10 juin 2008
Un poème pour Abel
En souvenir de mon père tué le 5 mai 1916 à la bataille de Verdun
Dans les tranchées glacées, ils ont dormi debout,
Debout, toujours debout, jusqu'au ventre la boue.
Dormi si peu de temps que se tait la mitraille,
Fourbus, vidés, meurtris jusqu'au fond des entrailles.
Quand au fil des saisons la boue s'est asséchée,
La sueur et la crasse et les plaies et les poux
Et les balles et les bombes et les gaz
Et les morts, tant de morts ...
Disaient que ce calvaire était toujours debout!
... Viendra-t-il un jour où le canon s'est tu
Quatre années de tranchées ...
Sont ce là des années ... ?
Bien des ans ont passé ...
Et quand fuit le sommeil,
le livre de ma vie
S'ouvre au hasard des pages ...
Ainsi je pense à eux,
A tous ces innocents
Plongés dans la tourmente
Eux écrivaient ... l'enfer ... !
L'enfer de feu de fer
De froid et de souffrance
De souffrances et de larmes
Je pense à ces croix blanches
Qui se dressent là-bas
Dans ces champs reverdis
De leur chair enrichis
La terre a mis longtemps
A panser ses blessures
A reprendre ses droits
Elle aussi a souffert,
Elle aussi fut ouverte
Percée, brûlée, minée,
Bouleversée, calcinée,
De toute parts broyée ...
... avec eux
Se recueillit ... longtemps
Figée dans sa douleur
Elle et eux emmêlés ...
Dans la même tuerie ...
Il a fallu des mois
Pour les séparer d'elle,
Leur donner un linceul,
Leur donner une tombe,
Parfois peut-être un nom?
Et ... peut-être le leur ... ?
Terre transformée, saccagée,
Douloureuse elle demeura ...
Tant de restes encore
Se consumaient en elle ...
... Des années recueillie ...
Avant de s'émouvoir
Et sortir de son deuil
Du deuil de ses enfants
Du deuil de la nature ...
... L'herbe réapperue ...
Et l'oiseau dans la nue,
Je pense à ces hommes, jeunes,
Que nul n'a revu
... Et "portés disparus" ...
A tant d'os inconnus
Enchassés dans l'ossuaire ...
Lorsque la nuit tombée,
Son phare s'allume et tourne
Sur ces champs de bataille
Rappelant leur mémoire
Aux "passants" que nous sommes
Douaumont toujours pleure
Quand la cloche du soir
Tinte en leur souvenir ...
Je pense à Un surtout
Qui n'est pas revenu
Je pense à ce "poilu"
Que je n'ai pas connu
Et ... qui était ... mon père ...
Berthe Gendre-Soret (1992)
Pour Abel Gendre
Gendre Abel Jean Joseph
Soldat au 90e RI
né le 22 juillet 1881 à Murs (Indre)
Mort le 5 mai 1916 à Esnes-Cote 304 (Meuse)
Inhumé à la NN d'Esnes en Argonne
Merci à Claude pour sa confiance
13 juin 2006
Cote 304 - Quelques citations (2)
De la Division n° 16 de la 17e D.I.
Le Général Commandant la 17e D.I. cite à l'ordre de la Division les militaires dont les noms suivent :
LEVESQUE Jules, Caporal au 290e R.I.
DUBAULT Victor, Soldat au 290e R.I
RENARD Victor, Soldat au 290e R.I.
BERTHAULT Henri, Soldat au 290e R.I.
AUBERT Louis, Soldat au 290e R.I.
CAGNAT Albert, Soldat au 290e R.I.
MILLOT Octave, Soldat au 290e R.I.
BOUCHEREAU Désiré, Soldat au 290e R.I.
MOREAU Gustave, Soldat au 290e R.I.
« Faisaient partie d'une compagnie qui devait être relevée dans la nuit du 6 au 7, mais qui ne fut relevée réellement que dans la nuit du 7 au 8. Trouvant que le 7 la relève de leur portion de tranchée n'était pas encore suffisante, sont restés en place d'un commun accord jusque dans la nuit du 8 au 9. Ont ainsi pris part en supplément aux combats du 7 et aux contre-attaques du 8. »
Au Q.G., le 21 mai 1916.
Le Général Commandant la 17e D.I.,
Signé : LANCRENON.
Ordre général n° 203 du 9e C.A.
Le Général Commandant le 9e C.A. cite à l'ordre du Corps d'Armée les militaires dont les noms suivent :
CADET Léon, infirmier, aumônier au 290e R.I.
« A fait preuve depuis son arrivée au régiment des plus belles qualités qui peuvent honorer un aumônier militaire.
