09 mai 2018

9 mai 1915 - Attaque de Loos par Marcel Carpentier "C’est une folie. Mais c’est l’ordre" [Réactualisé]

Avec les beaux jours, les idées d'une grande offensive reprennent. Le 9e CA par le biais entre autres des 68 et 90e RI prend sa part dans les offensives d'Artois. Voici ce qu'en rapporte l'officier Carpentier:

9 mai 1915. Nous nous mettons en route à 2 heures du matin. Les hommes ont touché deux jours de vivres de réserve. Une heure après, le bataillon est en position derrière le crassier 7bis.

Les deux premiers bataillons sont premières vagues d’assaut. L’objectif est le village de Loos et la cote 70 qui domine ce village.

 

 Loos_Montage

A notre gauche, le 114e, à notre droite un régiment de réserve. Vers 4 heures du matin le bombardement devient intense loin à notre gauche, dans le secteur des Anglais.

C’est un bruit sourd ininterrompu, comme un roulement de grosses voitures. Devant nous les canons de tout calibre continuent leur œuvre de destruction. Les 155 nettoient les tranchées. Les 270 écrasent Loos.

 

Les batteries de 75 tirent par rafales.

L’ordre d’attaque arrive. C’est pour 10 heures. Je monte sur le crassier pour observer la bataille. La journée est splendide, le ciel limpide. Depuis le matin, nos avions tournent au-dessus de nos positions, repérant les batteries ennemies qui ne répondent que mollement. Autos-canons et autos mitrailleuses, avec leurs escortes de cyclistes, se placent derrière le crassier, prêts à intervenir. Devant moi le champ de bataille se déroule dans toute son ampleur. A notre droite, le crassier double s’avance, menaçant, vers nos lignes. Au fond, les cités St Pierre et St Laurent.

En face, la cote 70, Au pied de la cote 70, Loos, avec son double pylône de fer. Vers la route de Loos, les tranchées sont assez rapprochées, 150m à 200m environ, mais elles s’écartent jusqu’à 600m à la droite du bataillon d’attaque.

 

 

Loos_9mai2015 007le 9 mai 2015, j'y étais

 

 Les batteries tirent de plus en plus vite. 9h50 Plus que dix minutes. C’est un enfer. La tranchée allemande disparaît dans la fumée des éclatements d’obus. Plus que cinq minutes. Les hommes assujettissent leurs baïonnettes, chacun est à son poste.

Plus que trois minutes…, deux minutes…, une minute…
1
0 heures. Une tête, puis deux, puis à perte de vue toute la ligne sort, et se précipite tête baissée. C’est sublime. Elle avance … avance … et disparaît dans la fumée. L’artillerie a allongé son tir. On saute la première tranchée, et nous voici à la deuxième ligne. Très peu de pertes jusqu’à présent. Mais à droite et à gauche les choses n’ont pas été si bien. La droite de notre bataillon d’attaque n’a pu atteindre son objectif, arrêtée par les feux croisés des mitrailleuses du crassier double et du chevalement de Loos, et est restée entre les deux lignes, couchée dans les herbes.
Il faut rester là pour le moment.  Les prisonniers commencent à affluer. Ils ont l’air complètement abrutis par le bombardement et filent tête baissée tout le long des boyaux.

11 heures. L’artillerie allemande se ressaisit et nous arrose de 105 fusants. Mon bataillon reçoit l’ordre de se préparer. Nous voici dans la parallèle de départ. Les nouvelles circulent déjà. Tués : le commandant Robillard du 1er bataillon ; sous lieutenant R… de la 1ère compagnie ; lieutenant M… de la 4e et combien d’autres ! Du résultat de l’attaque rien de bien précis.

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Sépulture du Commandant Robilliart au cimetière de Bully Grenay

15 heures. Le 2e bataillon reçoit l’ordre d’attaquer. C’est une folie. Mais c’est l’ordre. Les Allemands sont à 600m ; il n’y a pas eu de préparation d’artillerie. Donc aucune chance de réussite.  Malgré cela les hommes partent avec un ensemble remarquable. Cent mètres plus loin, la 5e compagnie était couchée toute entière entre les lignes ; son capitaine, Paquet, tué. La 8e compagnie, avec le capitaine de Froment, suit la route de Loos.Le capitaine est tué ; le sous-lieutenant B… est blessé. La 7e compagnie n’est pas plus heureuse.

17 heures. Le commandant Royné m’appelle à son abri. J’y retrouve les autres commandants de compagnie. Le commandant est sombre. « Mes amis, nous dit-il, nous allons attaquer ! » « Mais c’est de la folie, nous récrions nous ! N’y a-t-il pas assez de morts depuis ce matin ? »
Il n’y a plus rien à faire, nous le sentons bien. L’attaque est enrayée ! Il faut la reprendre demain, profiter de la nuit pour remettre de l’ordre dans les unités, prendre liaison avec l’artillerie ! Attaquer maintenant, c’est nous envoyer à la mort et pour quel résultat ! Le commandant Royné a écouté en silence le capitaine de Verdalle qui parlait en notre nom à tous. Il hoche tristement la tête. « Tout cela, je le sais. Je l’ai dit au colonel. Il n’y a rien à faire. C’est l’ordre. Le colonel Alquier lui-même a protesté auprès de la division sans succès. L’ordre a été maintenu On a l’air de croire en haut lieu que nous avons peur ». Quelle ironie ! Se faire tuer pour la France dans une attaque bien montée, oui ; ce matin, par exemple, avec l’espoir au cœur. Se faire tuer ce soir, avec la certitude que cela ne servira à rien, c’est trop bête … Mais c’est l’ordre ! Et pour quelle heure, mon commandant, l’attaque ? 17h30. Décidément ces gens de l’état-major sont fous. Nos compagnies ne sont pas en place, et il est 17h25 ! Justement quelques coups de canons passent au-dessus de nos têtes ; c’est ça la belle préparation annoncée à l’extérieur ? En tout cas, nous ne sortirons pas cette fois-ci, puisque nous sommes tous au PC du commandant et que nos compagnies ne sont pas prévenues. C’est toujours cela de gagné !

La sonnerie grêle du téléphone retentit. Le commandant Royné prend l’appareil. C’est le colonel Alquier. Nous devinons le dialogue : « Eh bien Royné, et l’attaque ? Impossible, mon colonel, prévenu trop tard, les compagnies n’étaient pas prêtes. J’insiste sur ce que je vous ai dit tout à l’heure. C’est de la folie ; nous allons nous faire hacher sans profit aucun. – Je le sais, mon pauvre ami ! Mais c’est l’ordre ! Je vais encore faire effort à la division et vous rappellerai ».
Nous attendons anxieux. C’est notre sort qui se dessine, vie ou mort !
Le téléphone ! – Le commandant bondit à l’appareil, nous scrutons son visage Il se rembrunit. Nous avons compris. « Bien mon colonel » dit il. Il repose l’appareil. « Nous attaquerons à 18 heures ». Alors j’ai une idée. « Mon commandant, à 18 heures nous allons tous y rester. Il fait encore jour. Laissez nous attaquer à 19 heures, de nuit, sans préparation d’artillerie. Au moins si nous ne réussissons pas, nous aurons moins de pertes ! » Le commandant Royné réfléchit un instant. « J’accepte, dit il. Retournez à vos compagnies ». 17h55. Notre artillerie commence la préparation avec quelle imprécision ! 18 heures … nous ne sortons pas.

18h15. Un agent de liaison arrive essoufflé. Il y a contre ordre mon lieutenant. On n’attaque pas ! Quel soupir, mais tout de même, si nous avions exécuté l’ordre, combien d’entre nous seraient étendus sans vie entre les lignes !

Un bataillon du 68e vient relever notre 2e bataillon.

 


 

Message de l'auteur:
A l'heure où ces lignes sont diffusées sur le blog, en 2015, j'étais présent à Loos en Gohelle. En effet, à 10h30, en ce 9 mai 2015, un hommage était rendu aux soldats de la 17e Division par la municipalité de Loos en Gohelle et les autorités locales, par le biais de l'inauguration d'une plaque souvenir sur le lieu même de cette attaque du 9 mai.
Dans l'après-midi, je me rendais dans les secteurs du Bois en Hache et Lorette, notamment
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Loos_9mai2015 020

 

 

Sources: Général Marcel Carpentier "Un Cyrard au Feu" Berger Levrault 1964
Remerciement Spécial à Olivier Jupon pour ses sources documentaires.

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9 mai 1915, Christian Mallet au 90e RI "J'ai la responsabilité de la vie de 50 hommes."

9 mai 1915. 4 heures et demie du matin. - Ordre me vient de mettre mes hommes en ligne. Une compagnie du génie prend place avec nous pour creuser un boyau aussitôt que nous aurons débloqué. Loin sur la gauche - probablement du côté des Anglais le canon crache sans interruption : c'est un grondement sourd, mais ininterrompu.
A 5 heures un quart, pas d'ordre d'attaque; il commence à se faire tard. Le canon tonne toujours à gauche, mais les nôtres restent silencieux. Je donnerais cher pour savoir!

