Cluis 1912, un fait-divers, de « dangereux voleurs » et leurs parcours combattant 1914/1918
Toutes les sources possibles sont à exploiter lorsqu’on effectue une recherche d’un parcours combattant, de retracer la vie, la mort d’un simple combattant, parcelle infime de la grande Histoire. Partir d’un fait-divers trouvé dans la presse départementale et d’étapes en étapes, retracer le parcours des protagonistes. Voilà une aventure documentaire qui n’est pas pour me déplaire.
Sur le site de Bibliothèque Nationale de France (B.N.F.), il est possible de retrouver des numérisations de journaux et périodiques d’alors. Dans la catégorie presse régionale, je parcours régulièrement l’Echo des marchés du Centre. Ce journal de pages en général paraissait les jeudi et dimanche de chaque semaine et avait pour siège de rédaction, la ville d’Issoudun.
Un article m’interpella lors de ma lecture de l’exemplaire du 30 mai 1912. Lyautey et le Maroc, la dépopulation de la France, la création du grade d’adjudant-chef, les manœuvres d’Armée de 1912 figuraient parmi les titres de cette édition. Un petit article troisième page m’interpella tant par le lieu que par la thématique. Le titre indiquait :
Cluis – Arrestation de dangereux voleurs.
Que pouvait-il s’être passé à Cluis pour générer un tel titre ? Cluis est une tranquille bourgade du Sud du département, dépendant du canton de Neuvy-Saint-Sépulchre. Le village est plus connu pour ses foires agricoles et sa fête aux Lumas (escargots en berrichon) que pour ses faits divers. J’entrepris alors la lecture :
Dimanche matin, la gendarmerie de Cluis était avisée d’un vol d’une somme de 4.000 francs venait d’être commis par un sous-ordre du comptable de la maison Stock, libraire-éditeur à Paris, et que le voleur, en compagnie d’un de ses acolytes, filait vers Cluis, où l’attendait son amie.
Au reçu de ce télégramme, la brigade de Cluis se transporta à la gare, au passage du train de 3 heures 34, dans lequel se trouvaient les deux filous.
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Le train venait à peine de rentrer en gare qu’une portière s’ouvrit pour donner passage à l’un d’eux, le sieur Georges Cochin, âgé de 18 ans. Les gendarmes se précipitèrent, mais le jeune bandit, qui se tenait sur ses gardes, prit aussitôt la fuite.
Une chasse à l’homme fut organisée sur la voie, et après une vive poursuite, Cochin fut arrêté et désarmé. Fouillé, il fut trouvé porteur d’un browning chargé de six balles blindées et de faux papiers.
Pendant ce temps, le maréchal des logis de gendarmerie faisait télégraphier au chef de gare de Neuvy-Saint-Sépulchre, la présence dans le train d’un individu dangereux ayant un billet à destination de Cluis. En arrivant dans cette localité, comme personne ne descendait du train, le chef de gare fit un contrôle et s’assura de la personne d’un nommé Louis Lermant, qu’il remit entre les mains des gendarmes.
Lundi les deux bandits ont été amenés devant le juge d’instruction de La Châtre.
Voilà une piste intéressante pour nos analyses de parcours combattants. 1912, deux jeunes même pas majeurs. Que deviendront-ils ? Quel sera leur sort dans les années à venir. Voilà une ligne directrice à suivre.
Tout d’abord, je n’ai pas trouvé de report dans la presse nationale. Je me suis donc reporté sur un autre journal local, l’Echo de l’Indre. Une version numérisée est accessible via le site du réseau des bibliothèques de La Châtre et Sainte-Sévère. L’outil de consultation est assez pénible, mais permet un accès à l’ancêtre de l’actuel Echo du Berry.
Ma patience fut récompensée, l’article du pays de La Châtre complétait l’article de l’Echo des Marchés et se montrait plus précis sur certains points :
Deux voleurs arrêtés
Deux jeunes gens, presque des enfants, ont été écroués lundi à la prison de La Châtre ; ils avaient été arrêtés la veille par les gendarmes de Cluis et de Neuvy.
L’un d’eux, Cochin Gaston-Georges, né à Paris le 18 février 1893, employé à la librairie Stock, avait encaissé, pour le compte de sa maison, une somme de quatre mille francs ; mais au lieu de remettre fidèlement cet argent, il se l’appropria et résolut de se payer un voyage sérieux, comme il convient à un personnage dont la bourse est bien garnie. Il s’adjoignit, pour cette équipée un sien copain, Lhôpital Léon, originaire d’Ivry (Seine), âgé de 17 ans. Nos deux gaillards se nippèrent de façon cossue, se munirent chacun d’un révolver et prirent le train à destination de Cluis. Pourquoi Cluis ? me direz-vous. C’est que le nommé Cochin a un cœur et que ce cœur, il l’a donné à une charmante soubrette, dont les parents habitent les environs ; c’est justement ce qui le perdit.