Esprit de sacrifice, bravoure et complète abnégation. Tué à son poste le 27 avril 1916. » €
L'aumonier Cadet était père Blanc. Il comptait à ce titre de nombreuses campagnes en Afrique. Il était très aimé des soldats.
RIMANDIÈRE Jules, Soldat au 290e R.I.
« Très bon soldat, d'un courage et d'une endurance remarquables. Au cours d'une attaque ennemie, le 5 mai 1916, son Chef de section grièvement blessé, n'a pas hésité, malgré la violence du bombardement, à le transporter au poste de secours aidé d'un camarade. »
DESVIGNES Joseph, Soldat au 290e R.I.
MICHARDIÈRE Henri, Soldat au 290e R.I.
« Très bon soldat, remarquable de courage et de sang-froid. Au cours d'une attaque ennemie, le 7 mai 1916, ayant été fait prisonnier, a réussi à s'échapper quelques heures après et à rentrer dans les lignes françaises, malgré la violence de la fusillade et du bombardement.»
GAULTIER Jean-Louis, Soldat au 290e R.I.
« Vieux et brave soldat. En campagne depuis le début. A rempli les fonctions périlleuses d'agent de liaison du Colonel dans toutes les affaires où le régiment a été engagé. A constamment fait preuve d'un courage et d'une abnégation dignes des plus grands éloges. A fini par succomber le 5 mai 1916. Déjà cité. »
DUCHEMIN Henri, Soldat au 290e R.I.
« Mitrailleur d'un courage au-dessus de tout éloge. Le 7 mai 1916, se voyant sur le point de tomber entre les mains ennemies réussit sous un bombardement intense à se dégager en emportant sa pièce. Dans l'impossibilité de la mettre en batterie, faute de servants et de munitions, ne s'en sépara qu'après l'avoir mise en lieu sûr et vint ensuite faire le coup de feu dans une tranchée. »
Au Q.G., le 20 mai 1916.
Signé : Général CURÉ.
Ordre de la Division n° 19 de la 17e D.I.
Le Général Commandant la 17e D.I. cite à l'ordre de la Division les militaires dont les noms suivent :
LECOMTE Lucien, Soldat au 290e R.I.
« Vieux soldat, serviteur accompli. Plein d'entrain, donnant l'exemple aux jeunes. Remplissant les fonctions délicates d'agent de liaison du Colonel. A été gravement blessé le 5 mai après avoir traversé à plusieurs reprises des positions violemment bombardées. Déjà cité. »
Au Q.G., le 1 juin 1916.
Le Général Commandant la 17e D.I.,
Signé : LANCRENON.
Sources : Colonel Eggenspieler - Un régiment de réserve en Berry - Le 290e RI
05 juin 2006
Cote 304 - Quelques citations
Ordre général n° 199 du 9e C.A.
Le Général Commandant le 9e C.A. cite à l'ordre du Corps d'Armée les militaires dont les noms suivent :
La 21e compagnie du 290e R.I., la 22e compagnie (Capitaine Poirier) et la 23e compagnie (Sous-Lieutenant Clech, tué).
« Après avoir pris part à une charge à la baïonnette, se sont maintenus pendant trois jours sur leurs positions sous un bombardement méthodique d'une violence inouïe par obus de gros calibre et ont repoussé de nombreuses attaques de l'ennemi, lui faisant des prisonniers et sans céder un pouce de terrain.- Mai 1916. »
La 17e compagnie du 290e R.I. (Lieutenant Jaillet, tué), la 19e compagnie (Capitaine de Lavarène, blessé), la 20e compagnie (Sous-Lieutenant Daguerre) et la compagnie de Mitrailleuses du régiment (Lieutenant Dupré, blessé)
« Ont refoulé l'ennemi de leur secteur et se sont naintenus sur le terrain sous un bombardement de plusieurs jours. Ayant trouvé les troupes de relève insuffisantes, sont restées en position et ont aidé les troupes de contre-attaque à reprendre une tranchée perdue. - Mai 1916. »
Au Q.G., le 18 mai 1916.
Signé : Général CURÉ.