7 heures. - Voici les ordres : l'attaque à 10 heures juste. Pas de signal, toutes les montres sont réglées. On sortira tous ensemble à la même heure de la tranchée. Nous bombardons violemment pendant une heure, nais comme c'est trop peu, on doit bombarder de 9 à 10. Les grosses bombes à ailettes font un tonnerre; on les voit monter dans l'air comme des volants, et retomber à terre légèrement; on croirait qu'elles vont rebondir, mais elles éclatent aussitôt, comme un volcan en miniature qui ferait éruption.
Pour la deuxième fois, je m'étonne d'être si calme. Je ne peux pas réaliser que dans quelques instants (qu'est-ce que deux heures?) il va y avoir une course éperdue, un corps à corps, des cadavres hideux et défigurés, et peut-être la mort pour moi. Je n'ai qu'une idée fixe, c'est que tout marche bien. Je me souviens que j'ai la responsabilité de la vie de 50 hommes.

Loos_Geoportail2

13 mai 1915. - Blessé au début de l'attaque, seul survivant de tous les officiers de la compagnie et d'une compagnie voisine, appartenant au ... régiment de ligne, j'ai cependant pu continuer à commander jusqu'à 8 heures du soir, et j'ai écrit ce qui suit à Rennes, à l'hôpital auxiliaire n°101.
Je reprends les événements depuis le moment où j'ai interrompu mon journal dans la tranchée, c'est-à-dire une heure environ avant l'attaque.
A 9 heures, je précipite la solution d'ammoniaque. Tous les hommes y trempent leur tampon. Chacun a ses bombes; pendant que j'achève les derniers préparatifs, les obus et les bombes semblent écraser les lignes ennemies. Le bruit assourdit, la fumée suffoque et aveugle. Je voudrais fermer les yeux pour repasser chaque scène de ce qui a suivi, et n'en oublier aucune. Je pense avoir vécu le summum de la vie pendant quelques instants.
A 10 heures moins le quart, toute la section est en ligne, sac au dos; la section du génie se colle contre le boyau du fond pour ne pas gêner nos mouvements. Placé au centre, je sors ma montre : encore dix minutes. J'appelle à haute voix : « Cinq minutes, deux minutes », . Je regarde les hommes à la dérobée: je vois sur leur figure une expression tellement tendue, quelque chose de tellement fixe, que cela ressemble à une transe.
Au moment où je crie : Plus qu'une demi-minute, j'aperçois la gauche de la compagnie qui part; ils ont quelques mètres d'avance sur moi. Il faut à tout prix conserver la liaison Je crie : « En avant! » et je cours droit à la première ligne allemande sans rien voir, sans rien entendre. J'ai vaguement conscience que le 75 n'a pas encore allongé son tir, mais nous ne sommes plus nos maîtres : ce sont des milliers de volontés fondues, qui tendent vers le même but, comme aveuglément.
J'arrive aux premiers fils de fer allemands et me retourne : tout le monde a suivi. Mes hommes sont là, sur mes talons. Une seconde après, nous bondissons par-dessus le parapet de la première ligne ennemie. Je hurle : N'entrez pas dans les boyaux, la tranchée est vide, il n'y a plus que des isolés; emparons-nous des deuxièmes lignes ».
Les capotes bleues font un bond en avant, on voit luire toutes les baïonnettes. Sous le soleil brûlant, le ciel n'a pas un nuage. Maintenant, nous entrons tête baissée dans la zone de l'enfer.
Il n'y a pas de mot, pas de son, pas de couleur qui puisse en donner une idée. Pour nous empêcher d'avancer, les Allemands font un tir de barrage. Il faut entrer dans une sorte de vapeur suffocante; on pénètre dans des gerbes de feu où éclatent percutants, fusants, bombes, et à des intervalles si rapprochés que le sol s'entr'ouvre à chaque instant sous les pas. Comme dans un rêve, je vois les petites silhouettes enivrées par le combat, qui chargent au milieu des panaches de fumée.
Des Allemands épouvantés, pris entre leurs feux d'artillerie et nos baïonnettes, surgissent de partout; les uns crient « Grâce! » , les autres tournent en rond comme des fous; d'autres se jettent sur nous pour nous repousser.
Les obus ont fait des ravages dans les rangs. J'ai vu des groupes de cinq ou de six, fauchés, broyés. Un instant j'aperçois P..., le caporal, à la tête d'un groupe d'hommes, et j'oublie tout pour lui crier : « Hardi, bravo, P... ! ». Son fusil fait des moulinets. Son torse d'hercule moulé dans un maillot de laine, il est monté sur un tertre. Insouciant des obus et des balles, il semble l'incarnation même de la guerre; sa terrible baïonnette ruisselle de sang. Toute ma vie je le verrai, se détachant contre le ciel bleu, tête nue, couvert de sueur et de sang, entraînant les autres au carnage.
Ma section et moi, nous progressons toujours. Nous sommes à quelques mètres des dernières lignes allemandes. A chaque pas maintenant surgissent des uniformes gris. Je décharge mon revolver à droite et gauche. Il y a des plaintes, des cris noyés dans le bruit infernal de la lutte.
Dans une seconde nous allons occuper les dernières positions ennemies. Ce qui reste de ma section me suit aveuglément ; je mets le pied sur le parapet, et je crie : « En avant, les gars, nous y sommes ! ». Mais il me semble qu’on me donne un brutal coup de crosse dans le dos ; je lâche mon revolver et la bombe de cheddite que je tenais de la main gauche, et je roule au fond d’un trou d’obus.
Je suis touché.
Dans un éclair, je me souviens d’une phrase de mon ordonnance, entendue hier par hasard : « S’il arrive quelque chose au petit lieutenant, on ne le laissera pas en arrière » ; et l’instant d’après le brave garçon, blessé lui-même au bras, est à côté de moi, avec deux ou trois autres qui me portent jusque dans le boyau. Devant nous, plus rien : pas une défense, pas un réseau de fils de fer. Nous avons conquis les lignes allemandes jusqu’aux dernières limites.
Nous commençons immédiatement à nous retrancher. Tous les hommes qui ne creusent pas des abris veillent. Nous nous demandons par où les Allemands vont tâcher de nous déborder, car nous ne connaissons rien des tranchées  conquises. Tout à coup j’en vois deux qui débouchent d’un petit boyau, baïonnette en avant. Je brûle la cervelle du premier ; le second, un véritable gosse de seize ans environ, a une expression d’épouvante que je n’oublierai jamais. Il hurle, et son cri strident fait frémir ; mais le coup est parti, et il tombe, figure contre terre.
Pendant toute l’attaque, pas n instant je n’ai aperçu le commandant de la compagnie, et je me demande où il se trouve. Mon sergent-major m'annonce que le commandant du bataillon et lui sont tués; le lieutenant D... est grièvement blessé; il ne reste plus que le lieutenant R... et moi à la compagnie. R... prend le commandement. Assis sur le parapet, il surveille les préparatifs de défense. Le canon s'est tu... Seul, le sifflement des balles se fait entendre, et des cris d'alarme s'élèvent : « Attention à gauche, attention à droite, ils viennent par tel boyau, etc ».
Une balle frappe R... en pleine tête; il roule à mes pieds, et je reste seul pour tout commander. Blessé moi-même, le sang me coule dans le dos et mes mouvements se paralysent. Mes hommes veulent que je m'en aille; je me raidis avec une énergie de désespoir. Quelqu'un me passe un flacon d'éther, et je m'accote contre un parapet. Je suis seul, j'ai encore toute ma tête, je resterai là, advienne que pourra.
Jusqu'à 2 heures, rien. On creuse fébrilement des abris pour tirer; des parados pour protéger la tranchée prise en partie en enfilade. Jusqu'à la route tout va bien, mais à partir de cet endroit, la liaison est rompue; le reste du 90e est en arrière, et, parallèlement à moi, à quelques mètres, les Allemands ont conservé leurs positions. Ils sont là tout près, sans qu'on puisse les voir, cachés, terrés, prêts à bondir sur nous.
Impotent au fond de la tranchée, je transmets mes ordres qui sont exécutés par tous, avec une présence d'esprit remarquable.
Les heures s'écoulent, lentes, énervantes. Le soleil brûle la tranchée, des cadavres ont pris une teinte jaune foncé, et les blessures sont horribles.
Pour arrêter nos renforts, les Allemands bombardent en arrière des premières lignes. Dans les boyaux où sont massés le génie, le 125e et le 66e, cela doit frapper dur. Dans la tranchée même, des bombes tombent en avant ou en arrière; j'ai trois hommes de tués. G... a la tête emportée.

