un bond en avant, on voit luire toutes les baïonnettes. Sous le soleil brûlant, le ciel n'a pas un nuage. Maintenant, nous entrons tête baissée dans la zone de l'enfer.
Il n'y a pas de mot, pas de son, pas de couleur qui puisse en donner une idée. Pour nous empêcher d'avancer, les Allemands font un tir de barrage. Il faut entrer dans une sorte de vapeur suffocante; on pénètre dans des gerbes de feu où éclatent percutants, fusants, bombes, et à des intervalles si rapprochés que le sol s'entr'ouvre à chaque instant sous les pas. Comme dans un rêve, je vois les petites silhouettes enivrées par le combat, qui chargent au milieu des panaches de fumée.
Des Allemands épouvantés, pris entre leurs feux d'artillerie et nos baïonnettes, surgissent de partout; les uns crient « Grâce! » , les autres tournent en rond comme des fous; d'autres se jettent sur nous pour nous repousser.
Les obus ont fait des ravages dans les rangs. J'ai vu des groupes de cinq ou de six, fauchés, broyés. Un instant j'aperçois P..., le caporal, à la tête d'un groupe d'hommes, et j'oublie tout pour lui crier : « Hardi, bravo, P... ! ». Son fusil fait des moulinets. Son torse d'hercule moulé dans un maillot de laine, il est monté sur un tertre. Insouciant des obus et des balles, il semble l'incarnation même de la guerre; sa terrible baïonnette ruisselle de sang. Toute ma vie je le verrai, se détachant contre le ciel bleu, tête nue, couvert de sueur et de sang, entraînant les autres au carnage.
Ma section et moi, nous progressons toujours. Nous sommes à quelques mètres des dernières lignes allemandes. A chaque pas maintenant surgissent des uniformes gris. Je décharge mon revolver à droite et gauche. Il y a des plaintes, des cris noyés dans le bruit infernal de la lutte.
Dans une seconde nous allons occuper les dernières positions ennemies. Ce qui reste de ma section me suit aveuglément ; je mets le pied sur le parapet, et je crie : « En avant, les gars, nous y sommes ! ». Mais il me semble qu’on me donne un brutal coup de crosse dans le dos ; je lâche mon revolver et la bombe de cheddite que je tenais de la main gauche, et je roule au fond d’un trou d’obus.
Je suis touché.
Dans un éclair, je me souviens d’une phrase de mon ordonnance, entendue hier par hasard : « S’il arrive quelque chose au petit lieutenant, on ne le laissera pas en arrière » ; et l’instant d’après le brave garçon, blessé lui-même au bras, est à côté de moi, avec deux ou trois autres qui me portent jusque dans le boyau. Devant nous, plus rien : pas une défense, pas un réseau de fils de fer. Nous avons conquis les lignes allemandes jusqu’aux dernières limites.
Nous commençons immédiatement à nous retrancher. Tous les hommes qui ne creusent pas des abris veillent. Nous nous demandons par où les Allemands vont tâcher de nous déborder, car nous ne connaissons rien des tranchées  conquises. Tout à coup j’en vois deux qui débouchent d’un petit boyau, baïonnette en avant. Je brûle la cervelle du premier ; le second, un véritable gosse de seize ans environ, a une expression d’épouvante que je n’oublierai jamais. Il hurle, et son cri strident fait frémir ; mais le coup est parti, et il tombe, figure contre terre.
Pendant toute l’attaque, pas n instant je n’ai aperçu le commandant de la compagnie, et je me demande où il se trouve. Mon sergent-major m'annonce que le commandant du bataillon et lui sont tués; le lieutenant D... est grièvement blessé; il ne reste plus que le lieutenant R... et moi à la compagnie. R... prend le commandement. Assis sur le parapet, il surveille les préparatifs de défense. Le canon s'est tu... Seul, le sifflement des balles se fait entendre, et des cris d'alarme s'élèvent : « Attention à gauche, attention à droite, ils viennent par tel boyau, etc ».
Une balle frappe R... en pleine tête; il roule à mes pieds, et je reste seul pour tout commander. Blessé moi-même, le sang me coule dans le dos et mes mouvements se paralysent. Mes hommes veulent que je m'en aille; je me raidis avec une énergie de désespoir. Quelqu'un me passe un flacon d'éther, et je m'accote contre un parapet. Je suis seul, j'ai encore toute ma tête, je resterai là, advienne que pourra.
Jusqu'à 2 heures, rien. On creuse fébrilement des abris pour tirer; des parados pour protéger la tranchée prise en partie en enfilade. Jusqu'à la route tout va bien, mais à partir de cet endroit, la liaison est rompue; le reste du 90e est en arrière, et, parallèlement à moi, à quelques mètres, les Allemands ont conservé leurs positions. Ils sont là tout près, sans qu'on puisse les voir, cachés, terrés, prêts à bondir sur nous.
Impotent au fond de la tranchée, je transmets mes ordres qui sont exécutés par tous, avec une présence d'esprit remarquable.
Les heures s'écoulent, lentes, énervantes. Le soleil brûle la tranchée, des cadavres ont pris une teinte jaune foncé, et les blessures sont horribles.
Pour arrêter nos renforts, les Allemands bombardent en arrière des premières lignes. Dans les boyaux où sont massés le génie, le 125e et le 66e, cela doit frapper dur. Dans la tranchée même, des bombes tombent en avant ou en arrière; j'ai trois hommes de tués. G... a la tête emportée.