Ordre général n° 190 de la II° Armée
Le Général Commandant la IIe Armée cite à l'ordre de l'Armée
M. BAYNIER Eugène, Sous-Lieutenant au 290e R.I.
« Officier audacieux jusqu'à la témérité. A fait toute la campagne et a assisté à toutes les affaires du régiment. Le 5 mai 1916, sa compagnie occupant des tranchées à peine ébauchées a donné l'exemple du courage et du sang-froid à ses hommes, a repoussé plusieurs attaques en commandant le feu à petite distance. Frappé mortellement, s'est écrié : « J'y suis, continuez. »
M. BOUCHARD François - Jules - Marie, Sous-Lieutenant porte-drapeau au 290e R.I.
« Le matin du 5 mai 1916, le régiment se portant en ligne, s'est arrêté au milieu d'un tir de barrage pour panser un homme gravement blessé. Dans l'après-midi, les positions tenues par le régiment, étant soumises à un bombardement d'une extrême violence, a fait preuve d'une abnégation sublime en restant à découvert dans la tranchée pour panser les nombreux blessés qui se réfugiaient auprès de lui. A été tué dans l'accomplissement de sa tâche de dévouement. »
Au Q. G., le 3 mai 1916.
Le Général Commandant la IIe Armée, Signé : NIVELLE.

Sous-lieutenant Bouchard
Concernant le sous-lieutenant Bouchard, on lira avec intérêt les extraits de son journal dans le recueil "Les régiments du Berry dans la Grande Guerre - Les 16e et 17e divisions d'infanterie au feu" de Philippe Sauvagnac édité par l'Association Romain Guignard - 2004.
Sources:
Colonel Eggenspieler - Un régiment de réserve du Berry - Le 290e RI
Philippe Sauvagnac "Les régiments du Berry dans la Grande Guerre - Les 16e et 17e divisions d'infanterie au feu"
02 juin 2006
Surreaux Jean Paul - Un juriste au 290e RI
Le 5 mai 1916, parmi ses camarades du 290e RI, sur la cote 304, Jean Paul Pierre Surreaux tombait.
Né le 21 janvier 1888 à Poitiers (Vienne), Jean Paul Surreaux, licencié en droit était membre du Barreau de Paris.
"Tué à l'ennemi", le sergent Surreaux fut tué par un obus.
A titre posthume, il obtint la Médaille militaire ainsi qu'une citation à l'ordre de la Division:
"Très bon sous-officier. Commandait une section les 4 et 5 mai. Animé du plus bel esprit de sacrifice et de qualités militaires. Tué à son poste le 5 mai 1916"
Sources: Livre d'Or du Barreau de Paris
29 mai 2006
1935: souvenons nous de la cote 304
En aout 1935, l'amicale des anciens de la 17e DI dans son bulletin périodique rapportait un moment important de la mémoire du 9e CA, à savoir l'inauguration du monument de la Cote 304.

Cette inauguration eu lieu très exactement les 16 et 17 juin 1934, sous l'égide du général Pétain.


"Un tableau des pertes subies, dans la brutalité de ses chiffres, glorifie mieux les vainqueurs de 304 que les poèmes les plus enflammés!
114e RI: 2 bataillons engagés: 276 tués, 487 blessés, 12 officiers.
125e RI: 3 bataillons engagés: 247 tués, 9 officiers, 426 blessés, 14 officiers.
68e RI: pertes 949 dont 34 officiers
90e RI: pertes 522 dont 19 officiers
290e RI: 609 dont 19 officiers
268e RI: pertes 247 dont 12 officiers.
Enfin le 9e CA quitte l'enfer de Verdun.
Sa passion s'achevait!
Jamais spectacle n'a été plus poignant que le défilé de ces brigades s'écoulant sur la route tout le long du jour.
Ils passaient.
Ce furent d'abord des squelettes de compagnies que conduisaient parfois un officier rescapé, appuyé sur sa canne. Tous marchaient ou plutôt avançaient à petit pas,les genoux en avant, ployés sur eux-mêmes et zigzaguant comme pris de boisson.
Puis vinrent des groupes qui étaient peut-être des escouades, peut-être des sections. On ne savait pas.
Ils allaient, la tête penchée, le regard morne, accablés sous le barda, tenant à la bretelle leur fusil rouge et terreux.
C'est à peine si la couleur des visages différait de la couleur des capotes. La boue avait tout recouvert, avait séché et d'autre boue aait à nouveau tout souillé.
La peau en était inscrutée".
Sources: Bulletin de l'association des anciens combattants de la 17e DI - Aout 1935
Merci à Stephan Agosto pour le prêt du fascicule
15 mai 2006
Les pertes de la 17e DI
Etat des pertes de la 17e DI pendant l’attaque à la cote 304 (sources Lange)
Effectif approximatif: 8200 Total des pertes: 3683 Proportion: 45%
.
.
