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Indre 1914-1918 - Les 68, 90, 268 et 290e RI
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17 juin 2024

Indre et Indiens, un boulanger pitolat* et le passage des Hindous en Bas-Berry

Toujours le même ressort qui m’amène à publier une étude : Attiré par le sujet d’une photographie, d'une carte postale et découvrir que celle-ci a non seulement lien avec la commune de mes aïeux, mais aussi avec ma marotte 14/18 départementale.
Sur le net, les vendeurs bien souvent mettent en vente des cartes postales anciennes où seul le recto est présenté. Il n’y a aucune correspondance au verso, voir seule l’indication « écrite » est reportée. Heureusement, parfois, le vendeur rajoute un scan du verso. Et là, il m’arrive d’y trouver un intérêt particulier.
Lors de l’été 2021 (Eh oui, il faut du temps pour que l’idée d’un article mûrisse), je suis tombé sur une carte où nombreuses sont les thématiques à aborder (Cliché pris à moins de 1 kilomètre de mon domicile indrien, échange épistolaire d’un couple de l’agglomération argentonnaise, parcours de guerre d’un soldat, épisode international au travers d’une vision très locale).

* Pitolat: gentilé des habitants de Saint-Marcel (Indre)

L’objet de cet article ne traitera que les derniers points.

Collection de l'auteur

Dans le cadre de l’étude ci-dessous, l’intérêt de cette carte réside principalement dans la correspondance que l’on trouve des 2 côtés de cette carte, car effectivement, je vais ici m'intéresser principalement  au contenu de ce texte et redonner vie à un parcours militaire d’antan et un évènement lié au conflit.
Commençons donc par la correspondance car c’est elle qui permet la datation et de définir le contexte de ce qui suit.

Franchise militaire
Monsieur PUSSAUD
Sergent 9e section des Commis et Ouvriers Caserne Meunier à Tours

3 8bre 1914
Mon cher Paul
La journée d’hier et celle d’aujourd’hui ont encore passé sans que je t’adresse la lettre promise. Toi aussi tu deviens un peu négligent. J’ai des nouvelles à ……. De toutes espèces je t’écrirai demain. Hier j’ai été un peu fatiguée je voulais voir les indous passer. Je n’ai pu y aller qu’aujourd’hui en portant le pain au Moulinet ils sont assez curieux à voir beaucoup passent tous ces jours et aussi des Anglais qui ont l’air tous très heureux d’aller combattre. Nous t’embrassons tous. Bien à toi.

Sur le recto:
Les enfants se portent mieux. A bientôt de tes nouvelles tu nous fais attendre après je t’embrasse
Berthe

 

Commençons par l'analyse de l’oblitération de départ du courrier. Elle nous indique un départ de Saint-Marcel (Indre) et est en date du 4 octobre 1914.  Le texte de la correspondance est court. Il a été écrit la veille de son dépôt à la Poste et permet d’explorer deux directions.

  • Qui est Paul PUSSAUD et quel est son parcours pendant le conflit ?
  • Que passa-t-il à Saint-Marcel en ce début octobre 1914 pour que Berthe le rapporte à son mari ?

Concernant Paul PUSSAUD, son parcours civil et sa généalogie, il est aisé de s’appuyer sur les données librement consultables sur Généanet. Un arbre généalogique très complet a été réalisé par Sophie MOUTON (pennylove)
Paul PUSSAUD est fils et petit-fils de boulangers. Son grand-père Silvain et son père Paul étaient aussi boulangers à Saint-Marcel. Il prit leur suite.
Paul PUSSAUD est né le 1er novembre 1880 à Saint Marcel (Indre), fils de Paul et de LENOIR Marie.
Déclaré boulanger au moment de sa conscription, il est affecté à la 19e Section de Commis et Ouvriers militaires d’Administration. Ces sections sont rattachées au service de l’Intendance et portent chacune le numéro lié à sa Région Militaire (R.M.). Trois grandes spécialités y sont présentes : Les Commis aux écritures chargés de l’Intendance, les ouvriers soit des subsistances, soit de l’habillement.
Notre boulanger reçoit donc une affectation en lien avec sa profession et est envoyé au sein de la 19ème R.M. Cette région militaire regroupe alors les départements d'Alger, d'Oran et de Constantine. La fiche matricule nous permet de voir qu’il lui faut alors 4 jours pour rejoindre son corps. Il effectue ses 3 années de service jusqu’en octobre 1904 et part avec le grade de Sergent. Fait intéressant dans son parcours, il est à noter qu’il a fait un période de 1 an et demi au sein des régions sahariennes, du sud algérien donc.
En 1906, le 22 décembre, il se marie avec Berthe CHARLES à Saint Marcel et s’installe rue de Lorette comme l’indique les recensements de 1911 et 1921 consultables sur le site des Archives Départementales de l’Indre.
Ils auront trois enfants, Charles (1907), Suzanne (1912) et Clémence (1914)