Midi. - Une sorte de détente. On s'arrête un peu de travailler, les hommes fouillent les cagnas ; P... m'apporte des cigares; Henri Clay, des cigarettes égyptiennes. M... me fait un pansement sommaire en passant sa main dans le trou de ma capote. L'ouverture est large comme le poing, je souffre horriblement.
Le sergent-major et moi, nous explorons pourtant le secteur conquis; les boyaux sont défoncés par les obus. A de certains endroits, on se trouve en terrain découvert pendant vingt-cinq mètres; à d'autres, les cadavres obstruent le boyau. Sur notre passage, quelques Allemands, couchés sur le dos, en plein soleil, ouvrent les yeux et disent : « Ich durste ». Pas le temps de s'arrêter, le bombardement peut reprendre d'un moment à l'autre et il est urgent de trouver un moyen de communiquer avec le colonel.
Quand je reviens parmi mes hommes, je ne trouve rien de changer. Le brave M... veille sans arrêt. La tranchée qui barre la route est consolidée, on y a placé une mitrailleuse. Je prends le commandement d'une compagnie à ma gauche qui n'a plus d'officier.

Une heure et demie. - Une sorte d'agitation, de frémissement, court d'homme en homme ; on dirait que toute la compagnie a reçu une secousse électrique, et pourtant pas un cri encore, pas un coup de fusil; tout le monde a compris néanmoins que la contre-attaque allait se déclencher.
Je suis littéralement émerveillé de la bonne humeur et de la gaieté qui règnent. Je veux dire quelques mots aux hommes sur leur conduite, mais je n'ai guère besoin de soutenir leur moral. Ils me ferment la bouche en criant : « Vive le lieutenant! » J'ai trop d'émotion pour leur répondre.
Tout à coup la fusillade éclate. Elle part sans hésitation, nette et brutale. On sent que ce n'est pas une fusillade due à l'énervement des hommes tirant dans le vide, mais que chacun vise un objectif. Je regarde à la jumelle dans la direction; c'est sur ma gauche, à trois cents mètres environ. Les Allemands, qui sont maîtres d'un boyau perpendiculaire à la tranchée, en débouchent et tentent de se ruer sur nous en colonnes par quatre. Ils ne gagnent pas un pouce de terrain. Chaque fraction de quatre est fusillée, foudroyée.
Il n'est que juste de rendre hommage à ces soldats. Toute leur compagnie y a passé, pas un ne s'est relevé, mais pas un n'a reculé. La deuxième contre-attaque se produit sur la droite dans les mêmes conditions. Les Allemands sont massés dans le boyau parallèle à la route. Un peu plus tard enfin, sur la gauche encore, l'ennemi profite d'un petit bois pour y concentrer les hommes et tenter par là une sortie arrêtée net.
Ils ont l'air de se résoudre à faire ce que nous faisons. Avec le périscope, on les aperçoit jusqu'à la ceinture. Ils fument et ils attendent. Il fait mauvais mettre sa tête au dehors. M... est couché juste en face du parapet, dans l'herbe, la figure contre terre. Il a déjà une couleur de cire, je le ferai ramasser cette nuit.

3 heures. - Le colonel m'envoie la 7e compagnie de renfort avec le capitaine D... ; je lui fais part de mon désir de rester à l'emplacement où je me trouve. Ce sont mes hommes et moi qui avons conquis ce terrain, il est à nous. Le capitaine s'installe sur la droite; au moins, je ne suis plus tout à fait seul.
Le silence complet de l'artillerie allemande ne nie dit rien qui vaille. Il y a un va-et-vient de chariots sur la hauteur, qui me semble présager un renfort de munitions. Impossible, hélas, de communiquer avec les artilleurs. Assis dans le fond de la tranchée, je commence à sentir que ma tête s'en va. On me demande des ordres et j'ai beau me creuser la cervelle, je ne trouve plus ce qu'il faut dire. J'essaie de plaisanter avec les hommes : en réalité une tristesse affreuse m'étreint, je comprends que je ne sers plus à rien.

7 heures du soir. - Ordre d'attaque : « Le troisième bataillon va se porter à l'attaque du village de Loos, en prenant comme point de direction le clocher, et se reliant à gauche avec le ... . Les éléments de première ligne : 3e, 7e, 4e et 8e compagnies, seront poussés en avant par le bataillon d'attaque. Se préparer à faire ce mouvement le plus tôt possible, mais attendre l'ordre de départ pour l'exécuter ». Signé : A...
La nuit descend rapidement. Désireux de parler au colonel avant la nouvelle attaque, si le passage est praticable, je passe le commandement à M... ; ma blessure me fait terriblement souffrir. Il me semble qu'on me tire l'épaule gauche et qu'on l'écartèle. Je doute d'arriver, mais je sais ce qu'on peut faire sous l'empire de la volonté. Hélas, je ne devais plus revoir la compagnie, pas plus que je ne devais réussir à trouver le colonel.
Chemin faisant, je vais comme un homme ivre, vacillant d'une paroi de boyau à l'autre. Tantôt, il faut franchir des pyramides de cadavres, tantôt sortir du boyau complètement, parmi le sifflement des balles et le fracas des obus qui éclatent de tous côtés. Je songe avec une certaine mélancolie à la bêtise d'être tué là, tout seul, après avoir été si miraculeusement protégé pendant le combat. Je rencontre des hommes du génie, des prisonniers, des messagers; chacun se hâte, pressé, et à chacun je répète automatiquement la même phrase : Prenez garde, je suis blessé, ne me bousculez pas. Je me demande si c'est possible de souffrir plus que je ne souffre. Une sorte de gémissement ininterrompu s'échappe de ma bouche, je n'y vois plus clair; je marche comme dans le délire.
Je tourne plusieurs fois autour du même secteur; je demande à tout le monde où est le colonel. On me dit : Quel colonel? Je ne sais plus, et puis tout devient très vague; je rencontre deux hommes, baïonnette au canon, avec trois prisonniers; ils me donnent du vin rouge et m'entraînent.
Nous passons une usine dont je vois les machines brisées se profiler dans la nuit; des brancardiers me ramassent et me portent au poste de secours voisin, d'où l'on m'expédie en ambulance aux brancardiers divisionnaires à Mazingarbe, où je passe la nuit.
L'ambulance est plongée clans une obscurité complète par crainte d'être repérée. Nos grosses pièces de 120 long tirent tout près. A chaque coup qui part les murs tremblent et les vitres sonnent. On se croirait encore en pleine bataille. Le bruit de la fusillade semble partir du jardin, et je conserve du spectacle que j'y ai vu le souvenir le plus sinistre de la journée.
Par terre, sur la paille, se détachant à peine dans la pénombre, les blessés sont alignés. On voit juste leurs silhouettes : des fantassins, des artilleurs, des tirailleurs algériens, sur lesquelles tranche le blanc des pansements, et parmi le fracas du canon, il s'élève une longue plainte et des gémissements coupés de phrases incohérentes. Tous délirent. Officiers et soldats revivent la bataille du matin, et l'on entend des commandements brefs, qui sont infiniment douloureux : « Marchez en tirailleurs, attention à droite! La mitrailleuse aux armes! » etc...
Je m'étends sur la paille dans un coin moins encombré, grelottant de fièvre. Le lendemain matin on nous embarquait pour Nœux-les-Mines, et, de là, nous prenions le train pour une destination inconnue.

FIN

Le sous-lieutenant MALLET, après une période de convalescence, il quitte le 90e RI en février 1916 et est alors affecté comme observateur à l'escadrille SPA15. En juin 1916, il passe alors à l'escadrille C43, toujours observateur.

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Le SLt Mallet à la SPA15 en 1916

 

 Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

Sources http://albindenis.free.fr/Site_escadrille/escadrille015.htm

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08 mai 2018

8 mai 1915, le 90e RI en Artois "Un carnage se prépare pour demain!"

8 mai 1915. - Sauf contre-ordre, l'attaque devra avoir lieu demain, à 8 heures du matin, après quatre heures de bombardement consécutif. Il y a mille canons derrière nous, à raison d'une pièce pour battre 50 mètres de terrain.
Dans la matinée, rien. On distribue de nouvelles bombes (chaque homme en aura au moins une). A partir de 2 heures de l'après-midi, l'artillerie règle son tir, ce qui équivaudrait en temps ordinaire à un bombardement très violent.
De mon parapet, je suis les phases du réglage. Le redan de la route de Lens saute (2 heures), les défenses devant ma tranchée sont saccagées. En ce moment, 7 heures moins 20, l'artillerie tire un peu court. Les hommes ne peuvent manger la soupe dans le boyau, ils sont couverts de terre et de pailles d'acier, les corvées d'eau ont reçu des éclats; - deux blessés à la 5e.
J'ai touché pour ma section : 7 bombes asphyxiantes, 9 bombes Bezozzi, 48 grenades à main et 5 terribles bombes de cheddite que j'ai moi-même amorcées et dont je veux emporter deux échantillons sur moi.
Un carnage se prépare pour demain !  Je me souviens de la prophétie du père Johannés : « On n'enterrera plus que les grands princes et les grands capitaines; il y aura tant de morts et de blessés que les cadavres seront brûlés sur des bûchers, dont la flamme montera jusqu'au ciel! »

Sources: Etapes et combats, [Christian Mallet] – Plon - 1916

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15 décembre 2016

Hommage à Paul MOULIN de Cluis (et pour les 12 ans de @Indre1418)

Quasi totalement accaparé par le blog des Soldats de l’Indre, j’en viens à manquer de temps pour le reste de mes activités 14/18. Cependant, une question me taraudait depuis quelques temps :

  • Que pouvais-je vous présenter pour clore cette deuxième année du Centenaire ?
  • Que pouvais je vous faire partager pour fêter dignement les 12 ans de ce blog ?

