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Indre 1914-1918 - Les 68, 90, 268 et 290e RI
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25 mars 2025

Mais qui était Marcelin, fantassin de Luçay le Mâle ?

Une nouvelle analyse à partir de clichés récemment acquis. Une recherche historienne et généalogique au long cours. Dans de tels cas, on ne sait jamais où cela nous mènera.
Le vendeur propose deux cartes photos du 90ème Régiment d’Infanterie. Cela est de bon augure, car il indique « écrit » au verso des 2 cartes. L’enquête va peut-être nous permettre de faire parler ces clichés.

Collection de l'auteur

 

Deux clichés du 90ème RI, mais deux clichés pris dans des contextes et des périodes différentes. L’un est oblitéré et date de 1908, tandis que l’autre, sans nul doute, nous présente des prisonniers de guerre. Il va donc être nécessaire d’analyser chaque cliché et ensuite résoudre l’énigme Qui ? Quoi ? Où ? Et quel est le lien entre les deux clichés, si il y en a un.

Dans l’ordre chronologique, voici donc le cliché de 1908.

Collection de l'auteur

 

Même si quelqu’un a retiré le timbre pour sa collection, les oblitérations sont lisibles.
Posté à « Levroux Indre » le « 12 08 08 14h45 » et reçu à « Thézenay Deux Sèvres » le « 13 08 08 16h56 » au bureau de poste, le courrier a donc mis 24 heures depuis l’Indre pour rejoindre les Deux-Sèvres. Avant de revenir sur le contenu de la missive, intéressons-nous au recto.

Il s’agit là d’une photo de 7 soldats en « grande tenue ». Depuis 1899, la troupe porte la tunique « officiers » à 7 boutons en drap bleu foncé, le képi est orné d’un pompon dont la couleur déterminait le bataillon (1er bleu, 2ème rouge, 3ème jaune et 4ème vert). Les autres composantes du régiment étaient pourvues d’un pompon tricolore. Cet ornement était agrémenté d’une cocarde tricolore et d’un emblème de grenade d’infanterie doré.
Cet attribut perdura de 1886 à 1910. Au vu de l’oblitération, nous sommes bien dans cette période.

Attributs képi- Photo eBay

 

La tenue est complétée par le havresac réglementaire avec sa couverture en travers, les brelages, les cartouchières pleines, les épaulettes à franges et le fusil Lebel. Au premier plan, au centre, un sergent rengagé qui ne porte qu’une cartouchière. A sa droite, sur le côté, un tambour est présent. Toujours au premier plan, les galons garances d’un 1er classe sont juste visibles de l’autre côté.

Almanach Hachette

 

Concernant le soldat de 1ère classe, on peut s’apercevoir qu’il est le seul à ne pas avoir repasser son numéro de col à la craie. Celui-ci apparait sous sa vraie teinte.
Cette pratique était courante et permettait de faire ressortir le numéro d’unité, ainsi que certains attributs sur les clichés noir et blanc d’alors.

Collection de l'auteur

 

La fière allure, l’équipement nous montre ici une demi escouade, prête, par exemple, pour montée la garde au poste, à l’entrée du casernement.
Difficile d’en dire plus.

Passons à la correspondance. La première surprise est que celle-ci n’a aucun lien direct avec le contenu militaire du recto. La correspondance est celle entre deux sœurs. Une des deux a donc utilisée une photo en sa possession pour faire correspondance. La datation du cliché est donc bien antérieure à l’oblitération, mais rien ne garantit que le cliché est récent au moment de la missive. L’expéditrice peut très bien utiliser un cliché qui était dans un tiroir depuis un certain temps (indéfini).

Ma chère sœur
Milles fois mercis de votre gentil cadeau. Je vous espère en bonne santé chez nous tout le monde se porte bien. Andrée marche seule depuis quelques semaines seulement. Je pense qu’Ida est grande et bien mignonne. Je vous embrasse bien tendrement ainsi que Léopold.
Hélène Grillon (Nota : sur le côté de la carte)
Madame Julienne Vincent au château de Maurivet par Thénezay Deux-Sèvres.

Collection de l'auteur

 

Nous avons là deux patronymes Grillon et Vincent. On avance, mais vraisemblablement, comme il s’agit de femmes mariées, ces deux patronymes sont ceux de leur époux.
D’un côté Hélène GRILLON et sa fille Andrée, de l’autre Julienne VINCENT, sa fille Ida et Léopold (Fils ? mari ?). Comme l’indique le début de la lettre, elles sont sœurs ou bien éventuellement belles-sœurs.

Il faudra donc passer par une analyse des liens de parenté pour comprendre l’origine du cliché et le lien avec la deuxième carte-photo, que je présente maintenant :

Collection de l'auteur

 

Passons tout de suite au recto, il s’agit là d’un groupe de 10 soldats dont 1 est caporal, au centre. Au moins, 7 de ces soldats sont issus du 90ème Régiment d’Infanterie, au vu des numéros sur les képis ou sur les pattes de col. Certains ont repassé leurs numéros à la craie, d’autres partiellement, d’autres non.
Pourquoi des prisonniers de guerre ? Les soldats portent des tâches blanches sur leur capote, il s’agit là d’étiquettes permettant aux gardiens d’identifier les prisonniers. Ceci est confirmé par l’écriture au verso qui indique « Allemagne Prisonniers de guerre » et qui a rajouté cela ensuite.