En comparaison avec les données de Lange, toujours dans la recherche des fiches des « Morts pour la France » par l’intermédiaire du site Mémoires Des Hommes, mon état statistique concernant la cote 304 s’établit comme suit (à la date du 04/04/2006):
RI068 : 220 « Morts pour la France » dont :
177 tués à l’ennemi
17 blessures de guerre
18 disparus
8 sans indications
RI090 : 210 « Morts pour la France » dont :
176 tués à l’ennemi
21 blessures de guerre
11 disparus
2 sans indications
RI268 : 134 « Morts pour la France » dont :
118 tués à l’ennemi
12 blessures de guerre
2 disparus
1 sans indications
RI290 : 119 « Morts pour la France » dont :
104 tués à l’ennemi
14 blessures de guerre
1 disparu

Monument de la Cote 304
Aux défenseurs de la cote 304- Aux dix mille morts héroïques dont le sang imprégna cette terre
Merci à Mireille Salvi pour la photo
11 mai 2006
20e RAC - Réné Charles Guyon
Le 11 mai 1916, vers le secteur Montzéville - Esnes, les batteries du 20e RAC continuent de défendre la cote 304. L’artillerie allemande contrebat l’artillerie française. En ce jour, un marmitage sérieux touche plusieurs batteries. Le lieutenant Grison rapporte ainsi :
« Jeudi 11 mai : Journée calme sauf vers 18 heures, heure à laquelle se déclenche un tir de barrage général. J’apprends que la 7e a été bombardée par des obus de très gros calibre Dix-sept hommes ont été ensevelis ainsi que le pauvre Frézot. Théaud notre brigadier éclaireur a été tué aussi. Le groupe commence à être bien touché ».
Hormis, le lieutenant Frezot, et le brigadier éclaireur Théaud, les chefs de pièce, pointeurs et canonniers servants sont tués. Parmi eux, le maréchal des logis René Charles Guyon se retrouvait aussi enseveli et en succombait.

René Guyon
René Charles Guyon, originaire de Saint Benoit (Vienne), agé de 24 ans et séminariste avant le conflit, écrivait, dans sa dernière lettre à ses parents et à sa sœur, qu' «ils avaient fait beaucoup de mal aux Boches et qu'ils risquaient de le payer».
Sources :
Collection particulière Joel Guyonneau
La Grande Guerre d’un lieutenant d’Artillerie – Pierre Grison –Editions L’Harmattan 1999
07 mai 2006
L’attaque allemande du 7 mai et les contre-attaques de la 152e division.
Les instructions (nota JC : de la veille) ne pourront même pas recevoir un commencement d’exécution. L’ennemi devance, le 7 mai, toute initiative française.
Le bombardement devient « effroyable » à partir de 3h30. Les hommes n’ont plus d’autres abris que les trous d’obus. Les pertes sont très sensibles. Comme cadres, il ne reste plus en 1ère ligne au début de l’après-midi aucun officier au bataillon Quillet, 4 seulement au bataillon Durand. Le bombardement s’étend au Crochet ; il est très violent vers 5 heures, se ralentit vers 9 heures, reste ensuite faible jusque vers 15 heures.
Partie vers 15h45, l’attaque allemande crève la ligne française aux deux ailes du bataillon Durand et à la jonction des bataillons Quillet et Baffet. Des groupes ennemis s’infiltrent en direction de Pommerieux ; d’autres progressent jusqu’au ravin de le Passerelle, dans la région de la cote 221.
Sans se laisser émouvoir par les menaces qui pèsent sur leurs communications, les bataillons de 1ère ligne résistent sur leurs emplacements, établissent de crochets défensifs sur les flancs débordés, font intervenir leurs mitrailleuses en soutien, dont le tir fait des ravages considérables dans les rangs ennemis.
Cette ferme attitude des éléments avancés fixe au sol l’assaillant.
Plus en arrière, le colonel Paqette incite d’une part le lieutenant-colonel (commandant le 114e RI) à renforcer le bataillon Durand et à contre-attaquer « à temps ». Il met, d’autre part, le bataillon en réserve de brigade sur la deuxième position à la disposition du lieutenant-colonel Oudry (commandant le 125e RI) pour contre-attaquer l’ennemi sur son flanc gauche : « Disposez du bataillon Berthoin et de la ½ CM, lui dit-il. Je me charge de tenir la croupe au nord-est d’Esnes », qui va se trouver en effet privée de ses occupants jusqu’à l’arrivée du bataillon de Vignéville (réserve de division). Ce dernier est dirigé moitié sur le boyau de la Rascasse, moitié sur le bois en Peigne ; il n’atteindra ces positions qu’au matin du 8.
En suivant de son observatoire (croupe nord d’Esnes), toutes les phases de la lute, le lieutenant-colonel d’Olce a pu se rendre compte que la situation de la gauche du bataillon Durand reste toujours critique, en dépit d’une contre-attaque effectuée par le capitaine Trucy (commandant la compagnie de réserve du bataillon) qui a ramené au chant de la Marseillaise la gauche du bataillon sur son emplacement primitif ; il décide de faire intervenir le bataillon Conscience.