Archives Départementales de l'Indre - M4924 & M4947

Concernant l’administration militaire, après son service, il est rattaché à la 24e SCOA du Gouvernement de Paris, puis reversé au sein de la SCOA de la 9ème région. Il y est mobilisé et arrive à Tours le 11 aout 1914. Il passe ensuite à la 1ère SCOA en février 1915 puis à la 22e SCOA en mai 1917. Un mois plus tard, il est affecté au 1er Régiment de Zouaves, puis au 2e.
Il est considéré comme étant aux Armées de février 1915 à sa mise en congé illimité en février 1919. Point de Croix de Guerre, de Médaille Militaire, il est cependant récipiendaire de la médaille Orient en mars 1932 après avoir reçu la médaille serbe en janvier 1932.
Aucun autre détail ne permet de trancher à savoir s’il fut zouave en tant que combattant ou en tant que boulanger.

La fiche matricule de Paul PUSSAUD

La carte de correspondance est donc envoyée par Berthe à son époux. Celle-ci envoie le courrier à la caserne Meusnier à Tours. Cette caserne abrite à la fois le 32e Régiment d’Infanterie mais aussi la 9ème SCOA.

Cette section est organiquement rattachée à la garnison de Tours. On trouve d’ailleurs aussi une 9e Section Territoriale pour les plus anciennes classes d’âge. Les troupes sont cependant réparties sur différents casernements au sein de la région militaire. En effet, dans toutes les garnisons se trouvent des commis et des ouvriers pour assurer la gestion des subsistances, fabriquer le pain, entretenir les habillements et équipements. On en trouvait dans l’Indre (36), l’Indre et Loire (37), le Maine et Loire (49), les Deux-Sèvres (79) et la Vienne (86).

A Châteauroux, par exemple, les COA et les soldats du Train (9e ETE de la caserne Ruby) occupaient ainsi les locaux de la « Manutention » jouxtant la caserne Bertrand de Châteauroux qui, elle était une caserne d’infanterie. Une autre manutention était aussi existante au sein du Camp du Ruchard, qui était le camp de manœuvre principal de la Région Militaire, non loin de Tours.

Collection de l'auteur & Gallica-BNF
Collection de l’auteur et Archives municipales Châteauroux Métropole
La caserne Meusnier de Tours (32e RI et 9e SCOA) – le positionnement de la Manutention de Châteauroux
Manutention Châteauroux - Collection de l'auteur

Affecté donc à la 9e SCOA de Tours, Paul PUSSAUD exerce son métier au sein de l’intendance assurant ainsi l’approvisionnement en pain de la garnison de Tours. Ses affectations suivantes, dès février 1915, se font au sein des 1ère et 22e SCOA. Cela laisse supposer le même type d’activité.
En juin 1917, il  est affecté au sein du 1er puis 2e Zouaves.
Concernant l’organisation au sein de l’armée de 1914, il se trouvait alors 2 situations. Soit notre boulanger était affecté à une garnison, soit il était affecté en Zone des Armées avec comme affectation, une boulangerie roulante de campagne. Celles-ci étaient réparties à l’échelle d’une Armée et formaient les BOA (BOulangeries d’Armée). On retrouvait aussi des boulangeries à l’échelon de la région militaire.