Le patron, ne voyant pas rentrer son employé, fit faire une perquisition à son domicile. On y trouva, outre la photographie de la demoiselle, des indications qui permirent de supposer que la première visite du voyageur serait pour elle, où elle se trouve en ce moment.
On envoya donc sans retard, à Cluis, une personne qui connaissait de comptable infidèle, avec mission de le signaler aux gendarmes, qui, de leur côté, avaient reçu un ordre d’arrestation.
Aussi quand dimanche, jour de la Pentecote, le train de 3h46 du soir, venant de Paris par Argenton entra en gare, Cochin, qui était à la portière, fut aussitôt reconnu ; mais s’étant lui-même aperçu de la surveillance dont il était l’objet, il descendit à contre-voie et s’enfuit. Peine perdue : les gendarmes l’eurent vite rattrapé et mis en lieu sûr. Son compagnon qui était, lui aussi descendu, avait profité de l’émoi pour remonter dans le train qui s’était remis en marche, croyant qu’on l’oublierait. Mais le chef de gare de Neuvy-Saint-Sépulchre, prévenu, fit faire des recherches et Lhôpital alla rejoindre son ami Cochin à la chambre de sureté sous la conduite des gendarmes. Il parait qu’il aurait dit au chef de gare que s’il n’avait pas laissé son revolver dans le wagon, il n’aurait pas hésité à s’en servir pour lui tirer dessus.
Les deux chenapans furent amenés à La Châtre lundi matin à onze heures ; pendant le trajet de la gare au Palais de justice, la foule les hua de belle façon et leur compte eut été vite réglé si les gendarmes ne les eussent protégés. « C’est-i pas des malheurs – de voir des enfants faire des choses pareilles » !
Après avoir été interrogés par M. le substitut Vergne et photographiés par M. Pouget, les deux drôles furent conduits à la prison. Leur attitude a été, dit-on, déplorable. On assure que l’un d’eux a déjà un casier judiciaire.
Cochin était porteur d’une valise toute neuve ; il avait sur lui une somme de 3.384 fr 35 et un révolver chargé.
Lhôpital possédait seulement 96 fr20 ; son révolver était resté sur la banquette.
Voilà donc le report trouvé dans les journaux, la sentence exacte n’a pas été retrouvée dans les numéros suivants desdits journaux. Cependant, tout cela nous /donne suffisamment de renseignement pour connaitre le parcours de ces jeunes, qui d’ici deux ans ne manqueront d’être concernés par le conflit qui s’annonce.
Commençons par le second, le plus jeune, le complice. L’article de l’Echo de l’Indre nous donne toutes les informations nécessaires pour le retrouver : « Lhôpital Léon, originaire d’Ivry (Seine), âgé de 17 ans ». Natif de la Seine en 1894/1895, il est donc de la classe 1914 ou 1915. On pourra noter que l’article de l’Echo des Marchés lui attribue le patronyme de Lermant, méprise sans doute liée à l’usage de faux-papiers.
A partir de ces données, il est aisé de rechercher dans les fiches matricules du département de la Seine. On regrettera cependant qu’il ne soit pas possible d’effectuer directement des liens hypertexte vers les fiches de ce centre d’archives.
Léon Lhopital est donc bien né à Ivry sur Seine en 1894, pour cela, il est recruté avec la classe 1914. La fiche indique une profession de « Livreur de Charbon », mais très intéressant pour notre affaire, il est déclaré au moment de l’établissement de la fiche matricule, résidant à Gaillon et « Pupille des Douaires ». Mineur, ses deux parents décédés, et certainement suite à l’affaire de Cluis, il fut placé en redressement au sein de l’établissement agricole de Gaillon (Equivalent de la colonie de Mettray, non loin de Tours)
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Classe 1914, il est donc appelé en septembre 1914 avec le reste de sa classe et incorporé au sein du 132e Régiment d’Infanterie de Reims, sans doute passa-t-il par Guingamp où le dépôt avait été reformé, loin du front, dès septembre 1914.
