09 mai 2018

9 mai 1915 - Attaque de Loos par Marcel Carpentier "C’est une folie. Mais c’est l’ordre" [Réactualisé]

Avec les beaux jours, les idées d'une grande offensive reprennent. Le 9e CA par le biais entre autres des 68 et 90e RI prend sa part dans les offensives d'Artois. Voici ce qu'en rapporte l'officier Carpentier:

9 mai 1915. Nous nous mettons en route à 2 heures du matin. Les hommes ont touché deux jours de vivres de réserve. Une heure après, le bataillon est en position derrière le crassier 7bis.

Les deux premiers bataillons sont premières vagues d’assaut. L’objectif est le village de Loos et la cote 70 qui domine ce village.

 

 Loos_Montage

A notre gauche, le 114e, à notre droite un régiment de réserve. Vers 4 heures du matin le bombardement devient intense loin à notre gauche, dans le secteur des Anglais.

C’est un bruit sourd ininterrompu, comme un roulement de grosses voitures. Devant nous les canons de tout calibre continuent leur œuvre de destruction. Les 155 nettoient les tranchées. Les 270 écrasent Loos.

 

Les batteries de 75 tirent par rafales.

L’ordre d’attaque arrive. C’est pour 10 heures. Je monte sur le crassier pour observer la bataille. La journée est splendide, le ciel limpide. Depuis le matin, nos avions tournent au-dessus de nos positions, repérant les batteries ennemies qui ne répondent que mollement. Autos-canons et autos mitrailleuses, avec leurs escortes de cyclistes, se placent derrière le crassier, prêts à intervenir. Devant moi le champ de bataille se déroule dans toute son ampleur. A notre droite, le crassier double s’avance, menaçant, vers nos lignes. Au fond, les cités St Pierre et St Laurent.

En face, la cote 70, Au pied de la cote 70, Loos, avec son double pylône de fer. Vers la route de Loos, les tranchées sont assez rapprochées, 150m à 200m environ, mais elles s’écartent jusqu’à 600m à la droite du bataillon d’attaque.

 

 

Loos_9mai2015 007le 9 mai 2015, j'y étais

 

 Les batteries tirent de plus en plus vite. 9h50 Plus que dix minutes. C’est un enfer. La tranchée allemande disparaît dans la fumée des éclatements d’obus. Plus que cinq minutes. Les hommes assujettissent leurs baïonnettes, chacun est à son poste.

Plus que trois minutes…, deux minutes…, une minute…
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0 heures. Une tête, puis deux, puis à perte de vue toute la ligne sort, et se précipite tête baissée. C’est sublime. Elle avance … avance … et disparaît dans la fumée. L’artillerie a allongé son tir. On saute la première tranchée, et nous voici à la deuxième ligne. Très peu de pertes jusqu’à présent. Mais à droite et à gauche les choses n’ont pas été si bien. La droite de notre bataillon d’attaque n’a pu atteindre son objectif, arrêtée par les feux croisés des mitrailleuses du crassier double et du chevalement de Loos, et est restée entre les deux lignes, couchée dans les herbes.
Il faut rester là pour le moment.  Les prisonniers commencent à affluer. Ils ont l’air complètement abrutis par le bombardement et filent tête baissée tout le long des boyaux.

11 heures. L’artillerie allemande se ressaisit et nous arrose de 105 fusants. Mon bataillon reçoit l’ordre de se préparer. Nous voici dans la parallèle de départ. Les nouvelles circulent déjà. Tués : le commandant Robillard du 1er bataillon ; sous lieutenant R… de la 1ère compagnie ; lieutenant M… de la 4e et combien d’autres ! Du résultat de l’attaque rien de bien précis.

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Sépulture du Commandant Robilliart au cimetière de Bully Grenay

15 heures. Le 2e bataillon reçoit l’ordre d’attaquer. C’est une folie. Mais c’est l’ordre. Les Allemands sont à 600m ; il n’y a pas eu de préparation d’artillerie. Donc aucune chance de réussite.  Malgré cela les hommes partent avec un ensemble remarquable. Cent mètres plus loin, la 5e compagnie était couchée toute entière entre les lignes ; son capitaine, Paquet, tué. La 8e compagnie, avec le capitaine de Froment, suit la route de Loos.Le capitaine est tué ; le sous-lieutenant B… est blessé. La 7e compagnie n’est pas plus heureuse.

17 heures. Le commandant Royné m’appelle à son abri. J’y retrouve les autres commandants de compagnie. Le commandant est sombre. « Mes amis, nous dit-il, nous allons attaquer ! » « Mais c’est de la folie, nous récrions nous ! N’y a-t-il pas assez de morts depuis ce matin ? »
Il n’y a plus rien à faire, nous le sentons bien. L’attaque est enrayée ! Il faut la reprendre demain, profiter de la nuit pour remettre de l’ordre dans les unités, prendre liaison avec l’artillerie ! Attaquer maintenant, c’est nous envoyer à la mort et pour quel résultat ! Le commandant Royné a écouté en silence le capitaine de Verdalle qui parlait en notre nom à tous. Il hoche tristement la tête. « Tout cela, je le sais. Je l’ai dit au colonel. Il n’y a rien à faire. C’est l’ordre. Le colonel Alquier lui-même a protesté auprès de la division sans succès. L’ordre a été maintenu On a l’air de croire en haut lieu que nous avons peur ». Quelle ironie ! Se faire tuer pour la France dans une attaque bien montée, oui ; ce matin, par exemple, avec l’espoir au cœur. Se faire tuer ce soir, avec la certitude que cela ne servira à rien, c’est trop bête … Mais c’est l’ordre ! Et pour quelle heure, mon commandant, l’attaque ? 17h30. Décidément ces gens de l’état-major sont fous. Nos compagnies ne sont pas en place, et il est 17h25 ! Justement quelques coups de canons passent au-dessus de nos têtes ; c’est ça la belle préparation annoncée à l’extérieur ? En tout cas, nous ne sortirons pas cette fois-ci, puisque nous sommes tous au PC du commandant et que nos compagnies ne sont pas prévenues. C’est toujours cela de gagné !

La sonnerie grêle du téléphone retentit. Le commandant Royné prend l’appareil. C’est le colonel Alquier. Nous devinons le dialogue : « Eh bien Royné, et l’attaque ? Impossible, mon colonel, prévenu trop tard, les compagnies n’étaient pas prêtes. J’insiste sur ce que je vous ai dit tout à l’heure. C’est de la folie ; nous allons nous faire hacher sans profit aucun. – Je le sais, mon pauvre ami ! Mais c’est l’ordre ! Je vais encore faire effort à la division et vous rappellerai ».
Nous attendons anxieux. C’est notre sort qui se dessine, vie ou mort !
Le téléphone ! – Le commandant bondit à l’appareil, nous scrutons son visage Il se rembrunit. Nous avons compris. « Bien mon colonel » dit il. Il repose l’appareil. « Nous attaquerons à 18 heures ». Alors j’ai une idée. « Mon commandant, à 18 heures nous allons tous y rester. Il fait encore jour. Laissez nous attaquer à 19 heures, de nuit, sans préparation d’artillerie. Au moins si nous ne réussissons pas, nous aurons moins de pertes ! » Le commandant Royné réfléchit un instant. « J’accepte, dit il. Retournez à vos compagnies ». 17h55. Notre artillerie commence la préparation avec quelle imprécision ! 18 heures … nous ne sortons pas.

18h15. Un agent de liaison arrive essoufflé. Il y a contre ordre mon lieutenant. On n’attaque pas ! Quel soupir, mais tout de même, si nous avions exécuté l’ordre, combien d’entre nous seraient étendus sans vie entre les lignes !

Un bataillon du 68e vient relever notre 2e bataillon.

 


 

Message de l'auteur:
A l'heure où ces lignes sont diffusées sur le blog, en 2015, j'étais présent à Loos en Gohelle. En effet, à 10h30, en ce 9 mai 2015, un hommage était rendu aux soldats de la 17e Division par la municipalité de Loos en Gohelle et les autorités locales, par le biais de l'inauguration d'une plaque souvenir sur le lieu même de cette attaque du 9 mai.
Dans l'après-midi, je me rendais dans les secteurs du Bois en Hache et Lorette, notamment
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Loos_9mai2015 020

 

 

Sources: Général Marcel Carpentier "Un Cyrard au Feu" Berger Levrault 1964
Remerciement Spécial à Olivier Jupon pour ses sources documentaires.

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9 mai 1915, Christian Mallet au 90e RI "J'ai la responsabilité de la vie de 50 hommes."

9 mai 1915. 4 heures et demie du matin. - Ordre me vient de mettre mes hommes en ligne. Une compagnie du génie prend place avec nous pour creuser un boyau aussitôt que nous aurons débloqué. Loin sur la gauche - probablement du côté des Anglais le canon crache sans interruption : c'est un grondement sourd, mais ininterrompu.
A 5 heures un quart, pas d'ordre d'attaque; il commence à se faire tard. Le canon tonne toujours à gauche, mais les nôtres restent silencieux. Je donnerais cher pour savoir!

7 heures. - Voici les ordres : l'attaque à 10 heures juste. Pas de signal, toutes les montres sont réglées. On sortira tous ensemble à la même heure de la tranchée. Nous bombardons violemment pendant une heure, nais comme c'est trop peu, on doit bombarder de 9 à 10. Les grosses bombes à ailettes font un tonnerre; on les voit monter dans l'air comme des volants, et retomber à terre légèrement; on croirait qu'elles vont rebondir, mais elles éclatent aussitôt, comme un volcan en miniature qui ferait éruption.
Pour la deuxième fois, je m'étonne d'être si calme. Je ne peux pas réaliser que dans quelques instants (qu'est-ce que deux heures?) il va y avoir une course éperdue, un corps à corps, des cadavres hideux et défigurés, et peut-être la mort pour moi. Je n'ai qu'une idée fixe, c'est que tout marche bien. Je me souviens que j'ai la responsabilité de la vie de 50 hommes.