Qui a reporté cet élément, nous ne le saurons jamais. Peut-être quelqu’un qui avait besoin d’expliquer le cliché et de mettre une croix sur un soldat bien précis (même stylo bleu), histoire de laisser trace. Une autre main, cette fois au crayon de papier, ajouta un nom et un prénom «  Marcelin Vincent ».
Nous retombons sur un des deux patronymes obtenus sur la carte précédente.

Qui est donc Marcelin Vincent ? Prisonnier de guerre, il était rattaché  au 90ème RI. S’agit-il d’un mari ? d’un frère ? Il semble avoir un lien avec la destinatrice de la première carte Juliette Vincent.

Allons du côté du CICR1418 (Comité International de la Croix Rouge), qui tente de recenser les prisonniers de guerre.
Aucun Marcelin ou Marcellin n’est connu. Cela commence mal.
Regardons maintenant du côté des archives et du site qui remplace le Grand Mémorial.
9 Marcelin, 11 Marcellin et toujours aucun n’était au 90ème RI et prisonniers de guerre.
Il va falloir chercher d’autres axes de recherches. Les moteurs de recherche généralistes ne donne rien. Par contre, celui de Généanet, m’offre une belle surprise.

Après avoir chercher Marcelin VINCENT dans les Deux-Sèvres, je trouve finalement celui-ci dans l’Indre, et surprise Marcelin est son prénom d’usage, pas celui de l’état-civil.Grâce aux données collectées par différents généalogistes et se recoupent entre elles, il était possible de retrouver tous les noms cités. Mais surtout, je retrouvais Marcelin VINCENT, ou plus exactement je découvrais Marie Basile VINCENT dit Marcelin.
Avec les bons prénoms, il apparait par 3 fois dans le fichier du CICR, mais intéressons nous d’abord à sa fiche matricule.

La fiche matricule de Marie Basile VINCENT dit Marcelin.

Après un service militaire au 135ème RI, il passe au 82ème RI puis est libéré. Mobilisé le 12 aout 1914, il ne part aux armées que le 4 septembre. Il est fait prisonnier le 6 novembre dans le secteur d’Ypres et sera considéré comme interné jusqu’au 15 janvier 1919, pour être ensuite démobilisé en mars 1919. Il se retire alors à Luçay-le-Mâle.
La fiche matricule indique un internement au camp de Gardelegen, ce qui est confirmé par son dossier que l’on peut consulter sur le site du CICR. Effectivement, c’est plus facile maintenant que nous avons les vrais prénoms Marie Basile.
Rien à Basile et 3 fiches avec Marie et dont les éléments nous intéressent.

Fiches Croix Rouge - CICR1418

 

La première fiche à gauche est une fiche de demande de recherche qui nous indique les coordonnées de la personne ayant effectuée la demande et qui nous indique que Marie VINCENT était interné à Gardelegen 1ère Compagnie, Baraque 33 et que l’on sans nouvelle depuis sa disparition le 6 novembre 1914. Elle nous permet de connaitre l’adresse de Mélanie VINCENT sa femme, qui demeure alors à Montargis (45). Cette adresse nous est déjà connue par la fiche matricule puisque celui-ci déclarait en 1910 un changement d’adresse, s’installant rue de la Gare à Montargis.
Les deux autres fiches nous renvoient vers des codes qui permettent de consulter les listes d’internés liées aux feuilles P12531 et P28090.
La feuille 12531 nous renvoie vers une liste datée du 23 janvier 1915 et établissant une liste de 1057 militaires français et 7 civils français, internés à Gardelegen. Marie VINCENT apparait au numéro d’ordre 1017. Les données .confirment son unité le 90ème RI et son lieu de capture Ypres.

Extrait fiche CICR P12531

 

La feuille 28090 est elle datée du 22 septembre 1915 et nous informe qu’il a changé de camp. Il est maintenant rattaché au « läger » de Quedlinburg. L’unité et le lieu de capture sont confirmés, il est signalé comme natif de « Luçay-le-Mol ».

Extrait fiche CICR P28090

Gardelegen était un camp à une quarantaine de kilomètres au Nord de Magdebourg tandis que Quedlinburg était un camp situé à une trentaine de kilomètres au Sud-Ouest. Les deux villes sont situées au sein du land de Saxe-Anhalt.

A partir de la première liste, constituée de 33 feuillets, il est possible de connaitre le nombre de prisonniers qui se trouvaient alors à Gardelegen et ce pour les 4 régiments indriens. Cela correspond en proportion aux faits qui se déroulèrent en ces jours de novembre 1914 vers Ypres et suite à  des combats intenses.
Le 290ème RI n’est pas représenté. Il ne fait pas parti du détachement Moussy qui fut appelé en urgence -au sud d’Ypres. Cette unité était restée dans le secteur de Wallemolen.