Midi. - Une sorte de détente. On s'arrête un peu de travailler, les hommes fouillent les cagnas ; P... m'apporte des cigares; Henri Clay, des cigarettes égyptiennes. M... me fait un pansement sommaire en passant sa main dans le trou de ma capote. L'ouverture est large comme le poing, je souffre horriblement.
Le sergent-major et moi, nous explorons pourtant le secteur conquis; les boyaux sont défoncés par les obus. A de certains endroits, on se trouve en terrain découvert pendant vingt-cinq mètres; à d'autres, les cadavres obstruent le boyau. Sur notre passage, quelques Allemands, couchés sur le dos, en plein soleil, ouvrent les yeux et disent : « Ich durste ». Pas le temps de s'arrêter, le bombardement peut reprendre d'un moment à l'autre et il est urgent de trouver un moyen de communiquer avec le colonel.
Quand je reviens parmi mes hommes, je ne trouve rien de changer. Le brave M... veille sans arrêt. La tranchée qui barre la route est consolidée, on y a placé une mitrailleuse. Je prends le commandement d'une compagnie à ma gauche qui n'a plus d'officier.

Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

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23 mai 2008

Dernières minutes

9 mai 1915. 4 heures et demie du matin. - Ordre me vient de mettre mes hommes en ligne. Une compagnie du génie prend place avec nous pour creuser un boyau aussitôt que nous aurons débloqué. Loin sur la gauche - probablement du côté des Anglais le canon crache sans interruption : c'est un grondement sourd, mais ininterrompu.
A 5 heures un quart, pas d'ordre d'attaque; il commence à se faire tard. Le canon tonne toujours à gauche, mais les nôtres restent silencieux. Je donnerais cher pour savoir!

7 heures. - Voici les ordres : l'attaque à 10 heures juste. Pas de signal, toutes les montres sont réglées. On sortira tous ensemble à la même heure de la tranchée. Nous bombardons violemment pendant une heure, nais comme c'est trop peu, on doit bombarder de 9 à 10. Les grosses bombes à ailettes font un tonnerre; on les voit monter dans l'air comme des volants, et retomber à terre légèrement; on croirait qu'elles vont rebondir, mais elles éclatent aussitôt, comme un volcan en miniature qui ferait éruption.
Pour la deuxième fois, je m'étonne d'être si calme. Je ne peux pas réaliser que dans quelques instants (qu'est-ce que deux heures?) il va y avoir une course éperdue, un corps à corps, des cadavres hideux et défigurés, et peut-être la mort pour moi. Je n'ai qu'une idée fixe, c'est que tout marche bien. Je me souviens que j'ai la responsabilité de la vie de 50 hommes.

Loos_Geoportail2


Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

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17 mai 2008

La tension du report de l'attaque

8 mai 1915. - Sauf contre-ordre, l'attaque devra avoir lieu demain, à 8 heures du matin, après quatre heures de bombardement consécutif. Il y a mille canons derrière nous, à raison d'une pièce pour battre 50 mètres de terrain.
Dans la matinée, rien. On distribue de nouvelles bombes (chaque homme en aura au moins une). A partir de 2 heures de l'après-midi, l'artillerie règle son tir, ce qui équivaudrait en temps ordinaire à un bombardement très violent.
De mon parapet, je suis les phases du réglage. Le redan de la route de Lens saute (2 heures), les défenses devant ma tranchée sont saccagées. En ce moment, 7 heures moins 20, l'artillerie tire un peu court. Les hommes ne peuvent manger la soupe dans le boyau, ils sont couverts de terre et de pailles d'acier, les corvées d'eau ont reçu des éclats; - deux blessés à la 5e.
J'ai touché pour ma section : 7 bombes asphyxiantes, 9 bombes Bezozzi, 48 grenades à main et 5 terribles bombes de cheddite que j'ai moi-même amorcées et dont je veux emporter deux échantillons sur moi.
Un carnage se prépare pour demain !  Je me souviens de la prophétie du père Johannés : « On n'enterrera plus que les grands princes et les grands capitaines; il y aura tant de morts et de blessés que les cadavres seront brûlés sur des bûchers, dont la flamme montera jusqu'au ciel! »

Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

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11 mai 2008

Optimisme avant le grand saut

7 mai. [1915] - Voici le grand moment tant attendu. La ...armée doit attaquer sur le front Lille-Arras demain. Mon bataillon marchera droit devant lui avec la cote 70 comme objectif en deçà de Loos. Je fais une reconnaissance du secteur. Ce soir j'irai moi-même inspecter les fils de fer allemands avec S... Je suis très calme et très bien préparé; je n'ai qu'une crainte, c'est de mal faire, de commettre une bévue. Les hommes marcheront, j'en suis sûr. C'est mon bataillon qui forme la première vague, le 2e et le 3e viennent derrière, puis le ... et le ... de ligne, enfin le ... et le ... sont à droite et à gauche pour marcher en pointe.

2 heures. - Les Français commencent à bombarder. Les batteries tirent juste en avant de la tranchée, et si près que je me demande s'il n'y a pas une erreur de pointage. L'attente seule est un supplice. Ne rien savoir, se dire : « Est-ce dans cinq minutes, est-ce ce soir ? Est-ce demain? » Le cœur bat fort et la gorge est sèche. Je donnerais tout pour que l'ordre d'attaquer soit donné. Je sais que je retrouverai tout mon calme instantanément.
Les quatre sections doivent s'avancer de front vers la route de Lens, prendre les tranchées allemandes, et puis filer sur la cote 70 en prenant par Loos. Je distribue à ma section des ampoules asphyxiantes, des grenades à main et des petits sachets contenant du coton trempé préalablement dans un bisulfite, et qui devra être retrempé dans de l'eau de chaux au dernier moment et introduit dans la bouche et dans les narines, pour anéantir l'effet des gaz asphyxiants.

4 heures. - Le bombardement dure toujours, mais sans le caractère de violence inouïe qu'il avait au début; le restant des pièces ne doit arriver que cette nuit, par conséquent l'attaque peut bien n'avoir pas lieu demain.
Tout le monde travaille : le génie fait des gradins, achève des sapes, les artilleurs se promènent dans les boyaux avec des goniomètres et accomplissent des rites mystérieux en me demandant poliment de changer de place parce que je les gène; les officiers de tous les bataillons reconnaissent le secteur, les hommes cousent des morceaux de toile blanche sur leurs sacs pour être reconnus de loin par nos artilleurs. On dirait qu'on monte une pièce à grand spectacle et qu'on fait les derniers préparatifs avant la « générale ».

A 9 heures moins 10, je suis rentré à mon poste de commandement. J'ai contrôlé mon revolver soigneusement, j'ai enlevé ma tunique et j'ai mis mon argent et mes papiers dans la poche de mon pantalon. Je mets la capote par-dessus ma chemise, le revolver dans la poche intérieure et je sors du boyau. Une dernière recommandation aux hommes : ne pas tirer, même s'ils entendent une fusillade; S... est là; nous enjambons le parapet à 9 heures juste et nous tombons sur l'espace connu, entre deux chevaux de frise.
Il fait noir comme dans un four; à peine sortis, une fusée déchire le ciel. Nous nous couchons à plat ventre, figure contre terre. Je sens l'herbe mouillée et le sol mou sur mes joues et sous la paume de mes mains. Je m'écoute respirer et je ne sens pas les battements de mon coeur; je suis d'un calme de glace.
Pendant deux ou trois minutes, nous tâtonnons à travers les fils de fer. Les chevaux de frise sont passés, mais voici d'anciens réseaux Brun et des fils barbelés, tous brisés par les obus; nos pieds et nos capotes s'y accrochent. Nous rampons à quatre pattes; chaque fois qu'une fusée nous éclaire, nous nous jetons à plat ventre connue tout à l'heure.
Nous voici arrivés au moment critique. S... me hèle à voix basse : « Mon lieutenant, je crois que nous faisons un sale boulot ». Il me parle la bouche sur l'oreille. « Il fait trop noir, nous ne verrons rien ». Je lui dis : « Bien, restez là, je vais aller plus loin ».
Je continue à ramper. Maintenant c'est émotionnant d'être tout seul dans cette nuit noire, avec toutes ces gueules de fusils braquées sur moi ; je suis à la merci d'une fusée. Je continue tant que je peux : pas un bruit. Je tâche de me confondre absolument avec le sol. Je vais ainsi pendant je ne sais ni combien de temps, ni combien de mètres, puis je lève la tête, et je vois les chevaux de frise allemands qui se profilent à côté de moi. J'entends parler distinctement; malheureusement, je ne comprends pas un mot. Inutile de m'attarder, ma mission est finie. J'ai vu les défenses, il n'y a que des chevaux de frise reliés avec du barbelé. Au moment où je fais demi-tour, deux fusées partent et se croisent. Je me crois perdu et reste immobile, la tête dans les bras, figure contre terre, mordant l'herbe; mais rien, pas un coup de fusil.
Je me mets alors à ramper avec une vitesse qui m'étonne; je m'aide avec les pieds, les épaules, les coudes. J'arrive à l'endroit où j'avais laissé S..., et en un rien de temps nous sautons dans la tranchée. J'ai un vêtement de boue qui colle comme un maillot. Je vais rendre compte à M..., que je trouve endormi. Sur la table du poste, une note du commandant : « L'attaque n'aura pas lieu demain; la journée sera consacrée à une reconnaissance minutieuse du secteur, et tout sera prêt pour l'attaque probable dans la nuit du 8 au 9 ».

Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

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05 mai 2008

La montée en ligne

6 mai [1915]. - En première ligne. - Nous relevons le ... dans les tranchées de première ligne près de Mazingarbe, sur la route de Lens. Cette relève d'un régiment de réserve confirme le bruit d'une offensive. Les civils eux-mêmes nous disent en passant à Nœux-les-Mines et à Mazingarbe : « Ah! Enfin, c'est vous qui venez attaquer? Tachez de les repousser une bonne fois, et pour toujours, hein? »

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28 avril 2008

En avant, vers Loos

Le printemps 1915 voit le retour des tentatives d'offensives.  Christian Mallet, après un parcours  au 22e Dragons, est maintenant au 90e  RI,  la  grande  offensive  se prépare.

Le 29 avril, à Noyelette, avant l'attaque qui devait avoir lieu dix jours plus tard, nous prenions notre dernier grand repos dans un décor d'opéra-comique, parmi des pommiers dont les fleurs neigeaient dans les matins clairs, couchés sur l'herbe jeune qui embaumait, écoutant le clapotis de la petite rivière dans une paix radieuse de printemps tout neuf, et ce devait être pour beaucoup d'entre nous une dernière douceur et une dernière caresse, que la nature voulait donner à ceux de ses enfants qui allaient mourir...


Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

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10 octobre 2007

Une trouvaille émouvante

Un ami artésien, Michel, m'a fait part d'une trouvaille concernant la relation entre le 68e RI et le secteur de Loos en Gohelle.

loos1

En se promenant sur ces terres qui virent tomber tant de soldats de la 17e DI, Michel trouva la plaque d'un soldat du 68e RI, Camille Royer.

RI068_RoyerCamille_Plaque

Qu'était devenu Camille Royer?

Après une rapide recherche, sur le site Mémoires des Hommes, il s'avérait que Camille Royer était finalement mort pour la France le 26 octobre 1918 à Laon (Aisne) et que la plaque n'était finalement que perdue.
Il avait survécu à la cote 304, la Somme, l'Aisne pour finalement mourrir à moins d'un mois de l'armistice.

RI068_MPLF_RoyerCamilleAuguste

Sources: http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/ et http://www.geoportail.fr/