Loos_Geoportail2

13 mai 1915. - Blessé au début de l'attaque, seul survivant de tous les officiers de la compagnie et d'une compagnie voisine, appartenant au ... régiment de ligne, j'ai cependant pu continuer à commander jusqu'à 8 heures du soir, et j'ai écrit ce qui suit à Rennes, à l'hôpital auxiliaire n°101.
Je reprends les événements depuis le moment où j'ai interrompu mon journal dans la tranchée, c'est-à-dire une heure environ avant l'attaque.
A 9 heures, je précipite la solution d'ammoniaque. Tous les hommes y trempent leur tampon. Chacun a ses bombes; pendant que j'achève les derniers préparatifs, les obus et les bombes semblent écraser les lignes ennemies. Le bruit assourdit, la fumée suffoque et aveugle. Je voudrais fermer les yeux pour repasser chaque scène de ce qui a suivi, et n'en oublier aucune. Je pense avoir vécu le summum de la vie pendant quelques instants.
A 10 heures moins le quart, toute la section est en ligne, sac au dos; la section du génie se colle contre le boyau du fond pour ne pas gêner nos mouvements. Placé au centre, je sors ma montre : encore dix minutes. J'appelle à haute voix : « Cinq minutes, deux minutes », . Je regarde les hommes à la dérobée: je vois sur leur figure une expression tellement tendue, quelque chose de tellement fixe, que cela ressemble à une transe.
Au moment où je crie : Plus qu'une demi-minute, j'aperçois la gauche de la compagnie qui part; ils ont quelques mètres d'avance sur moi. Il faut à tout prix conserver la liaison Je crie : « En avant! » et je cours droit à la première ligne allemande sans rien voir, sans rien entendre. J'ai vaguement conscience que le 75 n'a pas encore allongé son tir, mais nous ne sommes plus nos maîtres : ce sont des milliers de volontés fondues, qui tendent vers le même but, comme aveuglément.
J'arrive aux premiers fils de fer allemands et me retourne : tout le monde a suivi. Mes hommes sont là, sur mes talons. Une seconde après, nous bondissons par-dessus le parapet de la première ligne ennemie. Je hurle : N'entrez pas dans les boyaux, la tranchée est vide, il n'y a plus que des isolés; emparons-nous des deuxièmes lignes ».
Les capotes bleues font un bond en avant, on voit luire toutes les baïonnettes. Sous le soleil brûlant, le ciel n'a pas un nuage. Maintenant, nous entrons tête baissée dans la zone de l'enfer.
Il n'y a pas de mot, pas de son, pas de couleur qui puisse en donner une idée. Pour nous empêcher d'avancer, les Allemands font un tir de barrage. Il faut entrer dans une sorte de vapeur suffocante; on pénètre dans des gerbes de feu où éclatent percutants, fusants, bombes, et à des intervalles si rapprochés que le sol s'entr'ouvre à chaque instant sous les pas. Comme dans un rêve, je vois les petites silhouettes enivrées par le combat, qui chargent au milieu des panaches de fumée.
Des Allemands épouvantés, pris entre leurs feux d'artillerie et nos baïonnettes, surgissent de partout; les uns crient « Grâce! » , les autres tournent en rond comme des fous; d'autres se jettent sur nous pour nous repousser.
Les obus ont fait des ravages dans les rangs. J'ai vu des groupes de cinq ou de six, fauchés, broyés. Un instant j'aperçois P..., le caporal, à la tête d'un groupe d'hommes, et j'oublie tout pour lui crier : « Hardi, bravo, P... ! ». Son fusil fait des moulinets. Son torse d'hercule moulé dans un maillot de laine, il est monté sur un tertre. Insouciant des obus et des balles, il semble l'incarnation même de la guerre; sa terrible baïonnette ruisselle de sang. Toute ma vie je le verrai, se détachant contre le ciel bleu, tête nue, couvert de sueur et de sang, entraînant les autres au carnage.
Ma section et moi, nous progressons toujours. Nous sommes à quelques mètres des dernières lignes allemandes. A chaque pas maintenant surgissent des uniformes gris. Je décharge mon revolver à droite et gauche. Il y a des plaintes, des cris noyés dans le bruit infernal de la lutte.
Dans une seconde nous allons occuper les dernières positions ennemies. Ce qui reste de ma section me suit aveuglément ; je mets le pied sur le parapet, et je crie : « En avant, les gars, nous y sommes ! ». Mais il me semble qu’on me donne un brutal coup de crosse dans le dos ; je lâche mon revolver et la bombe de cheddite que je tenais de la main gauche, et je roule au fond d’un trou d’obus.
Je suis touché.
Dans un éclair, je me souviens d’une phrase de mon ordonnance, entendue hier par hasard : « S’il arrive quelque chose au petit lieutenant, on ne le laissera pas en arrière » ; et l’instant d’après le brave garçon, blessé lui-même au bras, est à côté de moi, avec deux ou trois autres qui me portent jusque dans le boyau. Devant nous, plus rien : pas une défense, pas un réseau de fils de fer. Nous avons conquis les lignes allemandes jusqu’aux dernières limites.
Nous commençons immédiatement à nous retrancher. Tous les hommes qui ne creusent pas des abris veillent. Nous nous demandons par où les Allemands vont tâcher de nous déborder, car nous ne connaissons rien des tranchées  conquises. Tout à coup j’en vois deux qui débouchent d’un petit boyau, baïonnette en avant. Je brûle la cervelle du premier ; le second, un véritable gosse de seize ans environ, a une expression d’épouvante que je n’oublierai jamais. Il hurle, et son cri strident fait frémir ; mais le coup est parti, et il tombe, figure contre terre.
Pendant toute l’attaque, pas n instant je n’ai aperçu le commandant de la compagnie, et je me demande où il se trouve. Mon sergent-major m'annonce que le commandant du bataillon et lui sont tués; le lieutenant D... est grièvement blessé; il ne reste plus que le lieutenant R... et moi à la compagnie. R... prend le commandement. Assis sur le parapet, il surveille les préparatifs de défense. Le canon s'est tu... Seul, le sifflement des balles se fait entendre, et des cris d'alarme s'élèvent : « Attention à gauche, attention à droite, ils viennent par tel boyau, etc ».
Une balle frappe R... en pleine tête; il roule à mes pieds, et je reste seul pour tout commander. Blessé moi-même, le sang me coule dans le dos et mes mouvements se paralysent. Mes hommes veulent que je m'en aille; je me raidis avec une énergie de désespoir. Quelqu'un me passe un flacon d'éther, et je m'accote contre un parapet. Je suis seul, j'ai encore toute ma tête, je resterai là, advienne que pourra.
Jusqu'à 2 heures, rien. On creuse fébrilement des abris pour tirer; des parados pour protéger la tranchée prise en partie en enfilade. Jusqu'à la route tout va bien, mais à partir de cet endroit, la liaison est rompue; le reste du 90e est en arrière, et, parallèlement à moi, à quelques mètres, les Allemands ont conservé leurs positions. Ils sont là tout près, sans qu'on puisse les voir, cachés, terrés, prêts à bondir sur nous.
Impotent au fond de la tranchée, je transmets mes ordres qui sont exécutés par tous, avec une présence d'esprit remarquable.
Les heures s'écoulent, lentes, énervantes. Le soleil brûle la tranchée, des cadavres ont pris une teinte jaune foncé, et les blessures sont horribles.
Pour arrêter nos renforts, les Allemands bombardent en arrière des premières lignes. Dans les boyaux où sont massés le génie, le 125e et le 66e, cela doit frapper dur. Dans la tranchée même, des bombes tombent en avant ou en arrière; j'ai trois hommes de tués. G... a la tête emportée.

Midi. - Une sorte de détente. On s'arrête un peu de travailler, les hommes fouillent les cagnas ; P... m'apporte des cigares; Henri Clay, des cigarettes égyptiennes. M... me fait un pansement sommaire en passant sa main dans le trou de ma capote. L'ouverture est large comme le poing, je souffre horriblement.
Le sergent-major et moi, nous explorons pourtant le secteur conquis; les boyaux sont défoncés par les obus. A de certains endroits, on se trouve en terrain découvert pendant vingt-cinq mètres; à d'autres, les cadavres obstruent le boyau. Sur notre passage, quelques Allemands, couchés sur le dos, en plein soleil, ouvrent les yeux et disent : « Ich durste ». Pas le temps de s'arrêter, le bombardement peut reprendre d'un moment à l'autre et il est urgent de trouver un moyen de communiquer avec le colonel.
Quand je reviens parmi mes hommes, je ne trouve rien de changer. Le brave M... veille sans arrêt. La tranchée qui barre la route est consolidée, on y a placé une mitrailleuse. Je prends le commandement d'une compagnie à ma gauche qui n'a plus d'officier.

Une heure et demie. - Une sorte d'agitation, de frémissement, court d'homme en homme ; on dirait que toute la compagnie a reçu une secousse électrique, et pourtant pas un cri encore, pas un coup de fusil; tout le monde a compris néanmoins que la contre-attaque allait se déclencher.
Je suis littéralement émerveillé de la bonne humeur et de la gaieté qui règnent. Je veux dire quelques mots aux hommes sur leur conduite, mais je n'ai guère besoin de soutenir leur moral. Ils me ferment la bouche en criant : « Vive le lieutenant! » J'ai trop d'émotion pour leur répondre.
Tout à coup la fusillade éclate. Elle part sans hésitation, nette et brutale. On sent que ce n'est pas une fusillade due à l'énervement des hommes tirant dans le vide, mais que chacun vise un objectif. Je regarde à la jumelle dans la direction; c'est sur ma gauche, à trois cents mètres environ. Les Allemands, qui sont maîtres d'un boyau perpendiculaire à la tranchée, en débouchent et tentent de se ruer sur nous en colonnes par quatre. Ils ne gagnent pas un pouce de terrain. Chaque fraction de quatre est fusillée, foudroyée.
Il n'est que juste de rendre hommage à ces soldats. Toute leur compagnie y a passé, pas un ne s'est relevé, mais pas un n'a reculé. La deuxième contre-attaque se produit sur la droite dans les mêmes conditions. Les Allemands sont massés dans le boyau parallèle à la route. Un peu plus tard enfin, sur la gauche encore, l'ennemi profite d'un petit bois pour y concentrer les hommes et tenter par là une sortie arrêtée net.
Ils ont l'air de se résoudre à faire ce que nous faisons. Avec le périscope, on les aperçoit jusqu'à la ceinture. Ils fument et ils attendent. Il fait mauvais mettre sa tête au dehors. M... est couché juste en face du parapet, dans l'herbe, la figure contre terre. Il a déjà une couleur de cire, je le ferai ramasser cette nuit.

3 heures. - Le colonel m'envoie la 7e compagnie de renfort avec le capitaine D... ; je lui fais part de mon désir de rester à l'emplacement où je me trouve. Ce sont mes hommes et moi qui avons conquis ce terrain, il est à nous. Le capitaine s'installe sur la droite; au moins, je ne suis plus tout à fait seul.
Le silence complet de l'artillerie allemande ne nie dit rien qui vaille. Il y a un va-et-vient de chariots sur la hauteur, qui me semble présager un renfort de munitions. Impossible, hélas, de communiquer avec les artilleurs. Assis dans le fond de la tranchée, je commence à sentir que ma tête s'en va. On me demande des ordres et j'ai beau me creuser la cervelle, je ne trouve plus ce qu'il faut dire. J'essaie de plaisanter avec les hommes : en réalité une tristesse affreuse m'étreint, je comprends que je ne sers plus à rien.