Et oui, car en cette fin décembre, nous fêtons aussi l’anniversaire (Je sais j'ai un peu d'avance) de ce qui nous regroupe ici, c’était alors le JOUR J, nous étions alors en 2004 Certes, ce n'était pas le début de l'aventure 14/18, puisqu'elle avait commencée quelques années plutôt, mais c'était bien celui de l'aventure éditoriale sur le net. Publié regulièrement, sans lasser les lecteurs et aussi sans se lasser, ce fut parfois une gageure. Certains messages furent de vraies aventures, d'autres juste des petits rappels historiques. Rencontrer, 35 ans plus tard, son ancien prof d'histoire du collège et s'entendre dire: "Jérôme, vous avez fait du bel ouvrage", cela m'a laissé pantois. En 2014, cotoyer les Historiens du département, mes idoles de lecture d'antan et d'aujourd'hui, fut aussi un grand moment. Mais le plus grand plaisir est finalement le partage et les rencontres occasionnées par ces publications.
En bref, 12 ans, ce n’est pas rien. Pas loin de 600 messages, pas moins de 1500 images partagées, mais que diable pouvais-je donc vous présenter ?

Non, je ne vous infligerai pas l'écoute de l'enregistrement audio de ma conférence au CES de Châteauroux en 2014, je le garde pour moi. Je pensais plutôt à quelque chose de plus dans les cordes de ce blog. Une bonne petite analyse de document, un de ces documents que j'adore essayer de faire parler.

En remontant dans la chronologie des publications, je me souvins d’un message autour de la mise en ligne du fonds Valois, et me rappelais que j’avais passé pas mal de temps sur le site de la BDIC à regarder image par image si d’autres clichés pourraient m’intéresser pour alimenter ce blog et vous permettre avec moi de partager la vie, la mort des combattants des régiments de l’Indre.
Après quelques recherches fructueuses, je pris donc la décision de rester en Artois, comme pour l’analyse du cliché précédent ayant trait au séjour du 68e RI dans le secteur de Loos et de vous faire partager un moment de vie et de mort.

Si la fois précédente, nous avions abordé le séjour en première ligne, cette fois, je souhaite aborder un sujet plus douloureux et qui malheureusement suivait ce séjour en tranchée, à savoir le décès, la disparition et le devenir du corps du combattant, dans un secteur jouxtant directement les premières lignes. Pour cela, je ne vais analyser qu’un seul cliché mais je vous proposerai ensuite de découvrir le reportage complet fait par l’opérateur photographique qui produisit une quarantaine de clichés sur la même période et au même endroit.

Le cliché que je vous propose est celui pris lors de l’enterrement de soldats, vers la fin mai 1915 à Noeux les Mines (62).

BDIC_VAL_305_003
Sources BDIC Fonds Valois BDIC_VAL_305_003

Pourquoi ce cliché ? Tout de suite, l’association faite entre la présence d’enfants et le port de croix de bois m’a interpellé.
En regardant plus en détail, aussitôt, un fait attire l’œil « Qu’est-il écrit sur les Croix de bois ? » La réponse me convainc de m’intéresser plus précisément à ce cliché, notamment lorsque je découvris sur la croix de droite la mention du 68ème Régiment d’Infanterie.

CaptureCroix

Aussitôt, de nouvelles questions jaillissent :

  • Quel était le contexte du secteur et pourquoi l’opérateur avait pris ce cliché précisément ? Hasard fortuit lié au passage du photographe au bon moment, mais alors pourquoi prendre tant de clichés pendant ces journées de mai 1915 ?
  • Qui était ce Paul MOULIN ? Quels étaient les combattants dont les noms apparaissaient aussi sur le cliché ?
  • Que s’était-il passé au 68e RI dans cette période ?

Je vais donc tâcher de répondre à certaines de ces questions, à partir des données collectées 100 plus tard.

Le contexte de la prise de vue:

En cette fin mai 1915, le 68e RI (Le Blanc et Issoudun) et le 90e RI (Châteauroux), formant la 33e Brigade de la 17e Division d’Infanterie sont en secteur au devant de Liévin, vers la Cité Calonne, face aux Ouvrages Blancs plus précisément. Cette cité ouvrière correspond à la carte ci-dessous

CaptureAngresLievinCalonne1Sources Eggenspieler et Géoportail IGN

Noeux les Mines est à quelques kilomètres en arrière de la ligne de front. La ville n’est pas au contact direct avec les premières lignes, mais toute l’organisation logistique du 9e CA est organisée autour de ce secteur et Noeux les Mines est un point central, notamment concernant le Service de Santé. En effet, dans les murs de l’hôpital local se trouvait un HOE (Hôpital d’évacuation) et l’ambulance 2/66 comme l’indique un schéma du secteur dans le Journal de Marche du Service de Santé du 9e Corps d’Armée.

CaptureServSante_9eCA_Mai1915
Sources SHD JMO Service de Santé du 9e Corps d'Armée 26N132-036

Dans l’album Valois, le cliché est daté du 23 mai 1915 et est situé au devant d’une église. Après une petite recherche sur le net, il apparait que plusieurs églises existent à Noeux les Mines et qu’il s’agit plus précisément de l’église « Sainte Barbe » dite « des Mines » Il est possible de la visualiser actuellement via le site Google Street View. Elle est reconnaissable notamment grâce aux 2 coupoles ornant les absides de chaque côté du porche principal.

NoeuxlesMines_EgliseSainteBarbe
Eglise Sainte Barbe de Noeux les Mines

Noeux lesMines Hopital
Hôpital de Noeux les Mines (voir aussi Clichés Valois présentés en fin de message)

 

Qui était Paul MOULIN?

Sur le cliché, 3 noms sont aisément lisibles de gauche à droite : RABUSSIERE Albert, LANERIC (LANERIE?) et MOULIN Paul. Seul pour ce dernier l’unité est clairement identifiable.
Une rapide recherche sur le site Mémoires des Hommes (M.D.H.) nous permet de retrouver 2 d’entre eux, en effet, le soldat LANERIC (LANERIE?) n’apparait pas dans les fiches du Site Mémoires des Hommes. Il n'apparait pas non plus dans les données du site MémorialGenWeb.

En regardant ces fiches M.D.H., il apparait tout de suite un hic dans la datation des clichés. Le fonds Valois date le cliché du 23 mai 1915 et les fiches Mémoires des Hommes donnent une date de décès identique aux deux soldats identifiés, à savoir le 27 mai 1915. Théoriquement, le cliché serait donc datable du 27 mai à minima.

La fiche Mémoires des Hommes de Paul Moulin nous apprend qu’il est originaire de l’Indre et plus précisément de Cluis, autant dire qu’il est pour moi un « Pays ».

A partir de la fiche M.D.H., il est alors aisé de retrouver sa fiche matricule sur le site des Archives Départementales de l’Indre. http://archives36.cg36.fr/VisuPlugin/frmVisualisation.aspx?Type=M&ID=2086 (Page 511)

CaptureAD36_MoulinPaul1

Classe 1902, il est rappelé le 11 août 1914 au sein du Régiment d’Infanterie de Châteauroux. Rien ne permet de préciser une affectation au 90e ou au 290e RI. Il part « aux armées » donc au front le 22 mars 1915et est affecté au 68e RI ce même jour.
On constate alors une incohérence  sur la fiche matricule, il y est écrit « Il arrive au corps le 29 mai 1915 » et « Il décède le 27 mai ». Cette date de décès est conforme à la fiche M.D.H. La date d’arrivée au corps n’est donc pas correcte.

La fiche matricule nous permet aussi de découvrir les circonstances de la blessure et sa gravité.

« Décédé le 27 mai 1915 Hôpital temporaire de Noeux les Mines B. de guerre. Blessé le 25-5-1915 à Calonne ouvrage de cornouailles (P.deC.) Plaie lombaire plaie mollet gauche. »

CaptureAD36_MoulinPaul2

A priori, le dit « hôpital temporaire » n’est pas connu du service de Santé du 9e Corps d’Armée, il s’agit donc vraisemblablement du H.O.E. de Noeux les Mines, cité plus haut.

Le cliché représentant une scène d’enterrement, nous sommes donc dans les heures qui suivirent ce 27 mai 1915. Les corps furent ensuite emmenés au cimetière de Noeux les Mines.
Paul MOULIN y repose encore de nos jours.

 

SepNoeuxlesmines_RI068_MoulinPaul

On notera le mauvais état de la croix de béton qui ornait la sépulture lors de la prise de vue en 2005.

Son nom figure sur le Monument de Cluis. Concernant les soldats de cette charmante bourgade, je conseille le site http://ete1915.weebly.com/ dont proviennent les 2 clichés suivants :

3866815_orig 5851982_orig
Sources Clichés: Patrick Bléron "Eté1915"

 Sa fiche sur le Mémorial du département de l'Indre (Cliquez ICI)

 

Que se passa-t-il au 68e RI vers le 27 mai 1915? 