Ce dernier se met en mouvement en 16h45, traverse, sous le tir de barrage ennemi, le ravin de la Passerelle, en ligne d’escouades par un, dans un ordre parfait. La 1ère compagnie (capitaine Gaillard) aborde en tête les pentes sud-est de Pommerieux, bouscule à la baïonnette les groupes allemands qu’elle rencontre sur son chemin, vient se fondre sur la ligne. Les autres compagnies du bataillon l’y rejoignent dans la nuit. Le bataillon Durand très éprouvé peut ainsi être relevé entièrement le lendemain à 3 heures.
Plus à l’est, le 125e régiment déclenche avec une égale rapidité et autant de décision ses contre-attaques.
« J’avais compris, écrit le lieutenant-colonel Oudry dans son rapport sur le combat du 7 mai, en voyant l’avance allemande, que l’ennemi tentait d’encercler ma droite. Je résolus de le devancer en engageant immédiatement mon 2e bataillon (bataillon Berthoin) qui n’était même pas à ma disposition, en le poussant droit au nord pour donner la main aux fractions qui tenaient encore et me donnaient un point fixe pour manœuvrer et de me rabattre face au nord-ouest pendant que les 2 compagnies du 1er bataillon (2e et 3e compagnies du bataillon Quillet) attaqueraient face au nord nord-est pour donner la main à l’autre point fixe qui luttait désespérément sur 304.
J’abandonnais donc carrément aux Allemands la route vers l’arrière de nos lignes afin que la contre-attaque ait encore plus d’effet. Je ne mis qu’une section de mitrailleuses, les sapeurs, les téléphonistes et les pionniers pour les arrêter le plus longtemps possible. La 11e compagnie, très éprouvée la veille, était maintenue à la Camargue pour faciliter l’entrée en ligne du 2e bataillon. Celui-ci, alerté depuis longtemps, se déclenche au premier signal donné. Toute la manœuvre se fit en terrain découvert et l’entrée en ligne du bataillon se fit aussi correctement qu’au terrain de manœuvre … »
Partie du boyau de la Rascasse, avec le boyau du Prado comme axe de marche, la compagnie Picard (3e compagnie du bataillon Quillet) franchit de même le ravin de la Passerelle sous un tir de barrage d’artillerie et d’infanterie, balaye les fractions ennemies qui se sont glissées jusqu’au ruisseau, escalade les pentes sud-est du plateau, vient couronner la cote 304. La crête elle-même étant intenable sous le feu, la ligne est reportée à une cinquantaine de mètres en arrière, sur la contrepente, où se fait (en A) la liaison avec le 114e régiment. Elle est ensuite prolongée à droite par un peloton d’abord, puis par la 4e compagnie entière et par la 2e CM du bataillon.
Ainsi, le 7 au soir, le front de la 152e division est rétabli dans son intégrité sur la contrepente de 304 ; les sentinelles peuvent accéder à la crête qui reste interdite à l’ennemi. Plus à l’est, la ligne A-B-C-D-Le Crochet est également occupée ; seule reste aux mains des Allemands une enclave de 200 mètres aux alentours du point B (carrefour d’Aix et du boyau du Prado).
Il a été fait une centaine de prisonniers au cours de ces combats.
Sources : « Les combats de la cote 304 en mai 1916 » –Capitaine Laxagne – Revue Militaire Française
05 mai 2006
Les journées des 5 et 6 mai. – Entrée en ligne de la 152e division
Ignorant encore l’insuccès de la contre-attaque prescrite, le général Lancrenon pousse à 4 heures sur la cote 304 le bataillon de tête du 268e régiment et fait occuper Esnes par le bataillon de queue. En marche la veille sur l’itinéraire route de Dombasle à Esnes par Montzéville pour effectuer la relève prescrite du 68e RI, le 268e RI a été averti à 22h15 que cette relève était différée. Un de ses bataillons a été porté à Esnes, l’autre maintenu à Montzéville.
Ce sont là les dernières réserves de la 17e division. Comme, dès 5 heures, le régiment disponible du 9e CA (135e RI de la 18e DI) a été dirigé sur le bois de Béthelainville en vue de son emploi éventuel dans le secteur attaqué, le commandant du groupement demande à l’armée, à 8 heures, la mise à disposition de deux régiments d’infanterie et de l’artillerie de campagne de la 152e division. Les 114e et 125e régiments enlevés en automobiles vers midi débarquent à partir de 15 heures au bois Saint Pierre (région de Blercourt) ; ils atteignent vers 19 heures le bois de Béthelainville, où ils reçoivent l’ordre d’entrer si possible en ligne dans la nuit même. Les 2 groupes de l’AD152, poussés également en avant, renforceront les barrages dans la partie est du front de la 17e division, en prenant position au bois de Lambechamp (1 groupe), au sud de Montzéville (2 batteries), vers la corne nord-ouest des bois Bourrus (1 batterie).