Marie Basile VINCENT dit Marcelin fait donc parti des 34 soldats du 90ème RI internés à Gardelegen et tous captifs suite aux combats au sud d’Ypres vers Zillebeke, au sein du détachement Moussy, notamment lors des combats du 6 novembre 1914 (et alentours).

Ce jour est particulier car il s’agit là du 3ème jour le plus meurtrier de tout le conflit pour les soldats indriens.

Données Indre1418soldats

Alors que le reste des unités du 9ème corps était resté en première ligne au Nord d'Ypres, une partie des 68ème, 90ème et 268ème furent dépêchées en urgence dans le secteur de Hollebeke-Zillebeke. Avec d'autres unités se trouvant dans le secteur (96ème, 149ème, ...), ce détachement pris le nom de Détachement Moussy.

Carte anglaise sans sources connue.

 

Le journal de marche du 90ème RI nous apprend ce qui se passa ce jour là. Vraisemblablement, notre soldat faisait partie de la 7ème Cie. :

 

6 novembre 1914 :
Les 2ème et 3ème Cies gardent leurs positions le long du canal, les 1ère et 4ème Cies passent en seconde ligne.
Vers 7h50 la 7ème Cie et un peloton de la 8ème relèvent à la faveur du brouillard les 5ème et 6ème Cies qui avaient la veille gagnée 200m en avant de la ligne générale.
Vers 13h, ces troupes sont cernées par les Allemands dans les bois situés à 500m au N.O. de Klein-Zillebeck ; dans des circonstances demeurées inexpliquées elles ont du se rendre.
Etaient présents à cette affaire :
Lt BURIN DESROZIERS Cdt la 7ème Cie, S/Lt THIBAUDIN (7ème), S/Lt RIBEYROLLE (7ème), Adj BOUIN et CALMELS, Sgts Mj HELLEN et BIZOIRE. Le total des hommes disparus est de 191.
Vers la même heure, une patrouille commandée par le Sergent RICHARD fut obligée de revenir devant une très vive fusillade ; le 2ème peloton de la 8ème Cie en réserve sous le commandement du Capitaine D’AVENAS est à son tour bousculé et enveloppé par l’ennemi qui traverse nos lignes au-delà de Klein-Zillebeke.
A ce moment le Général MOUSSY appelle tous les éléments disponibles et les réserves de troupes anglaises. Les 1ère et 4ème Cies couvrent en hâte la coulée du chemin de fer pendant qu’une charge vigoureuse menée par les 6ème et 8ème Cies, un peloton de hussards et des contingents anglais arrêtent par une contre-attaque la marche de l’ennemi. Le Général MOUSSY prend personnellement le commandement et charge à la tête de ces unités qui regagnent 600m du terrain cédé.
...

SHD - JMO 90ème RI.

Loin de vouloir faire une étude des combats désespérés de la 1ère bataille d’Ypres, je reprend mon fil et maintenant je me pose la question Qui est Hélène Grillon et qui est « Andrée marche seule depuis quelques semaines seulement » afin d’éventuellement d’identifier un des soldats de la première carte.
Nous reconstituons peu à peu une partie du cercle familial.
Retournons chercher dans les données généalogiques afin de retrouver les personnages manquants. Auscultant Généanet et vérifiant les données via les actes en ligne des AD, il est possible de finaliser la généalogie proche de Marcelin et des personnages cités dans le courrier.
Seuls les personnages cités et les liens directs figurent sur l'arbre ci-dessous (Les nombreux frères et sœurs n'ont pas été rajouté afin de ne pas alourdir l'arbre en question) 

 

 

Passons alors à l’interprétation. Nous allons tout d’abord vérifier si Léon Jules, époux de Hélène LAVAUTE était bien vers 1908 au service militaire au sein du 90ème RI.
La confirmation est donnée par les écrits de la fiche matricule. Il est appelé à compter du 07/10/1906 et envoyé dans la disponibilité le 25/09/1908. Les données d’état-civil indique un mariage au cours du service militaire, mais la fiche matricule n’en fait pas mention. Comme Marcellin, Léon GRILLON sera mobilisé au sein du 90ème RI. Il sera blessé le 25/09/1914 et sera alors affecté au sein d’un régiment territorial puis dans le Génie.

La fiche matricule de Léon Jules GRILLON

 

Il figure sur le cliché parmi les 6 soldats présents et accompagnant le sergent. Au vu des détails physiques de la fiche matricule, difficile d’aller plus loin dans l’identification.

Collection de l'auteur

 

Pour parfaire la recherche, je rajoute la fiche matricule de Léopold VINCENT. Celle-ci nous apprend qu'effectivement il demeure au château de Maurivet à Thénezay dans les Deux-Sèvres, avec son épouse donc. Il alterne les séjours avec Saint Cyran du Jambot dans l'Indre. une part de l'explication est dans la profession qu'il déclare: Piqueur (Chasse à courre). Cela rejoint la profession de son père Martin dans son acte de décès où il est déclaré "garde particulier"

La fiche matricule de Léopold VINCENT

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