Parcours malheureusement ordinaire d’un classe 1914. Sans trop de formation militaire, il est envoyé au front rapidement, comblant ainsi les pertes des premiers mois du conflit. Il est porté disparu d’après la fiche matricule, le 18 mars 1915 aux Eparges (55).
Il figure sur le Monument aux Morts et le Livre d’Or de Gaillon (27).
De la même façon, intéressons-nous au principal protagoniste, Gaston Cochin.
Au moment de sa conscription, le rédacteur de la fiche matricule, à partir des données fournies par le maire de la résidence reporte la naissance de Gaston Georges Cochin le 18/02/1893 dans le 17e Arrondissement de Paris. Il déclare alors résidence à Romainville (94), vraisemblablement chez ses parents et a pour profession Comptable. malgré le métier déclaré, il est déclaré comme ayant un niveau 2 d’instruction (sait lire et écrire) et qu’il faut le niveau 3 pour « sait lire et écrire & compter ».
Ceci se fait en l’absence dudit Cochin, qui est donc déclaré « Bon absent »
Son parcours permet de comprendre cette absence. Il a été omis de la classe 1913 et est donc reconvoqué avec la classe 1914.
Appelé à l’activité en décembre 1914 au titre du 2ème Bataillon d’Infanterie Légère d’Afrique (troupes disciplinaires), il ne se présente toujours pas et est déclaré insoumis en janvier 1915. Il ne sera rayé des contrôles de l’insoumission que le 8 juin 1918.
Son affectation dans un bataillon disciplinaire comme les BILA n’est pas une surprise. Son parcours judiciaire ne plaide pas en sa faveur. Pour l’affaire de Cluis, il obtint 6 mois pour abus de confiance. Comme l’indiquaient les «on-dit» de l’Echo de l’Indre, Cochin avait déjà un casier judiciaire pour vol et qu’il compléta en 1914 par un port d’arme prohibée.
Pourtant son parcours n’est pas terminé, il n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de Pierre Dionnet dont j’avais détaillé le parcours en 2021.
« Pour les belges, y’en a plus », le parcours de Pierre, un légionnaire de Sainte-Sévère.
https://indre1418.canalblog.com/archives/2021/04/26/38917755.html
Reprenons maintenant le parcours de Gaston Cochin pendant le conflit.
Lors de son appel à l’activité en décembre 1914 est donc déclaré insoumis. En réalité, celui-ci depuis le 19 septembre est engagé volontaire à la Légion Etrangère. Il s’engagea au dépôt de Reuilly comme citoyen belge. Très rapidement, celui-ci progresse dans la hiérarchie, il passe ainsi caporal, puis devient sergent dès octobre 1914. Il est alors versé au 2e de Marche du 1er Régiment Etranger puis il passe au Régiment de Marche de la Légion Etrangère où il obtient le grade d’adjudant le 21 mai 1916.
Son parcours s’arrête le 12 septembre 1916 à Bouchavesnes (Somme).
La fiche Mémoires des Hommes permet d’apprendre que Gaston Cochin était alors en subsistance au 1er RTM (Régiment de Tirailleurs de Marche), autre unité de choc. C’est donc le journal de marche de cette unité qui nous renseigne sur les derniers jours de notre fantassin.
A compter du 5 septembre, le 1er RMT vient en première ligne dans le Nord de la Somme et prend position en avant de Maurepas. Le secteur occupé est celui du Bois Billon et les tranchées ont des noms évocateurs « Tranchée des Cloportes », « Tranchée de la Pestilence ».
A compter du 8 septembre, l’unité avance peu à peu et prend position pour le jour de l’attaque principale qui sera le 12 septembre à 12h30.
L’adjudant Cochin disparait lors de cette attaque.
En ces jours de septembre dans le secteur de Bouchavesnes, le 1er RMT perdit 14 officiers et 217 soldats tués, 26 officiers et 705 soldats blessés ainsi que 393 disparus, soit un total de 1355 pertes dans les effectifs de l’unité.
Cochin, après son décès, fut réintroduit dans sa nationalité française. A ce titre, il est Mort pour la France et figure sur les Livres d’Or de Paris 17e et de Romainville. Il figure aussi sur les plaques de la mairie de Romainville. L’acte de décès transcrit à Paris 1er , le 16 octobre 1917, nous permet d’apprendre que durant le conflit il portait le patronyme de Colin Gaston, né à Cerfontaine en Belgique. Cet acte nous apprend aussi qu’âgé de 23 ans au moment de son décès, il était célibataire.
Nul ne sait si la « charmante soubrette » cluisienne fut avertie de la disparition.