Cliché Raymond Rollinat

Peut-être se trouve-t-il sur ce cliché de la 3e Boulangerie de campagne pris en octobre 1914 à Tours:

Collection de l'auteur

Concernant l’organisation des « Boulangeries roulantes de campagne » https://fr.geneawiki.com/index.php/Guerre_1914-1918_~_Les_boulangeries_roulantes_de_campagne

L'intendance en campagne, cours professé au stage de l'intendance militaire par G. Nony (1914)
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6512108z.texteImage

Fonds documentaire du Centre de recherche et d’Etude de la boulangerie et de ses compagnonnages
articles par Laurent Bourcier (Picard la Fidélité) :

https://levainbio.com/cb/crebesc/category/guerre-militaire/

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Intéressons-nous maintenant à la deuxième question « Que passa-t-il à Saint-Marcel en ce début octobre 1914 ».
Commençons par une présentation succincte du village de Saint-Marcel. Il s’agit d’une commune qui se trouve au Nord-Ouest d’Argenton-sur-Creuse. Elle est le lieu où se situait l’antique cité d’Argentomagus, qui d’ailleurs, donna son nom à la commune voisine d’Argenton. Les territoires de Saint-Marcel et d’Argenton sont traversés par la ligne de chemin de fer Paris-Orléans-Limoges-Toulouse. Ce fait est important pour la suite de l’analyse.
Depuis 1912, la commune est scindée en deux pour former deux communes, celle de Saint-Marcel et celle de Le Pont-Chrétien-Chabenet. Le recensement de 1911 disponible sur le site des Archives Départementales de l’Indre regroupe donc les 2 communes mais les adresses reportées laissent apparaitre le village concerné.
Cependant, les adresses sont celles données par la résidence au moment du recensement, mais n’indique pas nécessairement le lieu d’exercice. Cependant tous sont indiqués comme indépendants, seul 1 apprenti et un « fils de » sont signalés.
Pour une population de 2.518 personnes, le dépouillement nous permet de trouver 8 boulangeries exerçant en 1911. 4 se trouvaient à St Marcel: PUSSAUD – Rue de Lorette, FLEYSSAC - Rue de Saint-Gaultier, PICHELIN - Rue du Parlement, CAMUS – Rue de l’Eglise. Au Pont Chrétien se trouvaient alors 2 boulangeries (POITRENAUD et BRIDOUX) et 2 autres à Chabenet (TOURNE et PERRIN).
Seuls PUSSAUD et PICHELIN, à priori, exercèrent le métier de boulanger après leur versement au sein d’une SCOA. Cependant, le conflit perdurant, ils furent affectés au sein d’unités combattantes avant la fin du conflit.

Fond de plan Géoportail

Reprenons le texte de Berthe PUSSAUD :
« …Hier j’ai été un peu fatiguée je voulais voir les indous passer. Je n’ai pu y aller qu’aujourd’hui en portant le pain au Moulinet ils sont assez curieux à voir beaucoup passent tous ces jours et aussi des Anglais qui ont l’air tous très heureux d’aller combattre … »

Cela nous permet tout d’abord d’apprendre que bien qu’ayant fournil rue de Lorette, celle-ci porte ses livraisons jusqu’au Moulinet. Le Moulinet est le quartier industriel de la commune de Saint Marcel, à la limite de la commune d’Argenton. En ce quartier, au vu du recensement de 1911, y résident de nombreux ouvriers dont ceux de la fonderie Genty et de nombreux salariés de la Compagnie Paris-Orléans, la compagnie de chemin de fer de la ligne Paris-Toulouse. Berthe, donc, se rend au Moulinet pour sa tournée, mais aussi pour voir les « indous » et les Anglais qui passent en gare d’Argenton.

En effet, en ce début octobre, la ligne Paris Toulouse permet aux troupes de l’Armée des Indes de rejoindre le front. En provenance de Marseille où les premières troupes débarquèrent le 26 septembre, par train via Toulouse, Limoges, celles-ci rejoignent Orléans d’où elles partiront ensuite pour rejoindre le Nord de la France vers Saint Omer et la « British Expeditionary Force » (B.E.F.). Parmi ces troupes, on retrouve la division de Lahore et la division Meerut.