Pour découvrir ce qui se passa les 25 et 26 mai à la cité Calonne, il est possible de s’appuyer sur diverses sources, les plus intéressantes sont bien évidemment les Journaux de Marche et Opérations (J.M.O.) des unités concernées.
L’objectif de l’attaque est d’enlever le secteur appelé « Les Ouvrages Blancs » qui est un secteur que les troupes allemandes ont fortifiés. Une mine a été creusée sous les lignes allemandes en prévision de l’attaque. L’assaut est lancé à midi 10 au moment où cette mine explose. La charge s’effectua au son du tambour et du clairon.
Pour le détail, je vous renvoie vers le J.M.O. du 68e R.I. consultable sur le site Mémoires des Hommes.

Il est à noter que dans ce J.M.O., un croquis des positions d’attaque est consultable (Sa pagination ne correspond pas au calendrier et se retrouve en fin de volume)

SHDGR__GR_26_N_657__bis_24__0073__T
Sources SHD JMO 68eRI 26N657-24

Un autre plan avec la numérotation des points d'attaques, est consultable dans la Journal de Marche du 9e Corps d'Armée.

Dans les "Armées Françaises pendant la Grande Guerre" sur Mémoires des Hommes, 2 cartes sont consultables et concernent les Ouvrages Blancs en cette période de mai 1915

AFGG_TIII_Carte3_ExtraitAFGG Tome III Carte n°3 (extrait) - SDH/MDH

AFGG_TIII_Carte2
AFGG Tome III Carte n°2 (extrait) - SDH/MDH

Pour résumer voici ce qu’en dit la version héroïque de l’historique du régiment :

Fosse Calonne, 25 mai. - Après une période de demi calme, le 25 mai, à ces hommes qui se sont battus sans discontinuer, qui ont passé l'hiver dans une mer de boue, aux hommes de l'attaque du 9 mai, on allait demander un nouvel effort.
Le 25, à 11h50, le 68e attaque les Ouvrages Blancs dans le secteur de la Fosse Calonne. Le 3e bataillon s'empare de la première ligne ennemie et s'y maintient pendant deux jours. Laissons parler le communiqué officiel qui dit :
« Les échecs subis hier par l'ennemi, dans la région d'Angres et au nord du massif de Lorette, ont déterminé de sa part une réaction extrêmement violente. On s'est battu furieusement dans la soirée et pendant la nuit; nous avons conservé tous nos gains. Nos troupes ont fait preuve d'un courage et d'une ténacité magnifiques. Les Allemands ont d'abord contre-attaqué l'ouvrage conquis par nous au nord-ouest d'Angres et ont multiplié, pour le reprendre, des efforts acharnés. Malgré le bombardement exceptionnellement intense auquel nous avons été soumis, nous avons gardé la totalité de nos nouvelles positions. »
Et la consécration de ce succès, c'est la citation à l'ordre de l'armée du 3e bataillon :
Le 3e bataillon du 68e régiment d'infanterie, le 25 mai, sous l'impulsion énergique de son chef de bataillon, le commandant Potron, s'est emparé d’un ouvrage allemand fortement organisé et vaillamment défendu; s'y est maintenu pendant quarante-huit heures malgré un bombardement très violent, défendant le terrain pied à pied contre de nombreuses contre-attaques allemandes qui lui ont fait éprouver de fortes pertes.

Ce que ne dit pas l’historique officiel, ce fut la contre attaque, les bombardements et ce furent surtout les pertes du régiment.
Voilà telles qu’il est possible de les visualiser sur le J.M.O. du 68ème RI

CapturePertesJMO
Sources SHD JMO 68eRI 26N657-24

Et les voici telles que l’on peut les retrouver au travers des fiches du site Mémoires des Hommes :

CaptureMDHPertes

Paul MOULIN fut l’un d’eux.

Pourquoi le photographe était il là ce jour et pourquoi a t il pris ce cliché?

Le fonds Valois est un fonds photographique pris par des opérateurs patentés qui avaient pour but de documenter le conflit en cours.
Les clichés du fonds Valois nous intéressant possèdent tous un numéro de classement de la forme VAL304, VAL305, VAL306 …Cependant, il est à noter qu’il y a des discordances dans la numérotation des clichés. Ainsi, VAL305.066 date du 02/12/1917 alors que VAL305/064  date du 20/01/1918.

CaptureJCClassementValois

 

Pour notre petite enquête, les clichés sont situés en début de la série VAL305.
J’ai donc retenu une série de 42 photos, numérotées de VAL305/002 à VAL305/043 directement prises à Noeux les Mines et concernant la période allant du 21 mai 1915 au 23 mai 1915.
Ces 42 photos permettent de mieux visualiser le quotidien  d’une ville située juste à l’arrière de la ligne de front, les civils et surtout les militaires se côtoient.

Le fait marquant de ces journées pendant la période où fut présent le photographe des Armées fut un enterrement, mais pas celui de Paul Moulin et de ses camarades, mais celui du Général Jean Baptiste MOUSSY, qui était le chef de la 33e Brigade dont dépendait les 68 et 90e R.I.

Moussy

Son dossier de Légion d’Honneur sur la base LEONORE
Celui-ci décède le 21 mai 1915 à Grenay des suites de « Blessures de guerre ». Le J.M.O. du 9e Corps d’Armée, nous apprend que ses obsèques eurent bien lieue le 23 mai 1915 à 8h à Noeux les Mines.

CaptureJMO9eCA
SHD JMO 9e Corps d'Armée 26N131-2

 

Pour découvrir ce reportage photographique, je vous invite donc à vous rendre sur le site de la BDIC et de saisir les mots clés suivants dans le module de recherche :

VAL305 002, VAL305 003, …. jusqu’à  VAL305 0043 (Je vous laisse changer les valeurs dans la barre de recherche. Vous pouvez même continuer votre promenade en continuant la numérotation ... )

 

Une simple erreur de date en guise de conclusion?

Nous avons vu que si nous sommes sûr des dates de décès de chacun, tant général que simple soldat, il y a de fortes chances que l’opérateur se soit trompé dans la datation lors de la mise en album des clichés. Concernant la fiche matricule, l'erreur de date démontre l'importance des recoupemts et du danger de ne s'appuyer que sur une seule source pour établir un fait.
Hormis ces erreurs que je qualifierais cependant de bénignes, il est intéressant de voir comment à partir d’un simple cliché, et à partir des sources mises en ligne récemment, il est possible de faire parler les images, de décrypter de vieux clichés et surtout de faire ressurgir la vie de ces combattants, mais aussi leurs morts.
Il est aussi à signaler qu'il est toujours agréable de se promener au gré des clichés souvent de qualités que ce fonds Valois contient.

 

Au terme de ce message, je tiens à saluer Stéphan AGOSTO, il comprendra. 12 ans, mon petit gars!
OK, c'était plutôt vers le 30 décembre, mais je préfère m'y prendre un peu à l'avance.

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13 décembre 2016

Un graffiteur berrichon en Artois

Un ami artésien, Thierry Cornet, me signale la présence d'un graffiti qui ne pouvait que m'interresser.

 

Capture

 

Sur le mur d'une grange de Tilloy les Hermaville (2km de Aubigny en Artois), un soldat du 268e avait laissé une superbe trace de son passage.

 

RI268_RagotJoseph

 

 

Une déduction logique nous amène à penser que le prénom de Ragot doit être Joseph, le H après le J.

Mais qu'était devenu Joseph Ragot, qui occupait son temps de repos à graver la pierre tendre de la région?

La consultation du JMO du 268e avec ses listes de pertes, ne nous amène aucune réponse. Aucune trace de Joseph Ragot.
Après consultation de Mémoires des Hommes, le seul Joseph Ragot disparu est soldat au 290e RI, mais pas au 268e RI. Les deux régiments formant la même brigade, un mouvement est largement possible entre ses deux unités.
Une consultation des registres matricules de Chateauroux allait peut-être nous donner une indication.

La fiche de Joseph RAGOT de Crevant (36) sur le site des AD36 (page 110)

Et si le tailleur de pierre qu'était Joseph Ragot de Crevant était le Joseph Ragot qui avait laissé une trace de son passage sur la grange de Tilloy?
Joseph RAGOT du 290e RI est décédé le 1er novembre 1914, à peine arrivé en Belgique, non loin de Ypres, à Wallemolen. Il y a donc peu de chances qu'il s'agisse de lui.
Peut-être que notre graffiteur a survécu au conflit?

Beaucoup de points restent donc sans réponses. D'autres recherches complémentaires seront à entreprendre afin d'éclaircir notamment la présence d'éléments du 268e RI en 1914, à l'ouest d'Arras, du côté de Tilloy les Hermaville. Rien dans le JMO ne laisse présager d'une telle présence.
Un mystère, ...