Merci à Michel Leclerc pour son aide
http://monsite.wanadoo.fr/Bataille_de_LOOS/

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09 avril 2006

Repos à Montigny

Le Commandement ne nous ayant donné aucune prescription au sujet de l'emploi du temps, nous avons refait de l'instruction, sujet inépuisable. Nous avons entrecoupé le programme d'instruction par des séances récréatives. Je me rappelle fort bien celle qui fut donnée par le 5e bataillon le 9 avril 1916 à Montigny. Je transcris ci-après le speach qui y fut prononcé:
« Berrichons, Angevins, Tourangeaux ou Vendéens, si parfois notre pensée voyage vers ces coins de France que nous aimons tous, si nos rêves vont souvent vers les bords enchanteurs de l'Indre ou de la Creuse, vers les côteaux d'Anjou, vers les rives de la Loire ou vers les bocages vendéens, plus tard aussi, rentrés dans nos foyers, nous évoquerons dans de longues veillées, les journées vécues de la « Grande Guerre.
Nous raconterons les journées du Rambétant et particulièrement celle du 23 août 1914, puis les combats de la ferme Saint-Georges et de Corroya nous parlerons des tranchées du Polygone de Zonnebek et des pénibles relèves de Belgique, dans la boue, et par les nuits les plus sombres ; nous raconterons avec fierté les combats de Lizerne des 29 et 30 avril 1915; nous dirons les préparatifs du 25 septembre et nous pourrons causer des lieux à jamais historiques : la Fosse Calonne, Aix-Noulette, Angres, Souchez, Ablain-St-Nazaire.
Oui, malgré nous peut-être, nous deviendrons bavards, car on nous écoutera, on fera cercle le soir autour de nous, femmes et enfants seront avides de nous entendre, et nous voyons déjà les bambins sauter sur nos genoux, et d'un ton suppliant nous dire : Oh! racontez-nous encore une histoire de la guerre.
Et certainement nous nous laisserons faire et nous parlerons du 290e avec bonheur, que dis-je, avec fierté; ce cher numéro reviendra souvent sur nos lèvres et nous montrerons que si la vraie famille nous semblait bien loin nous en avions cependant retrouvé une autre au sein même de notre Régiment.
Cette petite réunion d'aujourd'hui n'en est-elle pas la preuve, et n'est-ce pas pour nous une véritable joie que de la voir présider par notre bon et si courageux Colonel, que de voir également assis à ses côtés nos Officiers qui savent si bien partager nos peines et nos joies.
Par cette matinée nous cherchons aussi à nous donner pendant quelques instants la douce illusion de pouvoir rapprocher vos chers pays du Centre, de cette Picardie si hospitalière et si vaillante, et c'est dans cet esprit que nous exécuterons tout à l'heure quelques-unes de ces jolies danses berrichonnes; c'est également dans la même pensée que nous chanterons de vieux airs vendéens.
Enfin, si malgré les tristesses de l'heure présente, si malgré les pénibles souvenirs qui nous enveloppent, nous nous récréons comme nous le faisons aujourd'hui, c'est que nous voulons montrer que notre courage, notre moral ne se trouvent nullement affaiblis. Oui, nous pleurons bien des amis, bien des parents, mais n'est-ce pas là une raison de plus pour nous exciter et pour les venger. Oui, notre cher Régiment a laissé en Lorraine, en Champagne, en Belgique et en Artois bien de précieux restes, mais la page de son histoire, déjà si remplie, n'est pas terminée, et comme ceux qui nous ont précédé, comme ceux de Verdun ou d'ailleurs, nous irons à la victoire en chantant; n'est-ce pas au son de brillantes musiques, n'est-ce pas au chant de la Marseillaise
que maintes positions fortifiées ont été enlevées.
On raconte que les Serbes sont d'une nature très gaie et chantent fréquemment; pourtant leur dure et pénible retraite les avait consternés et la gaîté avait fait place à un morne silence.
Aujourd'hui, paraît-il, à Corfou, à Bizerte, à Salonique, on recommence à les entendre chanter; au contact des Français ils se sentent de nouveau revivre, ils sentent que l'heure est proche où ils reverront leur patrie, et en attendant les prochains combats, ils rythment quelques refrains guerriers jusqu'au jour où, comme une traînée de poudre, toute leur armée poussera le même cri de triomphe.
Nous aussi en France nous avons vécu quelques heures angoissantes, mais grâce à Dieu, elles ont été courtes et c'est pourquoi nous n'avons pas cessé de chanter; nous chantons dans l'Armée, et nous nous récréons parce que nos Chefs nous ont manifesté en plusieurs grandes circonstances leur satisfaction, nous chantons parce que si l'occasion se représente nous sommes sûrs de faire encore bonne figure, nous chantons parce que nous savons que nous travaillons pour la France, et par conséquent pour nos femmes et nos enfants, nous chantons surtout parce que nous sommes assurés du succès final.
Nous terminerons donc notre réunion par un choeur, et ce choeur nous ne pouvions mieux le choisir qu'en prenant celui intitulé : Victoire, oeuvre du Général Hollender, dont la Brigade a eu au début de la campagne une si magnifique page. »

Je regrette vivement de ne pas me rappeler le nom de l'auteur de cette allocution dans laquelle il a dépeint en termes si heureux le moral du régiment à la veille de Verdun.

Sources: Un régiment de réserve du Berry - Le 290e RI

Posté par Jerome Charraud à 15:02 - 5 Artois 1915 - 1916 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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