 

 

Seuls deux ouvrages semblent avoir été publiés sur la thématique de l’Armée des Indes en 1914, on trouve aussi quelques articles sur le sujet sur le net (voir liens en fin d’article). Au final, ils nous sont finalement de peu d’aide concernant notre affaire, le transfert vers le front étant un épiphénomène. Heureusement, avec Berthe PUSSAUD à Saint Marcel, il est un autre témoin qui se trouve à environ un kilomètre de là, sur la commune d’Argenton et il s’agit de Raymond ROLLINAT. Ce dernier était un naturaliste, spécialiste des reptiles et demeurait à Argenton-sur-Creuse. Dès la mobilisation, il prit la direction de l’ambulance volontaire aménagée à la gare d’Argenton. Suffisamment riche pour posséder un appareil photographique, il nota aussi quotidiennement dans ses carnets les conséquences de la guerre.
Raymond ROLLINAT, du 1er octobre au 12 octobre 1914, indique le passage de troupes indiennes. Le 2 octobre, ce sont 10 trains et le 3 octobre 8 trains qui passent en gare d’Argenton. Il note aussi la présence de la foule qui vient en masse voir passer les trains et acclamer les troupes indiennes. En bon naturaliste, il note tous les détails de ce fait nouveau dont voici quelques extraits :

« Jeudi 1er octobre
« C’est ce matin, à 6h03, qu’a commencé le passage des troupes des Indes que fait venir l’Angleterre pour renforcer son armée combattant en France à nos côtés.

« Vendredi 2 octobre
« A 6h03 du matin passe un train de troupes hindoues. Malgré le brouillard froid et opaque, j’aperçois nombre de ces soldats aux ouvertures des wagons. Dans les wagons à chevaux et mulets, ainsi que dans les voitures à marchandises où sont entassés les hommes. Les portes sont ouvertes presque partout ainsi que les volets des fenêtres rabattus. Ces troupes, du reste très chaudement vêtues, ne semblent pas très frileuses.
J’ai constaté hier combien des Anglais avaient été prévoyants en protégeant leurs Hindous contre le froid au moyen de très épais maillots de laine.

A 6h43, passe un autre train d’Hindous. Le brouillard est encore intense et il fait plutôt froid

A 10h23, train de troupes hindoues. Il s’arrête avant d’entrer en gare ; aussitôt les gens envahissent le talus près du pont de la Grenouille et vont serrer la main aux Hindous qui saluent. Au départ hourras retentissants et acclamations du public particulièrement au pont de Saint-Paul. Dans le dernier wagon se tient la garde de police, équipée et armée, coiffure pointue et turban, le tout couleur d’un cendré brun comme les vêtements.
… »

 En tant que photographe amateur, il en profite aussi pour figer ce moment sur la pellicule.​​​​​

 

Fait important, le passage des troupes anglaises était programmé, annoncé et attendu par les civils. Dès le 30 septembre, la veille des premiers passages, Rollinat note et fixe sur la pellicule les préparatifs du personnel soignant de la gare.

Les convois ont donc traversé le département de l’Indre, de halte en halte. Deux autres clichés existent. L’un est identifié en gare d’Issoudun, au-devant des wagons de transport de troupe. L’autre est incertain concernant sa localisation mais il est à noter la présence d’un soldat du 65ème Régiment d’Infanterie Territoriale de garnison Châteauroux. Les troupes de cette unité territoriale ont été déployées du Nord au Sud du département, le long de la voie de chemin de fer, assurant la garde de celle-ci. La présence des portes en arrière-plan laisse supposer une halte dans une « grosse » gare du département.

Difficile d’aller plus loin dans l’analyse, d’autant que je ne connais pas les uniformes anglais. Heureusement, le verso du cliché nous donne l’explication du cliché issoldunois.

A propos de l’artillerie de l’armée des Indes (Royal Horse Artillery) :
https://en.wikipedia.org/wiki/Regiment_of_Artillery_(India)

A propos des troupes et de l’Armée des Indes, 2 ouvrages principaux ont été consultés :

  • Les troupes indiennes en France 1914-1918 – Douglas GRESSIEUX – Alain SUTON Editions 2007
  • L’Inde dans la Grande Guerre – Santanu DAS – Gallimard Ministère de la Défense 2014

Sur le net :

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