7 heures du soir. - Ordre d'attaque : « Le troisième bataillon va se porter à l'attaque du village de Loos, en prenant comme point de direction le clocher, et se reliant à gauche avec le ... . Les éléments de première ligne : 3e, 7e, 4e et 8e compagnies, seront poussés en avant par le bataillon d'attaque. Se préparer à faire ce mouvement le plus tôt possible, mais attendre l'ordre de départ pour l'exécuter ». Signé : A...
La nuit descend rapidement. Désireux de parler au colonel avant la nouvelle attaque, si le passage est praticable, je passe le commandement à M... ; ma blessure me fait terriblement souffrir. Il me semble qu'on me tire l'épaule gauche et qu'on l'écartèle. Je doute d'arriver, mais je sais ce qu'on peut faire sous l'empire de la volonté. Hélas, je ne devais plus revoir la compagnie, pas plus que je ne devais réussir à trouver le colonel.
Chemin faisant, je vais comme un homme ivre, vacillant d'une paroi de boyau à l'autre. Tantôt, il faut franchir des pyramides de cadavres, tantôt sortir du boyau complètement, parmi le sifflement des balles et le fracas des obus qui éclatent de tous côtés. Je songe avec une certaine mélancolie à la bêtise d'être tué là, tout seul, après avoir été si miraculeusement protégé pendant le combat. Je rencontre des hommes du génie, des prisonniers, des messagers; chacun se hâte, pressé, et à chacun je répète automatiquement la même phrase : Prenez garde, je suis blessé, ne me bousculez pas. Je me demande si c'est possible de souffrir plus que je ne souffre. Une sorte de gémissement ininterrompu s'échappe de ma bouche, je n'y vois plus clair; je marche comme dans le délire.
Je tourne plusieurs fois autour du même secteur; je demande à tout le monde où est le colonel. On me dit : Quel colonel? Je ne sais plus, et puis tout devient très vague; je rencontre deux hommes, baïonnette au canon, avec trois prisonniers; ils me donnent du vin rouge et m'entraînent.
Nous passons une usine dont je vois les machines brisées se profiler dans la nuit; des brancardiers me ramassent et me portent au poste de secours voisin, d'où l'on m'expédie en ambulance aux brancardiers divisionnaires à Mazingarbe, où je passe la nuit.
L'ambulance est plongée clans une obscurité complète par crainte d'être repérée. Nos grosses pièces de 120 long tirent tout près. A chaque coup qui part les murs tremblent et les vitres sonnent. On se croirait encore en pleine bataille. Le bruit de la fusillade semble partir du jardin, et je conserve du spectacle que j'y ai vu le souvenir le plus sinistre de la journée.
Par terre, sur la paille, se détachant à peine dans la pénombre, les blessés sont alignés. On voit juste leurs silhouettes : des fantassins, des artilleurs, des tirailleurs algériens, sur lesquelles tranche le blanc des pansements, et parmi le fracas du canon, il s'élève une longue plainte et des gémissements coupés de phrases incohérentes. Tous délirent. Officiers et soldats revivent la bataille du matin, et l'on entend des commandements brefs, qui sont infiniment douloureux : « Marchez en tirailleurs, attention à droite! La mitrailleuse aux armes! » etc...
Je m'étends sur la paille dans un coin moins encombré, grelottant de fièvre. Le lendemain matin on nous embarquait pour Nœux-les-Mines, et, de là, nous prenions le train pour une destination inconnue.

FIN

Le sous-lieutenant MALLET, après une période de convalescence, il quitte le 90e RI en février 1916 et est alors affecté comme observateur à l'escadrille SPA15. En juin 1916, il passe alors à l'escadrille C43, toujours observateur.

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Le SLt Mallet à la SPA15 en 1916

 

 Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

Sources http://albindenis.free.fr/Site_escadrille/escadrille015.htm

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08 mai 2018

8 mai 1915, le 90e RI en Artois "Un carnage se prépare pour demain!"

8 mai 1915. - Sauf contre-ordre, l'attaque devra avoir lieu demain, à 8 heures du matin, après quatre heures de bombardement consécutif. Il y a mille canons derrière nous, à raison d'une pièce pour battre 50 mètres de terrain.
Dans la matinée, rien. On distribue de nouvelles bombes (chaque homme en aura au moins une). A partir de 2 heures de l'après-midi, l'artillerie règle son tir, ce qui équivaudrait en temps ordinaire à un bombardement très violent.
De mon parapet, je suis les phases du réglage. Le redan de la route de Lens saute (2 heures), les défenses devant ma tranchée sont saccagées. En ce moment, 7 heures moins 20, l'artillerie tire un peu court. Les hommes ne peuvent manger la soupe dans le boyau, ils sont couverts de terre et de pailles d'acier, les corvées d'eau ont reçu des éclats; - deux blessés à la 5e.
J'ai touché pour ma section : 7 bombes asphyxiantes, 9 bombes Bezozzi, 48 grenades à main et 5 terribles bombes de cheddite que j'ai moi-même amorcées et dont je veux emporter deux échantillons sur moi.
Un carnage se prépare pour demain !  Je me souviens de la prophétie du père Johannés : « On n'enterrera plus que les grands princes et les grands capitaines; il y aura tant de morts et de blessés que les cadavres seront brûlés sur des bûchers, dont la flamme montera jusqu'au ciel! »

Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

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03 mai 2018

Le 9e Corps d'Armée dans la première bataille d'Ypres 23/10 au 31/10/1914 [Réactualisation 2018]

Après l'échec de la bataille de la Marne, l'armée allemande entreprend "la course à la mer". Les Français et les Anglais se positionnent, au fur et à mesure, en face des armées allemandes, en direction de la mer du Nord.
Dans la région d'Ypres, les dragons français (2e corps de cavalerie) arrivent le 14 octobre. Ils s'établissent, avec les territoriaux des 87e et 89e DI dans le secteur Zonnebeke-Passendale. Ils défendent Roulers, le 19 octobre, puis se replient, sous le nombre vers Passendale et Staden. Passendale tombe le 20 octobre.
Les positions allant de Bikschote à Mesen sont alors occupées par l'armée anglaise qui y a engagé toutes ses réserves.
Le 22 octobre, les généraux French (Commandant du Corps Expéditionnaire Britannique), Douglas Haig (Cdt 1er Corps Britannique) et Rawlisson (4e Corps Britannique) envisagent de se retirer. Les généraux de Mitry (2e Corps de Cavalerie Français) et Bidon (Cdt militaire de Dunkerque) leur rappellent la promesse du général Joffre de fournir une aide militaire supplémentaire.
Les premiers éléments français (9e Corps) sont d'ailleurs arrivés en Belgique, ou dans le Nord de la France. Ceux-ci sont partis de Mourmelon depuis le 20 octobre.

Les troupes anglaises, étirées sur un front étendu et composées dans une forte proportion de cavalerie, demandaient qu'on les appuyât. Elles étaient notamment très menacées dans la région de Zonnebeke - Becelaere - Gheluvelt.

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Le secteur d'Ypres
Ypres2_19141023

 

 

Les unités du 9e CA arrivent dans la région d'Ypres à partir du 23 octobre. Les 32e et 77e RI n'arriveront qu'aux alentours du 25 octobre suite à un accident ferroviaire.
68e RI: parti de Mourmelon le 20/10, arrivée à Hazebrouck le 22, puis transport par camion Arrivée le 23 à Saint Jean.
90e RI: parti de Mourmelon le 20/10, arrivée à Boeschèpe et Berthen le 22, puis transport par camion Arrivée le 23 à Saint Jean.
114e RI: parti de Sept-Saulx le 19/10, arrivée à Cassel Bailleul le 22, puis cantonnement à Clyte-Kemmel.
125e RI: parti de Saint Hilaire le 20/10, arrivée à Hazebrouck le 22, puis cantonnement à Dranoutre-Locre.
32e RI: parti de Mourmelon le 22/10, arrivée à Strazeele le 24, puis transport par bus à Dikkebus.
66e RI: parti de Mourmelon le 22/10, arrivée à Cassel le 23 puis cantonnement à Poperinghe.
77e RI: parti de Mourmelon le 22/10, arrivée à Cassel le 24, puis transport par bus à Dikkebus-Voormezele.
135e RI: parti de Mourmelon le 21/10, arrivée à Steenwerck le 23, puis transport par camion à Ypres-Vlamertinge.
Les 32e et 77e RI n'arriveront qu'aux alentours du 25 octobre suite à un incident lors du transfert en train.

Le but est clair, il faut renforcer nos alliés anglais. Pour cela, l'ordre d'opérations n°1 du détachement d'armée en date du 22 octobre, 19 heures, prescrivit une offensive immédiate et générale:
1°) Dans la direction d'Ypres-Passendale-Roulers, par la 17e DI et les 6-7e DC mises à la disposition du 9e CA.
2°) Dans la direction de Dixmude-Thourot, par les troupes belges et les fusiliers marins
3°) Dans la direction Nieuport - Ghistelles, par la 42e DI et les troupes belges.
Pour le 9e CA plus précisement:
Le Général Dubois, disposant de la 17e DI et de deux DC, attaquera dans les conditions suivantes:
17ème Division, d'Ypres à Passendale;
Une division de cavalerie appuyant à droite cette attaque, en prenant comme point de direction Zonnebeke et Moorslende
Une division de cavalerie opérant de même, à gauche, sur Weestroosebeke.
Les éléments de tête de la 17e division déboucheront à 9 heures d'Ypres, que les deux divisions de cavalerie devront avoir dégagé auparavant.
Général d'Urbal

Un groupement d'artillerie lourde (Groupement Blumer) est mis à la disposition du 9e CA (2 batteries de 105, 1 de 155 Rimailho et 1 de 120). On recommande d'être économe en munitions, ne pouvant garantir le réapprovisionnement.

Ypres_155Rimailho

 

A l'heure prévue, 9h, à peine arrivée, la 17e DI traverse Ypres et exécute son mouvement. A midi, l'avant-garde atteint la ligne anglaise, à Fortuin. Zonnebeke est aux mains des Allemands depuis la veille.

Le général Guignabaudet déploie la division. 3 régiments sont en première ligne et un en réserve de division.
Le 68e reçoit Wallemolen comme objectif, le 90e reçoit Gravenstafel et le 114e reçoit Zonnebeke. Le 125e est maintenu au nord de Wietlje.

 

Ypres2_19141023

 

Les 68 et 90e, sous le barrage ennemi, progressent jusqu'aux tranchées principales allemandes. De son côté, le 114e engage 2 bataillons pour investir Zonnebeke. Dans le bourg, un des principaux de résistance est la gendarmerie. Les Allemands ont organisé défensivement Zonnebeke et ses abords.
Au nord et au sud, les divisions de cavalerie ne peuvent appuyer l'attaque, elles viennent en aide aux divisions anglaises qui subissent à leur tour des attaques.

A 15h30, la 17e division reçoit l'ordre de relève suivant:
"La 17e Division doit effectuer, dans la nuit du 23 au 24, la relève de la 2e division anglaise qui occupe le front Passage à Niveau - rivière à 1500 mètres au sud de Langemarck, soit en s'établissant en avant de sa ligne, soit en se substituant à elle dans ses tranchées."
Général d'Urbal

Cette relève nécessite une réorganisation des emplacements et des missions du 9e CA. Le 125e RI qui devait être engagé offensivement se voit donc attribuer un autre rôle.