Merci à Thierry Cornet pour sa précieuse aide

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28 janvier 2016

Fonds Valois BDIC - Le 68e RI à Loos à l'automne 1915

Il est des découvertes que j'aime partager.
L'avantage évennementiel du Centenaire 1914-1918 est de voir que nombreuses sont les institutions qui ouvrent leurs fonds au public. Une des plus remarquables est la mise à disposition du fonds Valois par la BDIC (Bibliothèque de Documentation Internationale Comtemporaine).
Qu'est ce que le fonds Valois? Il s'agit de la collection de photographies qui a été constituée à partir des clichés pris, lors du conflit, par les opérateurs par la Section photographique des Armées (SPA), - Pour accèder à la partie numérisée et en ligne, il est possible d'utiliser le module de recherche sur le site http://argonnaute.u-paris10.fr

Il est important de noter que les clichés sont libres de droit et de d'utilisation. Bien évidemment, en échange, il est demandé de simplement signaler la source du cliché (Fonds Valois - BDIC).
Les clichés sont disponibles en 300 dpi et en fichier JPEG, ce qui permet une certaine facilité d'utilisation.

Que trouver dans ce fonds? Je suis bien loin d'avoir exploré la totalité des clichés, mais l'usage de mots clés m'a cependant permis de trouver quelques pépites que je vous présenterais au fil de plusieurs publications. N'hésitez pas à user et abuser des mots clés.
Attention cependant, le référencement par mots clés est cependant restrictif. Je n'ai ainsi pas pu trouver le cliché à partir de "68e", mais bien à partir de "Loos" (Loos en Gohelle 62), et encore à condition de ne pas confondre avec Loos qui se trouve dans le département du Nord (59).

Tout d'abord, certainement mon cliché préféré:

2 soldats du 68e RI dans les tranchées du secteur de la Pépinière de Loos.

CapturePepinière1

URL sur l'Argonaute: http://argonnaute.u-paris10.fr/ark:/naan/9249b08629

Pourquoi choisir ce cliché?
Tout d'abord pour l'unité des soldats présents, car il s'agit effectivement de 2 soldats du 68e RI, le numéro d'unité est lisible sur les pattes de col de la capote bleu horizon du soldat au premier plan. De plus, je me peux m'empêcher d'être troublé par la gravité de ce regard fixant l'objectif.

CapturePepinière3

Avant d'entamer une petite étude du cliché, il est à noter que ce même cliché figure dans les collections de Imperial War Museum de Londres. Certes de moins bonne qualité, un autre exemplaire est visible à cette adresse http://www.iwm.org.uk/collections/item/object/205214993
La légende du cliché donne alors:

Object description
A French soldier at the listening post, twenty metres from the German line in the Nursery Sector of the "Entent Cordiale" trench, south-east of Loos, 22 December 1915.

Revenons au cliché de l'Argonnaute. Comme tous les clichés consultables sur ce site, il apparait des annotations en marge de la photographie:

Loos
22 novembre 1915
Secteur de la pépinière - Tranchée de l'entente cordiale - Poste d'écoute à 20 mètres des Allemands.

On notera la similitude en les 2 légendes que ce soit pour la BDIC ou l'IWM. Seule différe le mois de la prise de vue.

Rentrons dans le détail de ce cliché: Il s'agit très exactement de Loos en Gohelle, dans le département du Pas de Calais (62). Le secteur de la pépinière est le sous-secteur Sud du secteur de Loos dans lequel les unités de la 17e Division se relayèrent.

CaptureJMO68_19151122 CaptureJMO68_19151222
Sources: 22/11/1915 et 22/12/1915 dans le JMO du 68e RI - Mémoires des Hommes

La consultation du Journal de Marche du 68e RI, ne permet pas de trancher sur le mois de la visite du photographe. Tant à la date du 22 novembre 1915 qu'à la date du 22 décembre 1915, le 68e est en ligne dans le sous-secteur de la Pépinière.

Quel est ce secteur de la Pépinière?

AFGG_19151011_1
sources: AFGG -Mémoires des Hommes (situation au 11 octobre 1915)

Ce secteur est positionnable précisement grâce à la consultation du Journal de Marche de la compagnie 9/1 du 6e Génie (Compagnie divisionnaire du génie rattachée à la 17e Division), il est alors possible de mieux visualiser le secteur Sud dit de la Pépinière

SHDGR__GR_26_N_1288__002__0007__T_2
Sources Mémoires des Hommes - JMO 9/1 6e Génie

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Sources Mémoires des Hommes - JMO 9/1 6e Génie

 

La légende du cliché BDIC indique que nous sommes au sein d'un poste d'écoute, donc en avant de la tranchée de première ligne. Il s'agit, sur le plan ci-dessus, d'un des points nommés G1 à G7

Analysons maintenant le cliché:

Les 2 soldats sont équipés typiquement avec la tenue de l'hiver 1915-1916. La capote est de couleur Bleu-horizon et est un modèle 1914 et le casque Adrian est présent.
La capote modèle 1914 est caractérisée par la présence d'au moins une poche sur la poitrine et par une seule rangée de boutons. Il y eut plusieurs types en fonction des coupes et ajustements vestimentaires, ainsi, le 2e type vit la disparition de la poche droite de poitrine voir la disparition des 2 poches de poitrines.
Le point notable au niveau vestimentaire est la présence d'un couvre casque en drap. Celui-ci apparut effectivement  à l'automne 1915 pour finalement être retiré réglementairement fin 1916.
Le soldat situé à l'arrière plan, en plus des bandes molletières réglementaire porte des guètres de cuir, qu'il a gardé de son ancienne tenue datant d'avant l'apparition du bleu-horizon.

Ce soldat assis sur la banquette de tir, utilise un périscope de tranchée afin d'observer l'ennemi qui est situé à proximité (20 mètres d'après la légende de la photo).

On notera que plusieurs clichés ont été pris ce même jour dans les tranchées du secteur. On en trouve trace soit sur l'Argonaute, soit sur le site d' IWM.

 CaptureARGON_Pepiniere CaptureARGON_Pepiniere1
2 autres clichés BDIC pris à la Pépinière de Loos le 22 novembre 1915

 

 Une autre étude dans un secteur très proche, toujours en Artois, mais cette fois à la Cité des Cornailles: Hommage à Paul Moulins de Cluis

collection dite des Albums Valois a été constituée par la Section photographique des Armées (SPA), - See more at: http://argonnaute.u-paris10.fr/En-savoir-plus/p15/Les-collections-numerisees-sur-la-Grande-Guerre-de-la-BDIC#sthash.qJREsSVq.dpuf
collection dite des Albums Valois a été constituée par la Section photographique des Armées (SPA), - See more at: http://argonnaute.u-paris10.fr/En-savoir-plus/p15/Les-collections-numerisees-sur-la-Grande-Guerre-de-la-BDIC#sthash.qJREsSVq.dpuf
collection dite des Albums Valois a été constituée par la Section photographique des Armées (SPA), - See more at: http://argonnaute.u-paris10.fr/En-savoir-plus/p15/Les-collections-numerisees-sur-la-Grande-Guerre-de-la-BDIC#sthash.qJREsSVq.dpuf
collection dite des Albums Valois a été constituée par la Section photographique des Armées (SPA), - See more at: http://argonnaute.u-paris10.fr/En-savoir-plus/p15/Les-collections-numerisees-sur-la-Grande-Guerre-de-la-BDIC#sthash.qJREsSVq.dpuf
collection dite des Albums Valois a été constituée par la Section photographique des Armées (SPA), - See more at: http://argonnaute.u-paris10.fr/En-savoir-plus/p15/Les-collections-numerisees-sur-la-Grande-Guerre-de-la-BDIC#sthash.qJREsSVq.dpuf

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12 mai 2015

9 mai 1915-2015. De retour d'Artois

Faire un séjour en Artois, pour le passionné que je suis, c’est toujours un plaisir, et comme j’étais déjà venu en 2006 avec ma petite famille, je savais déjà ce qui m’attendait, mais il y a tant à découvrir. L’Artois fut une terre de souffrance pour nos soldats du 9e Corps d'Armée, ceux-ci y séjournèrent pendant de longs mois, d’avril 1915 à mars 1916.
Certes, je ne m’y rendais que pour une journée et le départ fut bien matinal, mais j’avais hâte de faire le voyage pour rendre hommage aux gars de la 17e Division d’Infanterie.

Tout d’abord, entreprendre ce voyage, c'est partir de la région Centre, passer par la gare du Nord et tout d'abord profiter de l’attente du départ pour faire un petit tour par la rue des Vinaigriers (zone de départ des taxis) pour rendre hommages aux cheminots de 14.

GareNord_20150509
Les plaques 14-18 et 39-45 de la Gare du Nord

Ensuite prenons le TGV pour Arras. Là je retrouve mes deux amis Frédéric et Thierry, spécialistes du secteur artésien. Direction maintenant Loos en Gohelle pour l’inauguration de la plaque en l’honneur des soldats de la 17e Division d’Infanterie.

En effet, en ce 9 mai 2015, l’association « Loos en Gohelle sur les traces de la Grande Guerre » a décidé de rendre hommage aux soldats qui tombèrent lors de l’attaque du 9 mai 1915. Cette association s’occupe de faire découvrir le passé de la commune de Loos qui fut si touchée et dévastée par le conflit. L’inauguration de la stèle eut donc lieue Chemin de Vermelles, à l’emplacement de ce qui fut la « Redoute de Loos » et ce en présence des autorités locales, notamment M. Jean François Caron, maire de Loos et conseiller régional. Cette stèle devrait à terme être incluse au sein d’un parcours historique qui est en projet.