L’ennemi cependant, en dehors de son artillerie, montre peu d’activité sur le plateau où la défense s’organise en arrière de la crête.
Dès le jour, les lieutenants-colonels Mariani (commandant le 268e RI et Eggenspieler se sont portés en effet de leur personne sur la ligne de combat, suivis, l’un de son bataillon de tête, qui vient renforcer la ligne à 304, l’autre de son dernier bataillon (arrêté de nuit, on le sait, au moulin d’Esnes) qui parvient à franchir le ravin de la Passerelle et à s’établir à cheval sur le boyau du Prado. Ils remettent dans l’ordre, organisent la position, assurent la liaison.
Tous deux rendent compte vers 13 heures de la situation trop aventurée de leur PC qui est au réduit Odent (ancien réduit D) et de leur intention de le transporter sur la crête au nord d’Esnes. Une transmission très incomplète de ce rapport donne lieu à une interprétation fâcheuse de la situation. Le dernier bataillon de la 17e (le 6e bataillon du 268e RI) est porté sur la crête au nord d’Esnes (2 compagnies à 14 heures, les 2 autres à 19h30). 2 bataillons de la 18e division sont établis dans le boyau 3 en crochet défensif, face à l’est. La 152e division est mise enfin à la disposition du groupement Curé que la IIe armée renforce en outre d’un groupe de 155C (groupe Taton prélevé sur le 7e CA)
En réalité, gràce aux barrages de l’artillerie française et l’atttude des compagnies Poirier et Clech, les tentatives de l’ennemi sur la contrepente de 304 ont avorté. A la nuit, « la ligne française est toujours établie sur les mêmes positions que ce matin, écrit le lieutenant-colonel Mariani. La 1ère ligne est presque entièrement nivelée ; malgré les pertes subies, nous la tenons toujours. Le moral de la troupe est très bon, elle continue à tenir, matériellement elle est fatiguée par suite de l’impossibilité qu’il y a à la ravitailler en boisson.
D’après les dernières notes reçues, le 6e bataillon du 268e est monté sur la position. Si on devait encore envoyer d’autres troupes, l’accumulation serait trop grande, il n’y aurait pas de tranchées et boyaux pour abriter tout le monde … »
La 17e division est donc complètement engagée au contact de l’ennemi, sans unités en soutien, incapable par conséquent d’un effort soutenu en profondeur : il importe de la remplacer.
Mais l’heure tardive à laquelle est donné l’ordre à la 152e division de la relever ne permet pas d’exécuter les mouvements prescrits. Le 114e régiment s’échelonne dans la nuit entre le réduit Odent (1 bataillon), Esnes 1 bataillon, Montzéville (1 bataillon). Le 125e régiment s’établit entre la tranchée d’Aix et le boyau de Miramas. Les 2 groupes de l’AD152 atteignent Ville-sur-Cousances.
La relève est exécutée la nuit suivante (du 6-7) ; seuls des éléments du 290e régiment restent mélangés aux unités de la 152e division au bois le Peigne d’une part (1 compagnie du 6e bataillon), aux abords du boyau du Prado d’autre part (fractions de 2 compagnies du 5e bataillon)
Le 7 au matin, la tenue du secteur est assurée de la façon suivante par l’ID152 :
3 bataillons en 1ère ligne : Le bataillon Durand du 114e RI sur la contrepente de 304 ; les bataillons Quillet et Baffet du 125e RI plus à l’est et au crochet
1 bataillon sur la cropue au nord d’Esnes (le bataillon Conscience du 114e RI) et 1 bataillon au boyau Miramas (le bataillon Berthoin du 125e RI)
1 bataillon en réserve de division : le bataillon Gigot du 114e RI à Vigneville
Le dernier régiment de la 152e division reste en réserve de CA au bois de Béthelainville.
Le colonel Paquette, commandant l’ID 152, a pour mission de se créer une base de départ en vue de la reprise du terrain perdu. Il n’y a pas une minute à perdre si on veut empêcher l’ennemi de se consolider. Les opérations doivent être menées soit par surprise, soit avec l’aide de l’artillerie. Il ne faut engager que des effectifs peu nombreux, très mordants.