Dans la soirée du 23 octobre, le général Dubois (9e CA) reçoit le message suivant du général commandant le détachement d’Armée :
"Ordre Particulier
Au point où nous en sommes, la plus petite rupture d’équilibre sur un point peut faire définitivement pencher la balance en notre faveur. Les troupes que vous avez devant vous et sur votre gauche paraissent appartenir pour la plupart à des corps de nouvelle levée sans grande valeur.
Profitez-en pour prononcer votre offensive sur Roulers avec la plus grande vigueur, sans vous inquiéter de savoir si vous êtes en flèche ou non.
Flanc-gardez vous à droite et à gauche et pousser de l’avant, quoi que fassent vos voisins de droite ou de gauche, sans vous inquiéter autrement d’eux que pour savoir ce qu’ils font. Tâchons de faire le trou.
Attaquez demain, aussitôt qu’il vous sera possible.
Général d’Urbal
Le 24 au matin, une instruction arrive du Détachement d’Armée :
Roosbrugge, 24 octobre 9h30
Instruction personnelle et secrète.
« D’après un renseignement obtenu cette nuit, les XXVIe et XXVIIe Corps allemands, partant de la région de Courtrai, attaqueraient sur Boesinghe et Ypres. Cette action est extrêmement favorable à l’attaque actuellement en cours. Il est, en effet, préférable pour notre offensive de rencontrer des troupes en mouvement plutôt que des troupes établies solidement sur un front défensif.
Il y a donc lieu de profiter de cette situation pour attaquer vigoureusement et repousser, sans leur permettre de s’accrocher au sol, les adversaires, dont les formations sont peu consistantes, qu’on rencontrera »
V. d’Urbal

Le général Foch y va aussi de son couplet :
Général Foch à général commandant le 9e Corps, le 24 octobre à 12 heures
Tous les éléments du 9e Corps sont actuellement débarqués ; prendre toutes les dispositions (transport en autos, etc…) pour que tous ces éléments soient utilisés aujourd’hui et que l’action en reçoive une nouvelle impulsion. Il nous faut de la décision et de l’activité.
J. Foch

A 7 heures, la préparation d’artillerie se déclenche. Une fois terminée, les attaques sont lancées.
Les 66e et 125e avancent d’un kilomètre vers Poelkapelle. Le 68e poursuit son avance de la veille et gagne ainsi 500 nouveaux mètres. Les tranchées allemandes sont enlevées à la nuit.
Le 90e gagne du terrain.
Dans Zonnebeke, le 114e mène un combat de rue, progressant de maison en maison. Ayant amené un 75 en première ligne, la caserne de gendarmerie cède enfin.

Vers 11 heures, une sérieuse contre attaque allemande se fait sentir sur les 90e et 114e. Des éléments de la 18e DI sont engagés afin de couvrir le flanc droit de la 17e DI. Deux bataillons du 135e sont ainsi engagés à au sud de la route de Passendale.

A 18 heures, le colonel Briant, chef de corps du 114e, rend compte qu’il tient tout le village de Zonnebeke.
Les combats continuent toute la nuit. .

Ypres2_19141024

L’offensive française se poursuit
5 bataillons de la 18e DI entrant en action. De plus, l’affectation de 2 bataillons territoriaux au 9e Corps, permet de libérer la 17e DI des tâches de renforcement et de terrassement de la ligne de front. Au 268e RI, deux bataillons sont alors affectés à la première ligne.
Dans la nuit, le 90e RI échoue dans sa prise de Gravenstafel et le 66e doit repousser plusieurs attaques allemandes.
A 7h du matin, l’offensive reprend. Sous un barrage ennemi violent, la progression est lente. Des soucis dans l’avancement entre le 66e et le 125e sont signalés et empêchent la progression.
9e Corps d’Armée
Etat-major
Ypres, 25 octobre, 13h30
Ordre au général commandant la 7e Division de cavalerie
-   Le 66e rend compte qu’il ne peut progresser parce que le 125e ne marche pas. Le 125e ne marche pas parce que le 66e ne marche pas non plus. Et c’est ainsi de la gauche à la droite.
Cela peut durer longtemps.
-   L’ordre est formel : Le 66e attaquera sans tarder Poelkapelle.
Général Dubois
Ypres2_19141025

A 14 heures, le 268e et le 68e ont progressé d’environ 1 kilomètre, le 90e de 500 mètres.
Le 114e a débouché de Zonnebeke. Le 135e entre en ligne.
Les 68e et 268e atteignent le Stroombeek, le 90e occupe Gravenstafel. Le 114e a dépassé Broodseinde.
La 18e division a achevé son déploiement, ainsi le 77e s’installe dans les tranchées situées à l’est de la route de Beselare.
L’attaque conjointe des 66e, 125e et du groupe cycliste de la 7e division de cavalerie progresse faiblement dans la direction de Poelkapelle.

Le 9ème corps d'Armée est enfin au complet et complètement déployé. Malheureusement, les unités sont dispersées, en effet, 2 brigades ont leurs régiments séparés et placés aux extrémités du front.

Jusqu'à présent Paschendaele avait été l'objectif principal des attaques françaises. A partir du 26, Poelcapelle devient l'objectif principal, ce changement est effectué en lien avec la nécessité de venir plus directement en aide aux forces franco-belges du secteur de l'Yser.

Détachement d'Armée de Belgique
Etat-Major
Au quartier général, 25 octobre 18 heures
Instruction particulière pour M. le général Dubois, commandant le 9e corps d'Armée.
Il importe de profiter de l'avance gagnée par le 9e corps pour déclencher, à l'est de la foret d'Houthulst, une attaque en forces destinée à dégager le front de l'armée belge et à élargir la trouée déjà faite dans la ligne ennemie.
A cet effet, M. le général dubois, avec tous les éléments dont il dispose et la 31e division d'infanterie, qui débarquera dans la région d'Ypres et qui sera en mesure de se mettre en mouvement le 26 octobre à partir de midi, prononcera ce jour-là, sur l'axe Staden-Cortemarck, une offensive qui devra être menée avec la plus grande vigueur. Cette attaque sera préparée, dès le matin du 26, par une attaque sur Poelcapelle.
L'attaque sur Passchendaele sera vigoureusement continuée par les unités déjà engagées sur ce point.
V. d'URBAL
.

Ypres2_19141026

Dès 15 heures, les 125 et 66e RI déclenchent l'attaque, progressant très lentement par infiltration. A 18 heures, l'assaut vient s'échouer sur les barrières de fil de fer allemands. La participation de la 31e division ne s'effectua pas, la pagaille dans la transmission des ordres, l'inorganisation firent que celle qui devait apporter l'élan supplémentairene fut même pas engagée, les premières unités arrivant à Saint Julien à 17 heures.

Au centre, la 17e Division, déjà éprouvée, poursuit son offensive. Les 268 et 68e RI réalisent un gain de mille mètres, alors que les 90 et 114 e RI ont aux un gain de 300 mètres. Une centaine de prisonniers est réalisée. Engagées depuis 4 jours et 4 nuits, les troupes accusent la fatigue.

A droite, les troupes de la 18e DI doivent se retirer du sud de la voie ferrée, le commandant de la 7e division anglaise se plaignant du fait que ses troupes sont gênées par la présence des troupes de la 18e DI qui ne devraient se trouver là.
Ce jour, le lieutenant-colonel Maury, chef de corps du 135e RI, tombe à l'ennemi en entrainant ses troupes lors d'une attaque.

Chaque camp a des missions offensives. Chacun attaque et finalement neutralise l'adversaire. A chaque fois les résultats sont partiels. Malgré cela, les ordres sont toujours offensifs:

26 octobre, 20 heures.
Points d'attaque (ne pas permettre qu'on les perde de vue):
17ème division: Passchendaele puis Roulers
31ème division: Westroosebeke puis Staden
Groupe Hély-d'Oisel: Poelcapelle, puis Sud-nord (liaison avec le corps de Mitry)
Action vigoureuse, incessante, à fond partout. Citations à la première compagnie qui entrera à Poelcapelle et à la première compagnie qui entrera à Passchendaele et s'y maintiendra.
Me proposer pour croix et médaille militaire tous ceux qui se seront fait remarquer par leur vigueur.
V. d'URBAL.

Le commandant du 9e CA prescrit alors de reprendre les attaques dès 6h.30 le 27 octobre.
Les gains du jour sont maigres. Quelques maisons au 114e RI, quelques tranchées au 77e, très légère avance au 66 et 125e RI et faible progression à la 31e DI, vers Spriet.

Les 28 et 29 octobre, les ordres sont les mêmes.

Détachement d'Armée de Belgique
Rousbrugge, 28 octobre, 21h30
L'offensive continue demain, 29 octobre, sur tout le front, dans les mêmes conditions que le 28.
la densité actuelle des effectifs de votre secteur permet d'espérer que nous pourrons faire un grand pas en avant.
V. d'URBAL

Le 66e perd quelques tranchées suite à une attaque allemande puis les reprend en milieu de journée. La 31e DI occupe une ligne de tranchée ennemie mais ne peut déboucher. Les contre attaques ennemies pèsent sur les actions de la 17e DI, dont les gains sont maigres. A la 18e DI, les combats sont confus et violents.

Le statu-quo régne donc sur le front du 9e corps d'Armée, malgré les appels à l'offensive.

En ce 30 octobre 1914, les attaques incessantes des deux côtés continuent.
Dans la nuit du 29 au 30, une attaque des 114 et 90e RI permet le gain d'un bois au nord de Graventafel. les ordres pour le 30 demandent de continuer les attaques. Un groupement regroupant la 31e division (81, 122 et 142e RI) et le détachement Hély-d'Oisel (66, 125e RI et 7e division de cavalerie) est constitué sous les ordres du général Vidal en vue de pousser dans l'axe de la route de Saint Julien à Poelcapelle.

Ypres2_19141030

Pendant ce temps, les attaques allemandes continuent. Le 135e RI subit 3 heures durant une offensive qui durait jusqu'à 9h.00. La 18e DI amorçait un mouvement vers l'avant vers midi, mais une contre attaque se produisait sur la droite du 77e RI. Alors que le 16e corps d'Armée arrivait vers le milieu de la matinée en vue de complèter les mouvements offensifs du 9e CA, de graves complications survenaient brusquement.

A 11 heures, le 1er corps anglais fait savoir que la pression est de plus en plus grande sur son front. A 15 heures, la demande de secours est pressante. Hollebeke est perdu. Une brigade de la 6e Division de cavalerie est envoyée aux alentours d'Hooge. Les 2ème et 7ème divisions anglaises se sont repliées l'une à Saint Eloi, l'autre à Klein-Zillebeke. Devançant l'urgence, le commandant du 9e CA avait déjà émis l'ordre suivant, car Ypres est directement menacé:

9e Corps d'Armée
Etat-Major
3e Bureau
Poste de commandement Ypres - 3à octobre 13h30
Les deux bataillons du 68e et le bataillon du 268e formant réserve à la disposition du commandant du corps d'armée, sous le commandement du lieutenant-colonel Payerne, se porteront au reçu du présent ordre, par Saint Jean et Potijze, sur Zillebeke où ils se mettront à la disposition du général commandant le 1er corps anglais
Général DUBOIS

Malgré le départ des troupes de secours, les combats continuent néanmoins. Le 290e RI, par un brillant combat, se rend maître des tranchées couvrant Vallemolen. Lancée à 17 heures, l'attaque permit le gain de la première ligne de tranchées ainsi que quelques maisons du village.