Loos_9mai2015 013  Loos_9mai2015 020
La cérémonie d'inauguration de la plaque en l'honneur aux soldats de la 17e Division

Quelle émotion de se trouver là, à l'heure précise, 100 ans plus tard.
Que penser de cet effort demandé à de jeunes hommes, à des pères de familles de traverser cet espace alors bouleversé par la mitraille et les explosions, alors que je le découvrais calme et cultivé.

CaptureJC
Le secteur d'attaque de la 17e DI, vu depuis les positions allemandes de l'époque

Si vous êtes une famille d’un poilu ayant fait l’attaque du 9 mai, ou si vous êtes de passage dans le secteur, je ne peux que vous conseiller de prendre contact avec l’association, j’y ai été vraiment très bien accueilli.

http://asso.sltdlgg.pagesperso-orange.fr/pagefrance.htm

A l’issue de l’inauguration, une surprise m’attendait, à la médiathèque, une exposition avait été montée et permettait de mieux comprendre cet épisode du parcours des régiments indriens. Mais une deuxième surprise m’attendait. Sur les panneaux, figurait un patronyme qui m’est proche, du moins qui est connu en Berry. Je découvrais ainsi un panneau concernant Léon AUGRAS, un agriculteur de Maillet. Le patronyme m’est généalogiquement connu et la commune est celle dont est issue une partie de ma famille. Le summum fut de découvrir que les personnes devant ledit panneau étaient les descendants du soldat berrichon en question et plus précisement la petite-fille de Léon Augras. J’entamais alors la discussion, mais je dois reconnaitre que ma voix fut d’abord chevrotante, car j’en étais ému. Sans nous connaitre, nous nous découvrions des connaissances communes et nous échangions aussi des informations sur le parcours de Léon qui l’amena jusqu’en Artois.

CaptureJC1
Devant le panneau dédié à Léon AUGRAS, en compagnie de sa petite fille

Suite à l’inauguration, nous nous rendimes à une adresse que je conseille tant pour la qualité de sa table que pour son cadre: l’Estaminet de Lorette, sur le lieu même de la butte de Lorette.

http://www.estaminet-de-lorette.com/

Je conseille très vivement les spécialités locales et notamment la bière locale « Page 24 » qui sait si bien accompagné la carbonade.

CaptureJC3
La nécropole Notre Dame de Lorette

Après le repas, je me laissais aller à divaguer au sein de la nécropole de Lorette, au fil des sépultures à la recherche des soldats l’Indre, alors que j’étais surtout perdu dans les pensées qu’un tel lieu peut inspirer. Nous rendîmes ensuite pour admirer le récent anneau de la Mémoire qui a été installé devant la nécropole et qui à mon avis gâche le paysage que l’on avait avant depuis la nécropole sur le champ de bataille. A mon humble avis, il eut été préférable, sans en changer l’emplacement, d’enterrer un peu plus cet anneau mémoriel afin de l’intégrer un peu plus en cette terre artésienne. Oubliant le site, une fois dans l’anneau, le vertige engendré par la longue liste de noms prit place. Comment tant d’hommes vinrent mourir en ces lieux?

CaptureJC2

On regrettera cependant que les noms de ceux qui tombèrent en Flandres belge n’y figurent pas alors que certains de leurs corps furent rapatriés à Notre Dame de Lorette, mais le monument ayant été pensé par le conseil régional, on comprendra cette inopportune absence.

Au fil de l’après-midi, mes deux acolytes me firent découvrir des secteurs que je ne connaissais pas. Nous nous rendîmes au Bois en Hache, à Angres, qui sera le secteur des 268 et 290e RI, au début de l’année 1916. Je découvris ensuite les cimetières de la Tranchée de Meknés et celui d’Aix-Noulette. Là, je découvris des sépultures indriennes que je ne connaissais pas et qui sont inclues dans des cimetières gérées par les autorités britanniques. Il est toujours plaisant de se rendre dans ces cimetières anglais, surtout à l’époque où les fleurs apparaissent. De vrais jardins.

CaptureJC4
Le "Tranchée de Meknés Cemetery" où je découvris une sépulture du 90e RI que je ne connaissais pas

Nous finimes la journée par la visite de divers secteurs où les combats firent rage en ce 9 mai 1915, à Aix-Noulette, Carency, …

Je tiens vivement à remercier Frédéric et Thierry
pour m’avoir promené tout au long de cette trop courte journée.

Le temps de rentrer en Berry vint alors, mais je reviendrais ultérieurement sur ce séjour, alors dans le cadre de publications spécifiques. Rendez-vous est pris pour l'année prochaine pour la thématique liée à la défense de la Cote 304 en mai 1916, dans le secteur de Verdun.

 

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02 mai 2015

Sous terre, sous pierre. Berthonval, mai 1915

Pour une fois, je quitte les régiments dont j'ai l'habitude de vous conter l'histoire. Mais, je ne m'éloigne pas trop, je vais seulement élargir le cercle pour présenter un texte concernant le 9ème Corps d'Armée.
Il y a quelques temps, par l'intermédiaire du blog et des commentaires associés aux divers messages, M. Henrion nous faisait part d'un texte qu'il avait retrouvé dans les affaires de son aieul l'Aide-major de 1ère Classe Gaston Julin.
Ce dernier était donc médecin au sein du 135ème R.I. dont la garnison était à Angers et dépendait, comme les unités du département de l'Indre, du 9e Corps d'Armée.

Sélection_037
Manoeuvres 1908, sur la route de Loches - A.M. 1ère Cl. Julin marqué d'une croix

Gaston Julin fut médecin à Cinq-Mars la Pile (Indre et Loire) de 1909 à 1947. Lors de son cursus militaire, il fit notamment des périodes au camp du Ruchard, participa aux grandes manoeuvres qui eurent lieu en 1908.
Malgré la demande de sa fille, il a toujours refusé de raconter sa guerre par écrit car étant médecin il avait vu mourir beaucoup trop de jeunes gens de 20 ans qui appelaient leur mère. Il en fut marqué à  vie.

Merci donc à lui et à M. Henrion de me permettre de vous présenter le document qui va suivre:

Il s'agit d'une feuille de papier ronéotypée constituant 4 pages sur laquelle est écrit un texte, présenté sous la forme d'une chanson, d'un poème.

CaptureJC_Poeme

Tout de suite, l'association lieu et date me permit de dire que cela concernait le 9e Corps. Berthonval et mai 1915 sont un lieu et une date qui concernent directement les unités indriennes. En effet,, le 135e dépendait de la 18e Division, et celle-ci était la division "soeur" de la 17e DI dont le siège était à Chateauroux.
Berthonval! Petite zone d'Artois entre le Mont-Saint-Eloi et Neuville-Saint-Vaast qui fut un secteur de combat où de nombreux soldats de la région tombèrent.

BerthonvalNeuville_VueBasMSE
La ferme de Berthonval depuis le bas du Mont-Saint-Eloi, le Bois de la Folie au fond (Zone allemande)

Voici la première page dudit document:

Sélection_038

Assez difficile à déchiffrer sur certaines parties, en voici la transcription que je laisse à votre perspicacité:

SOUS TERRE, SOUS PIERRE

A ceux qui auront gouté aux douces joies de la Villégiature
Berthonval Mai 1915

A Berthonval on voit parfois
Des gens qui d’un air de mystère
Descend’nt 4 ou 5 à la fois
Dans les profondeurs de la terre
Serait-ce les premiers chrétiens
Cherchant l’abri des catacombes
Cà n’est pas çà crénom d’un chien
C’est les poilus qu’ont peur des bombes

D’abord au dessous du rez d’ chaussée
Y a déjà un’ tout petit’ salle
Dans laquelle on vient s’ramasser
Pour absorber tout c’qui s’avale
L’odeur de la soupe à l’oignon
Et tous les vieux restants d’cuisine
Dont Orphée est le marmiton
Vienn’t vous chatouiller la narine

Les escaliers de ces caveaux
Sont glissants comm’ des plaqu’s de verre
Certain’ment c’est pas d’l’art nouveau
On connait pas çà à la guerre
C’est mêm’ pas du styl’ rococo
Ca vous fait tourner la breloque
A chaqu’ pas on pataug’ dans l’eau
3 heures d’séjour on est loufoque

Pourtant si vous vous obstinez
Et si vous franchissez la porte
Aussitôt en plein dans le nez
Vous arrive une haleine forte
Le souffle de cet entonnoir
Vous prouv’ qu’en la circonstance
L’expression chlinguer du couloir
N’est pas ce qu’un vain peuple pense

Entré dans ces lieux infernaux
A gauche vous verrez de suite
Des gens étendus sur le dos
De l’espèce des troglodytes
Qui regardent d’un air grognon
Sous l’humidité qui fait rage
Pousser de petits champignons
Sur tous les objets d’leur paqu’tage