Sources : « Les combats de la cote 304 en mai 1916 » –Capitaine Laxagne – Revue Militaire Française
04 mai 2006
La journée du 4 mai. Rupture du front et tentatives de contre-attaque de la 17e division
La préparation par l’artillerie allemande commence le 3 mai vers midi. Un bombardement très violent est dirigé sur la partie du front comprise entre le ravin de la Hayette et la route d’Esnes à Haucourt. Il dure toute la nuit et la matinée du lendemain. Les tranchées sont nivelées, les pertes très lourdes. La compagnie qui occupe le bois Eponge, ne comptant plus à 21 heures qu’une vingtaine de combattants, est renforcée par un peloton de la compagnie de soutien de son bataillon. Au Crochet, les deux compagnies de 1ère ligne du bataillon Gobert (du 90e), réduites à 75 hommes, sont renvoyées dans la nuit à Esnes et remplacées par les deux compagnies de soutien.
Le bataillon Petit du 68e régiment, en réserve de brigade à Esnes, est porté en conséquence moitié, le 3 ausoir, en soutien du bataillon Gobert, moitié, le 4 au matin, au réduit D.
Il est remplacé par le bataillon du 290e de Vigneville, qui atteint Esnes le 4 vers 10 heures.

Sous la menace de l’attaque, une force a été poussée ainsi sur la contrepente de 304.
La réserve de division ne comprend donc plus par suite que 4 bataillons : le dernier bataillon du 290e qui est à Béthelainville, les 2 bataillons du 268e et le dernier bataillon du 90e qui sont en marche sur le bois de Béthelainville, ayant l’ordre de relever la nuit suivante le 68e régiment à la cote 304.
Alertée dans la matinée, l’artillerie du 9e CA, pour laquelle a été organisé un service de surveillance aérienne permanent (par avions et ballons) entame ses tirs de contrebatterie avec l’aide des groupements voisins
Elle prend à partie vers 15h30 une colonne ennemie entrant dans Cuisy. Elle effectue des concentrations de feux à 16h35 sur les ouvrages d’Alsace et de Lorraine. Elle enfile un peu plus tard les boyaux (de la Joliette et des Serbes) perpendiculaires au front d’attaque.
Les barrages de l’artillerie de campagne sont prolongés en profondeur par les batteries de l’AD18.
Vers 17 heures, l’aviation signale que les tirs français sont très bons.
Sans se laisser arrêter cependant par l’artillerie française, l’infanterie allemande s’avance dans un repli de terrain échappant aux vues latérales du bois Eponge et du Crochet.
Ses vagues d’assaut gravissent les pentes nord de la croupe 304, submergent la défense et ne sont retardées que par les bataillons postés sur les flancs du plateau, ou leurs débris. Plus à l’est, le bataillon Gobert conserve ses positions, Plus à l’ouest, la 18e DI (66e régiment) n’est pas attaquée.
Cette situation est mal connue du commandement. Les observatoires ont pu signaler il est vrai vers 16 heures des fusées rouges lancées à 304, ce qui a provoqué le déclanchement des barrages. On a perçu ensuite de la cote 310 (PC de la 33e brigade) le crépitement de mitrailleuses en action dans la direction du bois Eponge. Les observateurs ont pu rendre compte un peu plus tard de l’allongement du tir de l’artillerie allemande, qui se raccourcit bientôt d’ailleurs pendant environ une demi-heure pour s’allonger à nouveau
Rien n’arrive cependant du régiment intéressé. Isolé par le canon sur les pentes sud du plateau, le lieutenant-colonel Odent, commandant le 68e RI, semble en effet tout ignorer de l’attaque. Il donne à la nuit tombante ses ordres de relève et renvoie vers l’arrière les 2 compagnies du bataillon Petit, poussées le matin auprès de lui.
A 18h30, le colonel Lasson, commandant la 33e brigade, lui adresse par coureur une note.
« Je pense, lui dit-il, qu’un centre de résistance sérieux est organisé par vos soins sur la cote 304 avec les 2 compagnies Petit comme noyau principal contre les forces allemandes qui me sont signalées gravissant les pentes nord-est de la croupe.
3 compagnies de la 18e DI se portent de Pommerieux vers votre PC pour coopérer à votre action. Elles se mettront à votre disposition. Sur la demande de la 17e DI, la 18e DI a donné en effet à 17h35 l’ordre au bataillon Morand du 77e RI de se porter sur le réduit D.