Une période critique commence pour les unités alliées. Le XVe corps allemand est entré en action, accompagné par une partie du IIe corps bavarois et du XIIIe corps d'armée. Ils pésent sur le secteur anglais, ce qui déséquilibre le positionnement allié. De plus, l'Yser étant maintenant inondés, certaines unités sont utilisées pour peser sur le saillant d'Ypres.

Cela se ressent tout de suite dans les ordres données aux troupes du 9e corps d'Armée. Le détachement Payerne devient le détachement Moussy avec l'arrivée de renfort prélevés sur les lignes de front.

9e Corps d'Armée
Etat-Major
Ypres, 30 octobre, 22h30
Ordre particulier aux généraux commandant les 17e et 31e divisions d'infanterie
Par ordre du commandant de l'armée, il sera formé demain, 31 octobre, sous les ordres du général Moussy, un détachement comprenant cinq bataillons, trois batteries, six escadrons, pour être mis à la disposition du 1er corps anglais. ce détachement sera constitué ainsi qu'il suit:
1) Détachement Payerne (2 bataillons du 68e, 1 bataillon du 268e), déjà à la disposition du 1er corps anglais;
2) Un bataillon du 68 et un bataillon du 268e, à relever cette nuit par la 31e division;
3) Une brigade de la 6e division de cavalerie, déjà à la disposition du 1er corps anglais;
4) Un groupe d'artillerie de corps pris parmi ceux de la 31e division;
Le général Moussy viendra de suite à Ypres (Hotel de ville) prendre les instructions du général commandant le 1er corps anglais.
La relève des bataillons du 68e et du 268e sera faite par deux bataillons de la 31e division, après ententes avec les deux généraux de division.
Ces différents éléments seront mis en route de manière à se trouver à Zillebeke à 6 heures. itinéraire: Saint-Jean, Potijze, Halte de Zillebeke
Général DUBOIS
.

Au final, les 2 bataillons des 68 et 268e RI furent remplacés par deux bataillons du 90e RI.
Le 9e corps ne possèdait alors plus de réserve, hormis le 7e Hussards à Saint-Jean.
Pendant ce temps, le 1er corps anglais fut violemment attaquer à Gheluvelt. Malgré une forte résistance, la ligne anglaise dut reculer jusqu'à un bois entre Hooge et Veldhoek.

Ypres1_19141031

Un fait décisif se produisit alors. Il est reporté ainsi dans les Mémoires du général Dubois:

"...
Pendant cet entretien, le commandant Jamet, demeuré devant le poste de commandement, voit passer l'automobile du maréchal French qui rentrait à son quartier général. faisant à nouveau preuve d'initiative, il l'arrête, lui fait connaitre que le général Foch se trouve là et lui expose qu'étant donnée la situation, celui-ci serait sans doute très désireux de s'entretenir avec lui. les commandants des forces françaises et anglaises se trouvent ainsi réunis.
Concours de circonstances providentiel qui met en présence sur le terrain d'action, à un instant critique où il fallait une décision immédiate, les deux chefs dont les quartiers généraux étaient éloignés de 40 kilomètres! Ainsi put être tranchée en quelques minutes une question qui, autrement, n'eut pu être solutionnée en temps utile.
Le général Foch annonce au Maréchal que le 9e corps vient d'envoyer à sir Douglas Haig sa réserve qui va arriver sur le théatre de l'action. Des forces importants, ajoute-t-il, sont en cours de débarquement, qui viendront appuyer l'armée anglaise au point du jour. Il obtient du maréchal French que celui-ci retire l'ordre de retraite donné aux troupes anglaises.
...."

Ypres en fut certainement sauvé. le positionnement des renforts français permit alors aux troupes anglaises de se ressaisir et ainsi de se fortifier, donc d'opposer une barrière aux attaques toujours grossissantes des Allemands.

Mais les combats autour d'Ypres continuèrent pour le 9e Corps et ce jusqu'en mai 1915, pour certaines unités (152e DI - 304 Brigade - 268 et 290e RI) qui virent rappelée en secteur suite aux attaques aux gaz d'avril 1915.

Sources:
2 ans de commandement sur le front de France - Général Dubois - Lavauzelle 1921
L'hiver oublié - Aleks Deseyne - 1983

 

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23 juin 2017

Les lecteurs du blog sont formidables.

Un message particulier, en effet, ce n'est pas tous les jours que j'en fais de tels.

Merci à Pierre qui, depuis le Maine et Loire, m'a gracieusement offert une photo souvenir du 90e RI, prise en 1899. Ce cliché qui pourrait sembler anodin est en réalité très intéressant, il regroupe les sergents et sergents-fourriers du régiment. Ceux-ci sont reconnaissables à leurs galons dorés en bas de manche et à celui au dessus du coude pour les fourriers.

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Merci Pierre de votre intérêt pour le blog.

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26 mars 2017

L'hommage de Charles à Charles. La Somme rend hommage aux soldats du Berry

Parmi les messages que je reçois, il en est certains qui me touchent car chargés d’émotion.
Il y a peu de temps, la semaine dernère précisement, j’ai reçu un mail d’un correspondant de la Somme qui m’envoyait la photo de la sépulture d’un soldat du 90e RI qui repose à la nécropole de Rancourt. Charles Pelletier domicilié à Coulemelle (80), entretient et fleurit la sépulture de son homonyme à la nécropole de Rancourt (80), et ce, avec l’aide de sa fille âgée de 11 ans.

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Et oui, vous avez bien lu, il a choisi d’entretenir la sépulture de Charles Pelletier, originaire de Crevant (36) et qui décéda le 8 novembre 1916 à Sailly-Saillisel (80).

Sa fiche sur le mémorial départemental : http://indre1418soldats.canalblog.com/archives/2016/11/08/34503574.html

MDH_PelletierCharles

Charles Pelletier figure sur le monument aux morts de Crevant et sur le monument commémoratif du cimetière communal

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Photos sources Mémorial Gen Web - Crédit Bernard Butet

 

Merci à Charles, merci à sa fille, une pensée pour Charles.

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28 mai 2016

Il y a 100 ans, sur 304, les pénibles journées de mai 1916

En cette veille de commémoration du Centenaire de la bataille de Verdun, ma participation consistera surtout en une relecture du livre d'Albert Le Flohic qui se trouvait à la 10e Cie du 90e RI et qui fut fait prisonnier le 4 mai 1916 sur les pentes de la Cote 304.
Ainsi, je pense à eux tous, ceux qui y restèrent et ceux qui en revinrent:

  • Lundi 1er mai

C’est ce soir que nous remontons en ligne.
La gaîté a disparu. On se rappelle « la dernière fois ». Le dîner de départ est triste. Combien reviendrons-nous cette fois-ci de là-haut ? Voici ce que chacun pense… et cependant personne n’ose poser la question.
Lévy me donne sa photo. (…)
20 heures 30, départ du bataillon.
Je reste en arrière pour régler quelques détails. (…)
La corne du cimetière de Montzéville est très battue. L’aspect du terrain est horrifiant. Les obus s’écrasent parmi les tombes et les éclats métalliques et pierreux volent de tous côtés.
Pendant un quart d’heure, nous restons à plat ventre à la porte du cimetière, attendant une accalmie sous les rafales. L’odeur est insupportable. C’est un mélange de soufre, de teinture d’iode et de pestilence cadavérique. La passerelle est trop dangereuse ce soir, on ne l’utilisera pas.
Courbés en deux, nous gravissons la cote 304, et je rejoins enfin le commandant à l’entrée du poste. (…)
Les camarades que nous relevons se hâtent de nous laisser la place. Le marmitage ayant diminué, ils veulent profiter de l’accalmie.
Mais à peine sont-ils partis que cela recommence de plus belle.

  • Mardi 2 mai

Calme jusqu’à midi. Ça repose de ne plus entendre le fracas des éclatements.
Nous nous équipons car ces silences d’artillerie sont généralement de mauvais augure.
Vers midi, de nouveau, un bombardement extrêmement violent se déclenche encore une fois sur notre première ligne.
Il doit y avoir déjà de fortes pertes.
À la nuit, quelques agents de liaison arrivent des compagnies. Ils sont comme fous, ils ne peuvent à peine raconter ce qui s’est passé.
Le lieutenant Rouaix est blessé. Belloche et Alaphilippe sont tués. Chopinet est grièvement blessé.

  • Mercredi 3 mai

6 heures du matin. Le bombardement reprend. D’abord ce ne sont que quelques 280 sur les premières lignes. Puis vers 7h, le tir reprend de l’intensité. Décidemment le P.C du commandant est bien repéré. Les obus s’écrasent sur lui tout comme si on les posait à la main.
Les premières lignes sont pilonnées sans arrêt. Quel va être le bilan des pertes ce soir au bataillon ? Lentement la journée se passe. J’ai le cafard. Le commandant est soucieux. Je ne l’ai encore jamais vu dans cet état. À chaque instant il demande aux hommes qui sont juchés sur les derniers barreaux de l’échelle de le renseigner sur le tir de l’artillerie qui fait rage. Il redoute une attaque car il sait que ses compagnies qui sont squelettiques ont beaucoup souffert de la dernière période de tranchée.
La nuit vient. Quelques coureursde boyaux arrivent. Ils ont passé dans le feu de barrage et c’est tout haletants qu’ils transmettent leurs renseignements.
Nos pertes sont extrêmement importantes en tués et en blessés. Les hommes n’en peuvent plus et les plus cuirassés sont à leur tour démoralisés par ce feu d’enfer qui les hache sur place. Depuis plusieurs heures, nous n’avons plus de liaison avec le colonel.
Les téléphonistes, au prix de la vie de cinq d’entre eux, ont réinstallé une ligne qui fonctionne une demi-heure. Pourquoi, diable, le colonel n’envoie-t-il personne au P.C du commandant puisque ce dernier ne répond plus. Peut-être a-t-il, d’ailleurs, envoyé quelqu’un ? Peut-être les agents de liaison ont-ils été tués en route ? Des coureurs que nous envoyons d’ici sont partis les uns après les autres. Aucun n’est revenu… et le bombardement n’arrête pas. Nous sommes assourdis. Les nerfs de chacun sont tellement tendus à chaque instant des discussions, voire même des petites disputes, s’élèvent à propos de choses insignifiantes. Les grenades et les fusées qui se trouvaient à l’entrée du poste éclatent ou prennent feu. Une fumée intense, âcre, envahit l’abri. Nus sortons nos masques. Le père Royné qui n’aime pas exposer son monde inutilement donne cependant l’ordre à Savatin et à Dupuis d’aller aux nouvelles. Il leur donne l’ordre d’une voix ferme, sèche, bien qu’il envoie deux hommes à la mort : « Mes petits, il faut absolument aller voir ce qu’il se passe. Partez et bonne chance ! » Mes camarades nous serrent à tous la main et montent tranquillement. Le marmitage est terrifiant. Je dois avouer que je suis très impressionné par leur calme. Ils « savent » que là-haut le terrain est balayé par une rafale d’acier. Ils savent aussi qu’il n’y a pas le moindre boyau. Ils savent enfin qu’ils ne reviendront pas. Ils ne sont jamais revenus.
Savatin a été tué en mettant le pied hors du poste. Dupuis a été tué cent mètres plus loin.
Je prépare mon papier pour le colonel car le commandant Royné a décidé d’envoyer quand même Dodoche faire la liaison.