Au plafond de ce p’tit gourbi
Un truc vous verse sur le blair
L’eau qui dégringol’ tout’ la nuit
Pendant qu’vous dormez l’ventr en l’air
Mais l’autre jour nos praticiens
Qui discutaient sur cet’ machine
Ont posé l’diagnostic certain
De simple incontinence d’urine

Un grand mur au bas des degrés
Oppose d’un air ironique
A vos efforts désespérés
Une résistance héroïque
Alors arrive un bon coup d’vent
Et vot’ chandelle s’éteint tout’ seule
Pour peu qu’on ait pris son élan
On est sur de s’ casse la gueule

C’est là qu’est l’escalier d’honneur
Pour tous les ceuss que l’on ivite
A v’nir admirer la couleur
L’pittoresque et l’odeur du site
Dans c’t escalier y’a pas d’Gob’lins
Ca vous épat’ j’en suis fort aise
Y’a que’ques rats c’est un fait certain
Et tout l’ bois est pourri d’ punaises

Ayant rallumé vot’ lampion
En vous écriant quell’ sal’ boite
Vous vous apercevez cré nom
Qui fallait qu’ vous tourniez à droite
Vous êtes dans le grand corridor
Qui tourn’ qui vire et qui s’éboule
Et aie le pauv’ poilu qui dort
Encaisse’ les poings quand çà s’écroule

Descendez encor’ que’ qu’s degrès
Vous êt’s au chœur mêm’ du sanctuaire
A votre gauch’ se trouve un chalet
Très fréquenté des militaires
Si vous avez envie d’pisser
Et d’ faire du plus solide encore
Arrêtez vous et pénétrez
J’ vous promets qu’ c’est pas inodore

Courage encor’ des escaliers
Et vous entrez dans la carrière
Y’a déjà longtemps qu’vos ainés
N’y sont plus et sont au cim’tière
C’est magnifiqu’ c’est haut c’est grand
Ne rigolez pas j’vous prie
Les rats sont les princes de céans
Et font l’service de la voirie.

Là d’dans on fait n’importe quoi
La crémation et la cuistance
On magne, on fume, on bridge, on boit
On parl’ des destinées d’la France
Et le canon qui pèt’ dehors
Vous fait pas peur on fait l’mariolle
Un’ fois la nuit venue on dort
Et on récolte un tas d’ bestioles

Mais ceux qui règn’ent en grands seigneurs
Et au moindre bruit s’ carapatent
C’est messieurs les rats ces farceurs
Qui vous jouent des tours d’acrobate
Car tout’ les fois qu’vous roupillez
Les petits, le père et la mère
Rapidement viennent examiner
Vos sillons digito-plantaires

Encore si i s’ contentaient que d’çà
Mais ces sales bêtes que rien n’épate
Font des tours qu’on dit : c’est les rats
Et des blagu’s qu’on dit : c’est les rats
L’capitain’ de territoriale
A cru reconnaitre sa pétoche
L’aut’ jour dans l’ventr’ d’un animal
Qu’il ouvrit d’1 seul grand coup d’ pioche

Le fond d’la cave est occupé
Par tout’ les huil’s d’un’ compagnie
Qui préten’nt tr’ sapeurs miniers
D’la 9/2 du 6e Génie
J’sais pas encor’ s’ils ont miné
S’ils savent saper ou s’ils s’en foutent
Mais ce que j’ peux vous assurer
C’est qu’ils sav’nt bien casser la croûte

Les téléphonist’ dans un coin
Souris tout l’jour sur l’ manivell »
Peux tu m’envoyer d’ la ficelle
Pas mieux y en a du midi
Qui tout’ les fois que le fil casse
Se fou’ dans l’ bec de l’ aïoli
Putain ‘ avec de la six casse

On est très bien à Berthonval
Malgré cette trop longue histoire
Il est certain qu’on est moins mal
Qu’au milieu du four crématoire
Peut-être qu’on pourrait installer
Pour un modeste prix d’ famille
L’ascenseur l’électricité
Et l’ vieux tramway Madelein’ Bastille

________________________________

 

On notera dans le texte l'allusion à la Compagnie 9/2 du 6ème régiment du Génie qui était compagnie divisionnaire. Ceci permet de confirmer l'origine du document, la 18e D.I., mais nous n'en connaissons malheureusement pas l'auteur exact (à moins d'arriver à déchiffrer la signature présente sur le premier extrait présenté au-dessus).

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Merci à M. Henrion pour m'avoir ouvert sa documentation familiale et pour sa confiance.


Sources photos: Collection familiale M. Henrion et collection de l'auteur

 

TrAès grande

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31 janvier 2014

Rolland Jules - 268e RI - "4 jours de misère"

Suite à l'appel lancé récemment, Huguette m'a transmis une des cartes qu'elle possède et qui concernent ces aieux. Plus précisement, il s'agit de Jules Rolland qui était au 268ème Régiment d'Infanterie, à la 21ème Cie très précisement.

Le verso de cette carte est typique de ce qui fait le charme de l'analyse de ce type de document. Nous avons là, un fragment de vie rapporté par un des acteurs de ce conflit.
Le texte de la carte se suffit à lui-même.

Commençons par l'analyse (succinte) du recto

Loos_PuitsMine

Le cliché représente l'intérieur d'un des nombreux puits de mine du secteur au devant de Loos en Gohelle. Il occupait ce secteur depuis octobre 1915.
Après cette période à Loos et dans son secteur, le 268ème RI, début janvier 1916 quitte le secteur et part occuper des positions aux environs d'Aix, d'Angres. Il prend alors position plus précisement dans le secteur du Bois en Hache.

Passons maintenant au verso:

RollandJules_Carteverso1

1er Février 1916

Chère Cousine
Je répond à la carte qui m'a fait bien plaisir de vous savoir tous en bonne santé, moi aussi je me porte très bien pour le moment, voilà 8 jours que nous sommes au repos, nous allons rentré ce soir dans ses maudites tranchées pour 4 jours, ca va être 4 jours de misère, enfin espèrons que ca se passera encore bien, au revoir chère cousine et bonne santé à vous tous, ton cousin qui vous aime et vous embrasse de bon coeur Jules Rolland
268e 21e Cie Secteur Postal 66

Si le texte est simple, il n'en est pas moins touchant par son "nous allons rentré ce soir dans ses maudites tranchées pour 4 jours, ca va être 4 jours de misère,".

Un petit tour par le Journal de Marche régimentaire nous permet de confirmer les informations transmises par Jules.

SHDGR__GR_26_N_733__003__0081__T

1er février 1916 :
Travaux de la nuit du 31 janvier au 1er février : L’équipe spéciale du 268e a posé entre les tranchées Sébastopol et Solférino 28 chevaux de frise confectionnés sur place. A Solférino, la tranchée de liaison entre les postes 1 et 2 a été continuée. Travaux de réfection habituels pour les Cies. La section du régiment a terminé la tranchée commencée la nuit précédente sur une longueur de 60m. La tranchée a été étayée avec du grillage dans toute sa longueur.
Quelques bombes ont été tirées par les Allemands dans la matinée. Nous avons répondu par des tirs de notre artillerie de tranchée, appuyée par le 75.
A partir de 19h30, le bataillon du 268e (6e) relève le bataillon du 290e dans ses emplacements du sous-secteur Nord. Le 5e bataillon cantonné à Hersin a relevé à 19 heures les Cies du 6e bataillon (2 Cies à Aix et 2 Cies à Sains)
La relève des Cies en 1ère ligne s’effectue sans incident et est terminée à 21h30.
Emplacement des Cies du régiment : 24e Tranchée Solférino, 21e Tranchée Jeannerod, 22e Tranchée Ferracci, 23e en réserve. 17e et 20e à Aix-Noulette 18e et 19e à Sains.
Les sections de mitrailleuses ont été relevées dans les conditions habituelles par les éléments de la C.M.R. du 290e et de la C.M.B.2.

 

Si Jules Rolland survivra au conflit, au Bois en hache, il n'en fut pas moins blessé à la Cote 304, le 28 avril de cette même année. L'impossibilité d'accèder aux fiches matricules, actuellement en numérisation, aux AD36, nous empêche malheureusement d'en savoir plus.

 

Grand merci à Huguette Nicole pour m'avoir ouvert ses archives

Sources: JMO 268e RI SHD 26N733

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05 janvier 2014

Un inconnu (peut-être) identifié au 90e RI

Une rapide incursion sur le blog pour signaler l'enquète menée par Arnaud sur son site. Un homme (du 90ème RI?) repose non identifié à la Nécropole de Notre Dame de Lorette d'Ablain Saint Nazaire.

Je vous laisse découvrir l'enquète menée par l'inspecteur Arnaud et qui est toujours en cours, un exemple de recherche historique à retenir et à prendre pour exemple.

 L'homme de la tombe 8007

Lorette_Necropole

Merci Arnaud, merci pour Adolphe Boisnault.

 

Arnaud, une liste de soldats du 90e RI reposant à Lorette est partie chez toi. 28 soldats y reposant sont tombés en mai 1915, il devrait logiquement se trouver dans les sépultures autour de celle de notre inconnu, si la logique d'implantation de la nécropole est respectée.

Un autre inconnu du 90e RI, celui de Potyze

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