Enfin, le 6e bataillon du 290e (bataillon Dupic) a reçu l’ordre d’appuyer ce mouvement des 3 compagnies précitées en se maintenant à leur droite afin d’exécuter le plus tôt possible une contre-attaque sur les forces signalées ci-dessus. Ce bataillon a comme axe de marche : cote 241 (nord d’Esnes), cote 234 (est de Souvin)
La compagnie du génie 2/7 avec un effectif de 200 hommes environ est mise également à votre disposition. Elle reçoit l’ordre de se rendre au sud et près de votre PC. Le lieutenant qui la commande va prendre vos ordres.
Je compte être très prochainement renforcé par le 5e bataillon du 290e (bataillon Beyler). Le général commandant la 17e DI pousse en avant les autres éléments de la 304e brigade ».
Cet ordre ne parvient qu’à 21h15 au lieutenant-colonel Odent, qui arrête aussitôt le mouvement des 2 compagnies du bataillon Petit et les reporte sur la cote 304. Le mouvement du 6e bataillon du 290e (bataillon Dupic), entamé à 17h&(, s’exécute en même temps : les 2 compagnies de tête (Poirier et Clech) atteignent le bois ne Peigne, d’où elles se portent à la droite du bataillon Petit ; les deux dernières compagnies prennent position sur le versant sud du plateau, à 50 mètres de la crête. Le réduit D est organisé par la compagnie du génie tandis que le boyau 304 est occupé par le bataillon de la 18e DI.
Une ligne de défense s’organise ainsi dans la nuit au contact de l’ennemi.
L’artillerie s’efforce en même temps d’empêcher l’adversaire de se renforcer. Elle bat les boyaux. Elle exécute, en dehors des barrages à la demande, des concentrations sur Malancourt, Haucourt et Béthincourt. Une section de campagne est portée au sud de Montzéville pour enfiler la vallée de la Hayette. Le colonel Gascouin prévoit une consommation pour la nuit, en dehors des barrages, de 3000 obus longs, 550 coups courts, 2500 obus de 75 destinés à l’exécution des tirs envisagés.
Alertées par le général Lancrenon, les réserves de division ont été portées en avant pour renforcer la défense, à partir de 17h30.
A 22h15, le commandant de la 17e DI, venu pour y établir son PC, à la cote 310, donne ses instructions en vue d’une contre-attaque générale, qui, si elle ne peut avoir lieu dans la nuit, sera reprise de toutes façons aux premières lueurs du jour. Elle sera exécutée simultanément par les lieutenants-colonels Carlier (commandant le 90e RI), Eggenspieler (commandant le 290e RI), Odent (commandant le 68e RI)
A l’est, le bataillon d’Orgeval (du 90e), partant du bois de Béthelainville renforcera la défense au Crochet et contre-attaquera l’ennemi dans son flanc gauche avec 2 compagnies.
Au centre, le bataillon Beyler (du 290e) se portera de Vignville, par l’est de Montzéville, droit au nord ; il agira directement sur le front en partant du boyau du Prado.
A l’ouest, les éléments déjà rassemblés à 304 attaqueront face au nord-est, dans le flanc droit de l’ennemi.
Les mouvements préparatoires s’exécutent sous le bombardement et de nuit.
Le bataillon d’Orgeval réussit à relever au Crochet les restes du bataillon Gobert épuisé.
A l’exception d’une compagnie, le bataillon Beyler ne peut pas franchir le barrage que l’ennemi maintient sur le ravin de la Passerelle. Il s’établit dans les tranchées en arrière du moulin d’Esnes (boyau de Miramas).
Seule la contre-attaque du lieutenant-colonel Odent est exécutée.
Après avoir rassemblé non sans peine 250 hommes environ (les 5e et 6e compagnies du 68e, la 10e compagnie du 77e, la 21e compagnie du 290e RI) et fait reconnaître par les capitaines Hème et Terrier la ligne allemande, le lieutenant-colonel Odent entraîne à 3 heures cette troupe disparate, en criant : « Allons, c’est le moment d’avoir du courage »
Accueillie par des tirs de mitrailleuses sur sa droite, la vague de tirailleurs se couche ; un deuxième bond lui permet d’atteindre le bord du plateau face au nord-est ; un troisième bond la porte sur la pente descendante. Là, elle est en butte aux barrages de l’artillerie et aux feux de mousqueterie allemands. Le lieutenant-colonel Odent, resté debout, est frappé d’une balle au front au moment où il entraîne ses hommes. Sur l’ordre de son capitaine adjoint, ces derniers regagnent alors leurs tranchées de départ, où les recueillent les éléments qui n’ont pas participé à l’attaque.

Sources :
« Les combats de la cote 304 en mai 1916 » –Capitaine Laxagne – Revue Militaire Française
« L’attaque principale allemande contre la cote 304 » - Albert Lange –Editions Berger Levrault