  • Jeudi 4 mai

3h30 du matin, le jour commence à poindre.
J’ai pu réunir les renseignements des quatre compagnies, non sans mal. Je passe mon casque à Dodoche car il a perdu le sien la nuit dernière. Il part, le commandant lui recommande, de son ton bourru, de ne pas revenir avant la nuit prochaine s’il réussit à atteindre le P.C du colonel.
Il l’embrasse et lui donne une bonne tape dans le dos. Entre temps, sous un feu effroyable, un téléphoniste survivant a posé une nouvelle ligne. Quand il rentre au poste, elle est déjà coupée. Deux agents de liaison réussissent à raccorder un tronçon de ligne et j’apprends que Dodoche, Rolland et « Grassouillet » sont à une centaine de mètres de nous, mais qu’ils ne peuvent absolument pas bouger. Nous admirons tout particulièrement le courage de Dodoche qui, ayant eu la chance d’arriver jusqu’au P.C du colonel, est quand même revenu malgré l’ordre du commandant. Il n’y coupe pas de se faire engueuler car Royné n’aime pas qu’on lui désobéisse… même pour le bon motif.
6h du matin. Voilà 24 heures que le bombardement dure. Le père Royné et Romary, commandant un bataillon du 68e, n’ont cessé toute la nuit de réclamer par coureurs du matériel. Mais les coureurs ont dû être tués en route. Du haut de l’échelle nous voyons une fumée s’élever sur le versant sud de la Côte 304. C’est Esnes qui est en feu. Nos malheureuses tranchées ou plutôt ce qu’il en subsiste ne doivent plus avoir de fil de fer. Quant aux abris écrasés, comment les relever puisqu’il n’y a pas le moindre morceau de bois.
Le commandant est encore plus soucieux que la veille. Le bombardement continue sans arrêt.
14h. Toujours pas d’accalmie, on dirait plutôt que le nombre des éclatements s’accroît encore.
Pourquoi notre artillerie ne répond elle pas ? Nous n’avons pas mangé depuis trente heures. Il y a longtemps qu’il n’y a plus une goutte d’eau à l’intérieur de la sape.
16h. Le commandant demande à Boiron qui est en haut de l’échelle s’il entend quelque chose.
Au milieu du vacarme assourdissant, il ne perçoit que quelques coups de feu isolés.
« Ils vont sûrement attaquer » crie Royné. « Que tout le monde s’équipe complètement et que chacun soit près ».
« Les voilà, les voilà ! » lance Boiron. « ils ont enlevé la première ligne et sont en train de dépasser le poste ». Le bombardement est toujours aussi violent. Mais les Allemands ont ménagé des couloirs à leurs troupes d’assaut. Personne ne s’affole, le calme le pus complet règne dans en ce moment dans l’abri. Lavigne, revolver au poing monte jusqu’à la sortie. Je me tiens derrière lui. Alors qu’il mettait le pied sur le dernier barreau de l’échelle une grenade arrive, Lavigne la reçoit en plein sur sa capote. Sans perdre une seconde et avant qu’elle n’éclate il la relance au dehors. Je redescends l’escalier car Royné appelle.
« Vont-ils forcer nos cagnas à coups de grenades ? »
« Qu’allons nous faire ? »
« Résister ? »
Nous n’avons pas dix fusils, nos officiers ont bien leurs revolvers…les téléphonistes aussi…mais pas de cartouches.
Attendons. Peut-être que toutes les compagnies ne seront pas anéanties et que nous allons pouvoir en rejoindre une. Sortir ? Comment ? Le bombardement est véritablement épouvantable. Les Allemands ont attaqué et attaquent encore sous leur propre barrage. Nous les voyons sauter sous leurs propres obus.
Soudain, on crie. C’est de l’Allemand... Au même instant, un des nôtres nous lance : « Ça y est nous sommes faits. » Tout est fini.
Je pense à prendre ma musette et foule au pied quelques papiers qui ont mal brûlé, car sur l’ordre du commandant, j’avais fait un brasier de tous mes papiers une demi-heure avant.
J’aperçois un casque, je le prends, mais il est trop petit. Là-haut, les Allemands nous pressent.
Avant de partir, je bois un grand coup à la bonbonne… car on ne sait jamais !
Le commandant Romary me demande ma carabine et mes chargeurs. Je les lui passe. Royné fait peine à voir. J’essaie de le remonter en lui faisant en lui faisant ressortir qu’il n’a rien à se reprocher et qu’il a fait tout ce qu’il a pu ; qu’avec une poignée d’hommes désarmés, on ne peut pas empêcher un régiment de passer. Quelqu’un crie : « le commandant Romary tire avec la carabine à Decaux ». « C’est idiot, il va nous faire bousiller tous ». Le père Royné répond :
« Fermez vos gueules, il fait son devoir ». C’est à moi, maintenant qu’il appartient de parlementer avec les Allemands. Cette fois ci, je suis en avant et Lavigne me suit. J’arrive au jour. Ils sont là. L’un d’eux assis sur la porte de l’abri nous fait signe de sortir. Du doigt, il nous indique le chemin. Comme par enchantement, le canon ne gronde plus. Le soleil nous éblouit.

Sources: Albert Le Flohic - Cinquante ans après

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Albert Le Flohic (1895-1974)
Photo datant de 1952

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20 avril 2016

Du 20 au 26 avril 1916, au 90e RI, en secteur à la Cote 304.

Le 20 avril, le 9e CA monte en ligne et vient apporter sa part de sang à l’enfer de Verdun. C'est finalement dans le secteur de la Cote 304 que le 9e CA va agir. Dès ce jour, la 17e Division monte pour la première fois en ligne et prend contact avec l'enfer de Verdun.

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carte_generale_Cote304Verdun

 Plus que de reporter ici une interprétation personnelle, je préfère vous laisser découvrir le témoignage du Commandant Bréant du 90e RI qui narre ces dures journées dans son ouvrage: "De l'Alsace à la Somme", publié en 1917 à la Librairie Hachette.

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Nota: Le livre fut publié pendant le conflit, aucun numéro d'unités et aucuns noms propres ne figurent dans l'ouvrage, ceux-ci sont remplacés par des  .... Afin de permettre une meilleure comprhension, j'ai dans la mesure du possible et surtout de la capacité à identifier ces manques, je les ai donc remplacés par leur vraie signification entre crochets. Je ne suis donc pas à l'abri d'une erreur.

 

20 avril. - Le premier bataillon part pour le secteur, à cinq heures du soir. Les autres bataillons, et, dans chacun d'eux, les compagnies, s'échelonnent. Quand je passe, vers six heures, avec le colonel, au-dessous de Béthelainville, une éclaircie se produit : le ciel et les bois sont superbes. Les lignes française et allemande, d'un bout à l'autre, sont en feu. On voit de toutes parts les éclairs des départs d'obus et la fumée des éclatements. Les deux lignes qui se côtoient à courte distance sur le Mort-Homme disparaissent dans un nuage épais. C'est un spectacle formidable, inoubliable. Notre route, qui descend sur Montzéville, est marmitée. Nous laissons nos chevaux et nous allons. Nous croisons des corvées de ravitaillement. A huit heures nous arrivons au poste de commandement, au milieu de quelques explosions. Ce sera ainsi tout le temps, et nous serons prisonniers là, combien de jours ! On ne peut se rendre ici que de nuit. Il n'y a pas de boyaux de communication. Tout est à faire. Je ne puis dormir que deux heures dans un fauteuil, le colonel B..., qui reste encore ce soir, occupant la couchette. Pendant cette relève, nous avons perdu vingt hommes dont six tués.
A quatre heures du matin je vais sur le pas de la porte. Des obus tombent assez près. J'aperçois deux beaux gars casqués ; ce sont les officiers des compagnies du ...e que nous venons de relever. D'autres surviennent, et nous causons jusqu'à six heures, heure où ils partent avec le colonel .B.... Un Allemand blessé a été, pris dans la nuit par les nôtres.

21 avril. - Ayant à peine dormi depuis deux nuits, je sommeille dans l'après-midi. J'ai la sensation d'être dans une cabine de paquebot et d'entendre les paquets de mer s'abattre sur la coque. C'est le bombardement qui recommence. A cinq heures et demie, les grosses marmites couvrent le Mort-Homme et l'odeur des gaz lacrymogènes nous parvient. Mes yeux picotent. Si le ...e ne pouvait se maintenir au Mort-Homme, nous serions sérieusement menacés sur notre flanc droit. Notre artillerie répond vigoureusement et abondamment. Mais l'artillerie lourde, nous manque. Il est certain qu'à la distance où elles sont, leurs batteries échappent aux nôtres. Tout le problème de la guerre est là. Quant à la raison pour laquelle, après vingt et un mois, les positions qui entourent Verdun n'étaient pas fortifiées, c'est là un mystère pour nous.
Le bombardement intense se prolonge toute la journée, puis dure par intermittence toute la nuit. Nous perdons encore vingt hommes, dont huit tués

« 22 avril : Le mauvais temps persiste. La nuit a été atroce. Les ravitaillements sont difficiles, les corvées pénibles dans cette obscurité. Ce matin, la pluie encore. La boue s’infiltre partout.
A une heure trois quarts de l’après-midi, le bombardement des grosses pièces allemandes reprend, mais plus au Sud sur le Mort-Homme et plus à l’Ouest sur nos lignes, principalement dans le ravin de la Hayette.
Les nuages de fumées noires et grises montent du sol, comme des panaches régulièrement espacés. Cela va durer sans doute jusqu’à la nuit close. Les journaux, les lettres qu’on reçoit continuent à émettre des pronostics. Ici, l’on ne voit pas si loin. Les choses sont simples. Des positions sont écrasées sous des projectiles énormes. Des troupes d’infanterie ont ordre de rester là. Elles y restent, et s’usent. Notre artillerie tire beaucoup, mais sa portée est insuffisante. Les données du problème sont élémentaires. Elles contiennent des réalités horribles pour certains. Personne ne peut s’en rendre compte sans l’avoir vu. Mais laissons cela. Les mots ne changent rien à rien.

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Tranchées Cote 304 - Ltn Jabien 268e RI

 Il est autrement intéressant de regarder nos hommes. En dehors des instants terribles, ils plaisantent. Un de nos coureurs nous arrive ce matin en signalant des conducteurs (des obus) et en parlant de Théodule (l’artilleur allemand). Notre cuisinier est un être extraordinaire. Il fabrique notre dîner à Béthelainville, l’apporte en voiture jusqu’à Esnes, et de là jusqu’ici, à pied. On fait réchauffer avec de l’alcool solidifié.
Le plus dur c’est de ne pouvoir sortir de ce trou. Nous sommes dans un abri qui a dû être construit avant l’évacuation des premières lignes, et qui servait sans doute à l’artillerie. Aussi est-il relativement solide. Il est bien entendu que si un 305 tombe dessus, rien n’en subsistera. Nous sommes quatre là-dedans, avec de la lumière nuit et jour. Dans d’autres abris, les coureurs de liaison, les pionniers, les téléphonistes, tous ces organes qui nous gardent en contact avec les divers éléments du régiment. Les fils sont coupés constamment.
A une heure du soir, un bombardement terrible se déchaîne sur nos lignes. Il ne cessera, et encore incomplètement, qu’à sept heures. Vers quatre heures, nous apprenons par coureur que l’attaque se déclenche. Nous mettons nos casques et prenons nos revolvers. Une corvée de pionniers part en ravitaillement de cartouches. Le jeune sous-lieutenant Sch[merber] les dirige avec sang-froid.
Les ordres se transmettent avec beaucoup de calme. Sur nos lignes, les obus continuent d’éclater. A sept heures, une accalmie se produit. On nous apporte la nouvelle de la mort de deux officiers, dont le prêtre capitaine M[illon]. Les Allemands ont attaqué par vagues et ont été arrêtés par notre fusillade et par un barrage bien réglé. Le colonel attend d’autres renseignements.
Ils nous parviennent. Le capitaine B[audiment] est tué, cinq lieutenants sont blessés. Dans la troupe, 150 blessés, 80 tués et des disparus. Rien qu’à une compagnie de mitrailleuses, il y a cinq pièces hors d’usage, 17 tués et 16 blessés. Nous sommes surpris qu’il y ait presque autant de tués que de blessés ; cela déroute les statistiques. Mais, étant donné le bombardement qui a eu lieu, il est bien plus étonnant qu’il y ait encore des vivants.

Les Allemands ont attaqué sur tout le front du [90]ème et de nos voisins de droite, 32ème compagnie* du [161]ème. Ils ont été contenus, mais il semble qu’ils soient restés accrochés sur deux points en face de notre gauche, dans un bois défendu par le bataillon R[oyné], et dans le ravin de la Hayette où se trouve la liaison entre le [90]ème et le [161]ème. Aussi ne sommes-nous pas étonnés de l'ordre que nous recevons à dix heures. Après un tir de notre artillerie sur ces points, envoyer, de minuit à deux heures, de fortes reconnaissances pour «chasser la vermine». Ainsi s'exprime le colonel, qui répond au téléphone : « Je suis certain que tout ira bien. »
A onze heures de nuit, on nous amène un prisonnier. Toute la nuit, c'est un va-et-vient continuel pour ravitailler la première ligne en cartouches et en fusils. Cela se passe sous un ciel pluvieux d'une obscurité d'encre, dans la boue. Les coureurs partent dans la rafale d'obus, pour suppléer aux fils téléphoniques coupés, que des équipes réparent entre-temps. A onze heures de nuit, on nous amène un prisonnier. Toute la nuit, c'est un va-et-vient continuel pour ravitailler la première ligne en cartouches et en fusils. Cela se passe sous un ciel pluvieux d'une obscurité d'encre, dans la boue. Les coureurs partent dans la rafale d'obus, pour suppléer aux fils téléphoniques coupés, que des équipes réparent entre-temps.
Vers onze heures, on remet au colonel … un perdreau, et une carte de visite ainsi libellée : «LIEUTENANT R… , chevalier de la Légion d’honneur, médaillé militaire, a l’honneur d’envoyer au colonel un perdreau tué par le porteur pendant l’action, lequel porteur est allé le ramasser en avant de la ligne sous les obus, donnât ainsi à ses camarades un bel exemple de crânerie »
Nous recevons les journaux de Paris d’aujourd’hui même, 22 avril. C’est une sensation curieuse que de lire au communiqué : « Grande activité d’artillerie dans le secteur de la cote 304.

23 avril. - Matinée encore pluvieuse. Cependant le soleil se montre un peu.
Les pertes du régiment sont bien fortes, et notre séjour ici ne fait que commencer. Les reconnaissances de la nuit n'ont plus trouvé les Boches, qui s'étaient retirés. Mais, devant le 3e bataillon, des trous de tirailleurs avaient été fraîchement creusés. Vers neuf heures, le ...e ramène une dizaine de prisonniers.
La matinée est assez calme ; il y a presque une heure d'accalmie. Après quoi, l'échange de projectiles ne cesse plus. Il est à craindre que le bombardement ne reprenne aujourd'hui. Les Allemands cherchent sûrement à s'infiltrer, par le ravin de la Hayette, entre nos lignes et le Mort-Homme. Si le Mort-Homme tombait, nous serions pris d'enfilade.
Nos pertes sont aujourd'hui de 7 tués et 22 blessés. Evidemment, en comparaison de celles d'hier, est peu. Cependant, quelle éloquence dans ces chiffres que j'enregistre pour le troisième jour. Que l'on établisse une moyenne, en calculant que mon relevé ne porte que sur 1 500 mètres de l'immense front; certes, ce point du front est l'un des trois ou quatre qui sont le plus difficiles à tenir en ce moment; c'est égal, quelles conditions de guerre !
Dans une des reconnaissances de la nuit, le sous-lieutenant de D... a découvert, au fond des trous de tirailleurs dont j'ai parlé, des dépôts de grenades, de couteaux, de fusils, d'appareils à gaz, mis là dans une intention, mais laquelle? Des guetteurs surveillent l'endroit. En somme, nous nous posons les questions suivantes : pourquoi, après deux jours d'un bombardement fantastique, les attaques n'ont-elles pas été plus poussées? Pourquoi ces préparatifs mystérieux? Il est visible que les. soldats boches n'ont pas grande envie de marcher ; mais on sait qu'on emploie chez eux certains moyens pour les y forcer. Sommes-nous sous le coup d’un assaut sérieux, ou ne devons-nous attendre qu'une nouvelle usure par l'artillerie?
Ce soir de Pâques, je suis sorti de la cagna vers onze heures. Le ciel, sans nuages, fourmille d'étoiles. Il fait bon, mais la nuit reste obscure. Le spectacle est féerique, diabolique aussi. Des fuséesmontent, des projecteurs balaient l'espace, un avion glisse, invisible, dénoncé par son moteur. Des éclairs illuminent les lignes fuyantes des côtes; l'on entend les sifflements, les miaulements desobus et de leurs éclats. Les hommes casqués, portant du matériel, s'interpellent, trébuchent. La menace de la mort plane partout sur cette nuit qui, pourtant, après les pluies, exhale tout le charme du printemps et de la vie.
Il ne reste plus grand monde de la musique, de l'autre régiment de la brigade, le …e. On sait que les musiciens sont brancardiers auxiliaires. Ils se tenaient donc à Esnes, dans une cave, près du poste de secours, pendant le bombardement d'hier. Un obus a tout défoncé, tuant douze musiciens, blessant tous les autres.
L’abbé M[illon],  capitaine, a été tué dans son poste téléphonique, en même temps que le téléphoniste. Le capitaine B[audiment] a eu la tête emportée par un obus, au moment de l’attaque, alors qu’il commandait « Feu à volonté ! » Le lieutenant L..., couvert de décorations, est resté enseveli pendant deux heures. Il n'en décolère pas. Il a un pied gelé et refuse de se faire soigner.
11 h. 25 de nuit. - Le 75 tonne. Le téléphone marche. On ne dormira pas cette nuit. Quelle vie étrange, et pourtant comme tout était terne avant cette guerre ! Comment ceux qui réchapperont prendront-ils après cela la vie de chaque jour, la vie tout court? Pourtant, pas un, naturellement, qui ne souhaite de durer jusque-là, pour voir.

24 avril.. - Un bombardement effroyable eu lieu sur nos lignes cette nuit. Nous n'en savons pas encore les résultats.
Ce matin, il fait un temps superbe. Les avions boches sont en l'air depuis l'aube, prenant tranquillement des points de repère. Le tir de l'ennemi, destiné, je pense, à nos batteries, tombe pour le moment dans les champs, pas bien loin de nous, mais inoffensif jusqu’à présent.
Vers six heures du soir, de gros obus atteignent le poste de commandement. Rien d'étonnant, puisque nous avons vu les avions allemands opérer impunément au-dessus de nous. Ce n'est d'ailleurs qu'un prélude, car à sept heures une attaque se déclenche. Deux heures durant, c'est le formidable concert d'artillerie, tous les coteaux éclairés par les jets de flamme des départs d'obus, et, sur le Mort-Homme, dans le ravin de la Hayette, le feu d'artifice des fusées qui demandent éperdument, sans cesse, sans trêve, que le tir sauveur de notre barrage ne s'interrompe pas. Au milieu de tout cela, nous dînons. Je ne pense pas qu'il soit possible de vivre une vie plus intense que la nôtre. Dans ces deux pièces communicantes, sous la terre, notre réunion de cinq officiers, avec les ordonnances, donne l'effet d'un équipage de sous-marin en pleine traversée. Au moment le plus critique, on s'inquiète à peine ; à d'autres, ce sont des gaietés folles. Le colonel s'est étendu pour dormir un peu: au bout d'un instant, je suis obligé de le réveiller, parce que la brigade le demande au téléphone. A peine le récepteur en main, je vois une malice dans ses yeux. On lui dit que l'on sait par l'artillerie lourde que les Allemands doivent attaquer sur tout notre front. Nous éclatons de rire : l’artillerie lourde, est l'objet constant de nos railleries. On ne la voit jamais, on ne l'entend pas assez. Le colonel téléphone. aux chefs de bataillon pour les prévenir: «Bonjour, mon vieux ; ça va bien? Ecoutez. Tuyau de l'artillerie lourde. Les Boches vont attaquer tout le front. On ne sait pas quand. Dans une heure, dans quinze jours, ou dans un an. Donc, dormez sur vos deux oreilles mais ouvrez l’œil. Compris? Bonsoir.» Il ajoute pour nous: « Il est évident que l'artillerie lourde, étant très loin en arrière, voit très bien tout ce qui se passe là-bas. Ce doit être un tuyau du cuisinier.» Il se tourne vers le cuistot : «C'est encore toi ! C'est ton copain de chez le kronprinz qui t'a renseigné?» Et ainsi de suite.
Au dehors, vers dix heures, la féerie diabolique. Un ciel d'étoiles. Des fusées sans nombre. Des éclairs d'artillerie, partout, tout près, très loin. Sans arrêt, un halètement puissant : les obus en plein vol. Le ronflement d'un moteur d'avion qu'on ne voit pas.
A l'intérieur le téléphone n'arrête pas. Il rend compte qu'une voiture de munitions, écrasée par un obus, à Esnes, barre la route aux ravitaillements. Il dit les pertes: à telle compagnie, 7 tués ; à telle autre, 8 blessés à une troisième, on ne sait, des morts et ,des blessés, ensevelis et qu'on n'a pu encore dégager. Et le canon gronde toujours. Après l'attaque, les Allemands seraient restés dans une petite tranchée, à 200 mètres en avant des lignes. Il se pourrait très bien qu'une nouvelle attaque, plus importante, ait lieu. On ne là redoute guère. Les revolvers, les masques, sont là, à portée. Ce serait un tel soulagement pour notre haine, de les voir enfin face à face !
Les journaux arrivent. Communiqué :«A l'ouest de la Meuse, après une violente préparation d'artillerie... les pentes du Mort-Homme.... » Il s'agit de nous.

25 avril. - Beau temps, très beau, même. La sérénité de la nature qui ramène son printemps s'oppose à la misère que l'humanité se crée à elle-même.
Grande lutte d'artillerie dans l’après-midi. Le tir de part et d'autre, est réglé surtout sur les batteries adverses; les hommes ont un peu plus de tranquillité. Pourtant il y a encore des pertes. Nous arrivons au chiffre de 400, dont 170 tués.
Ce soir, la réserve de matériel, avec toutes ses cartouches, brûle à Esnes.
A neuf heures, arrive le colonel du ...e, qui nous relèvera demain. Il fait la reconnaissance avec ses Officiers.

26 avril. - Très beau temps. Six avions allemands, pendant cinq heures environ, ont fait au-dessus de nous toutes les observations qu'ils ont voulu. Je ne veux pas critiquer. Je constate seulement que pas un de nos avions de chasse n'a paru, de toute notre semaine d'occupation des tranchées. Résultat: un tir des plus efficaces sur nos lignes, sur les batteries, sur les villages ; et de lourdes pertes.
Au soir, la relève. Cependant le 2e bataillon reste à Esnes, où le bombardement est effroyable. Je l'ai dit, il n'y a aucun boyau, et pour le moment on ne travaille pas à en creuser. Le ravitaillement, la relève, l'évacuation des blessés, tout se fait par l'unique route d'Enes à Montzéville ; elle est repérée. et criblée d'obus, nuit et jour.
Je quitte le poste de commandement vers minuit. On tire de tous côtés.

A quatre heures du matin, nous nous couchons, à Béthelainville, dans une cave.

* Nota: Une erreur s'est glissée dans le texte du Commandant Bréant, il s'agit vraisemblablement de la 12e Cie du 161e RI et non de la 32e Cie.
Le JMO du 161e RI semble le confirmer

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SHD Mémoires des Hommes 26 N 702/1, vue 30.

Merci à Arnaud Carrobi pour sa relecture attentive.

_______________________________________

 

Henri Baudiment commandait alors la 3ème compagnie du 90ème RI, depuis l’entrée en guerre du régiment. Adjudant à la déclaration de guerre, il venait d’être nommé capitaine à titre temporaire, en date du 30 mars 1916.
Il avait été décoré de la Croix de Guerre par les Français, et de la Military Cross par les Britanniques, à l’issue des combats autour d’Ypres, du 6 au 12 novembre 1914
Louis Cazaubon a consacré un blog au capitaine Baudiment et à sa famille.

 

Au archives départementales de la Meuse, on retrouve trace des inhumations provisoires des capitaines Millon  et Baudiment, sur le territoire de la commune de Jubécourt (55).

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Le Capitaine (abbé) Millon à gauche - Le Capitaine Baudiment à droite

 

Sources:
Collection de l'auteur
Collection particulière Louis Cazaubon
Collection Frédéric Radet
« De l'Alsace à la Somme » - Pierre Bréant – Hachette

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20 janvier 2016

90e RI Somme, 6 novembre 1916, une confusion qui aurait pu être fatale.

Concentré sur le nouveau blog concernant les soldats du département, je peine à trouver du temps pour répondre aux mails en attente et à alimenter ce blog ci. Histoire de ne pas vous abandonner, voici un petit rapport très intéressant trouvé au SHD par Alain Malinowski, historien et grand "fouilleur" d'archives. Voici donc le rapport en question tel qu'Alain le diffusa en 2005 sur le forum Pages1418 (Entre les lignes) - Le message d'origine d'Alain n'est plus accessible.

 

Aux armées le 10 novembre 1916
Rapport du chef d’escadron Breant commandant le 1er bataillon du 90e R.I. relatif à un incident survenu au cours de la nuit du 6 au 7 novembre 1916.
9e CA ; 17e division; 33e brigade; 90e R.I.
 
Au cours de la nuit du 6 au 7 novembre, la 2e compagnie se portait en avant du boqueteau (point 0505) dans la partie du terrain où la 17e D.I. se reliait avec la 18e.
Pendant le mouvement en avant, une demi-section commandée par le sergent-fourrier Aubron dépasse légèrement la ligne à atteindre et tomba sur une tranchée allemande occupée. Les Allemands se rendirent sans combattre et le sergent-fourrier Aubron les ramena, mais il obliqua à gauche et se présenta devant le front d’une section de la 1ère compagnie commandée par le sous-lieutenant Caillou.
Un sous-officier, le sergent Maerten, apercevant le groupe, et reconnaissant très nettement les uniformes des Allemands, ne sachant pas que ceux-ci étaient accompagnés, leur cria :”camarades” en leur faisant signe de lever les bras. Brusquement, les huit hommes qui étaient en tête firent demi-tour.
Le sergent et quelques hommes qui étaient près de lui voyant les boches s’enfuir, tirèrent dans leur direction, le sergent-fourrier Aubron cria alors :”Ne tirez pas, nous sommes des Français qui ramenons des Boches!” Le feu cessa, mais les Allemands avaient disparu à l’exception de cinq.
Il résulte des déclarations du sous-lieutenant Caillou qu’il n’y a eu aucun affolement, mais que le sergent Maerten et ses hommes étaient en première ligne, avaient réellement cru se trouver en présence d’une patrouille ou d’une reconnaissance ennemie égarée.
Cette erreur, au dire du sous-lieutenant Caillou dont le sang-froid s’est affirmé dans ces périodes de combat, est explicable, attendu que les Allemands formaient un groupe suffisant pour que les uniformes français fussent, pour ainsi dire, cachés par les uniformes allemands.
Le sergent Maerten, sous-officier grenadier, a donné maintes preuves d’énergie qui excluent l’idée d’affolement.
Signé : Breant
Vu et transmis :
Il y a là un incident de guerre regrettable mais qui ne me paraît mériter aucune sanction.
Le sergent Maerten, sous-officier grenadier du bataillon est connu pour son courage. Quant au sous-lieutenant Caillou nouvellement arrivé au régiment, il s’est fait remarquer par son sang-froid au cours de cette période.
P.C. le 11 novembre 1916
Le lieutenant-colonel Jumelle commandant le 90e RI.
De l’enquête exposée ci-dessus et dont les résultats sont conformes aux faits dont il m’a été rendu compte, il résulte, à mes yeux que dans des circonstances infiniment difficiles, des gradés du 90e R.I. se sont employés avec audace et énergie. Une erreur regrettable s’est produite, on ne peut le nier, mais on ne saurait accuser d’affolement aucun gradé responsable. Chacun a cherché à s’employer au-delà de son devoir et a dignement porté le poids des responsabilités qui lui incombe.
L’honneur au régiment n’y a rien perdu, au contraire.
Signé : le général Lasson commandant la 33e brigade, PC le 11 novembre 1916.

 

Le JMO du régiment signale que "Huit prisonniers du 105e RI ont été faits dans la nuit", mais il arrête là la mention des faits, il omet de signaler que 3 s'échappèrent dans la confusion. Pour découvrir les faits de la journée et une superbe carte du secteur (page suivante) , on pourra lire le JMO sur le site Mémoires des Hommes

Capture
Sources carte JMO 90eRI - Service Historique de la Défense - Mémoires des Hommes

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12 juin 2015

Léon Meunier, le tambour-major du 90e (réactualisé 2015)

Régulièrement, je trouve de vieilles photos du 90ème RI. Il s'agit là d'une marotte parfois onéreuse, mais pleine de rebondissement. Bien que n'étant pas très physionomiste, il m'arrive de retrouver certains visages régulièrement.

Le dernier en date est un moustachu du 90ème RI. Pas n'importe lequel, un sous officier de la musique du régiment de Châteauroux. Par deux fois, j'ai diffusé son portrait via ce blog, mais cette fois, un troisième cliché le représente à nouveau. On fini par s'attacher.

Voici donc le tambour-chef Léon Meunier:

RI090_SousOff_Musique1909

Pourquoi lui? Où l'ai-je déjà vu?

Notre première rencontre se fit via l'album du régiment de 1904:


RI090_SousOff_Musique1904

Ensuite, deux cartes-photos me permirent de l'identifier nommément. Ces deux clichés le représentent avec ses hommes pendant des pauses casse-crôutes effectuées lors de manoeuvres en 1909 et 1910.
La carte de 1909 dont j'avais effectué la mise en ligne l'été dernier, est de sa main et permet de lui donner un nom.

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Celle trouvée il y a moins d'un mois est celle qui a été le déclencheur de ce rapprochement. Encore lui! me suis-je alors dis.
Toujours en pîque-nique, voici à nouveau notre tambour-major:

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Léon Meunier, tambour-major de 1904 à 1910 connut il le conflit? La réponse malheureusement est très certainement oui, mais en l'absence de données concrètes, il est difficile de repondre.

Sur le site Mémoires des Hommes, on trouve la fiche de Léon Eugène MEUNIER, adjudant-chef du 90ème RI en 1918, mais étant de la classe 1911, il ne peut s'agir de lui.

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Notre tambour-major restera un visage sur de vieux clichés.
Merci à l'ami Stephan, pour des points de détails qui m'ont permis d'éviter un impair.

Rajout 30 juin 2011

Décidement, il y a des personnes comme le tambour-major Léon Meunier qui me poursuivent. Récemment, j'ai à nouveau mis la main sur une nouvelle carte où ce dernier apparait.

RI090_EcoleMusique_Recto_Resize

L'intitulé "90e d'Infanterie - l'Ecole" est clair et précis. Notre tambour-major a en charge la formation des clairons et tambours du régiment.

La correspondance au verso est de l'ordre privé, mais nous permet de déterminer des éléments sur notre chef de musique.
Léon est vraissemblablement marié. La carte est signée "Julie Jeanne et Léon" et débute ainsi "Chers cousins". Nous sommes bien dans le cadre d'une correspondance familiale.

RI090_EcoleMusique_Verso_Signature

En réalité, il s'agit de la deuxième de ce type. Sur la précédente, je n'avais pas prêté attention à la signature "JJ et Léon"

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Dans les deux cas, la carte est adressée à la même famille (Cousins) demeurant à Coudes, dans le Puy de Dôme.

A quand de nouvelles informations concernant Léon Meunier? Je ne sais. En attendant, je passe le blog en mode "vacances" et vous retrouverai certainement aux alentours de fin août, début septembre.

Rajout 20 octobre 2012

Il y a des personnes qui vous poursuivent, Léon Meunier est de ceux-là.
Regardez bien, il est là au centre de cette carte des ous-officers du 90e RI en 1906, au premier rang.

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Il s'agit donc de la quatrième photo où apparait notre tambour-major favori.

Rajout 12 juin 2015

Décidemment Léon Meunier devient la mascotte du forum. Il y a moins d'une semaine, j'ai trouvé un cinquième cliché le concernant. Ce cliché possède le même tampon encreur que sur le cliché en extérieur diffusé en 2011 où se trouve indiqué " 90e d'infanterie - L'école"

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CaptureMeunier1

Malheureusement, le texte accompagnant ce dernier cliché n'apporte pas d'élément supplémentaire.


Sources:
Collection personnelle de l'auteur
Mémoires des Hommes

 

 

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