Déserteur, mais avant l’heure, c’est pas l’heure.
Toujours partir d’un fait, d’une information simple et ensuite, rechercher le contexte, le trajet du combattant étudié.
Dans ce fil, intéressons-nous à Edouard LEPRON.
Edouard-François est né le 3 septembre 1893, il est natif de Vallères dans l’Indre et Loire et est fils de Léon et de Marie Clémentine JOUBERT.
Soldat de la Classe 1913, il est de recrutement Châtellerault et a pour matricule le numéro 897. Dans le recensement 1911 de la commune de Vallères, il habite à Le Fay, avec ses parents. Son père Léon est alors jardinier et Edouard champignonniste.
Au moment de sa conscription en 1912, il réside en Gironde à Aubie et Espessas. Il est présent au conseil de révision qui se tient au chef-lieu de canton, Azay le Rideau. D’une taille peu ordinaire de 1m70 et d’un niveau d’instruction 3 (Sait lire et écrire), il est classé « bon pour le service ».
Sa fiche matricule nous indique 3 professions « Champignonniste, scieur ». Ces métiers barrés et remplacés par « Manœuvre »
Dès le 27 novembre 1913, il est appelé au 68ème Régiment d’Infanterie qui a pour garnison Le Blanc et Issoudun (Portion principale à Issoudun et Portion Centrale et 3e bataillon à Le Blanc). Pour être précis, il est affecté dans une des compagnies basées à Issoudun.
Son parcours militaire est très succinct. Effectuant son service militaire, il est déjà à la caserne au moment de la Mobilisation d’août 1914. Le fait suivant nous indique qu’il est porté disparu à la Cote 304, le 5 mai 1916.
En réalité, celui-ci est fait prisonnier lors des combats et de l’offensive allemande sur la Cote 304.
Les pertes lors de ces combats furent importantes notamment pour le 68ème RI et le 290ème. Ce dernier régiment fut envoyé en renfort du 68ème et tant bien que mal, combla les pertes (par les siennes).
Pour rappel, on entend par « pertes » les soldats, sous-officiers, officiers qui ne sont plus aptes au combat. Cela inclue donc les tués, les blessés et les disparus. Dans cette dernière catégorie, deux cas se présentent, le soldat est décédé mais en l’absence de témoignage direct pour dresser l’acte de décès réglementaire, son cas sera statué plus tard après décision de justice (Voir les jugements des tribunaux d’instance signalés en bas de fiche Mémoires des Hommes). Le 2ème cas de disparition est celui des prisonniers de guerre.
Edouard est donc porté disparu et la fiche matricule nous apprend qu’il est comptabilisé comme prisonnier de guerre et interné au sein du camp de Cassel (Land de Hesse)
Ceci est confirmé et complété par son dossier du CICR (Comité International de la Croix Rouge). Son dossier nous apprend ainsi que le 1er juillet 1916, Edouard est affecté au Camp de Munster II et qu’ensuite il est au camp de Cassel, à la 11e Compagnie, en date du 10 aout 1917.
Ces faits sont aussi rapportés dans les listes éditées par la Gazette des Ardennes, journal qui était à la solde de l'occupant.
La fiche matricule nous apprend qu’il fut rapatrié le 21 février 1919 et qu’il est alors affecté au 66ème R.I. de Tours et dirigé vers la Compagnie Paris-Orléans (Chemin de fer) où il est déclaré Manœuvre.
Son parcours ensuite est principalement lié à la reconnaissance de faits médicaux entrainant diverses invalidités.
Sa fiche matricule aux Archives Départementales de l’Indre et Loire.
Edouard se maria le 31/12/1919 à Tours (37) avec Marie-Louise LECLERC. Il déclare alors la profession de "Employé des chemins de fer de l'Etat.
Voici donc un parcours que je qualifierai d’ordinaire pour de nombreux soldats d’alors. Alors, pourquoi ce cas a éveillé ma curiosité et m’a amené à tenter de retracer le parcours de Edouard ?
Mon intérêt vient d’une photographie prise en 2013 aux Archives Départementales de l’Indre, alors que je préparais mes interventions en lien avec la Mobilisation de 1914. Lors de ce séjour aux AD36, je pris en photo quelques numéros de la presse locale. Je m’intéressais notamment au « Journal du département de l’Indre » en date du 2 aout 1914. En effet, en ce premier jour de la mobilisation, du fait des décalages d’imprimerie, le journal castelroussin en est à l’annonce de l’assassinat de Jaurés et des « perquisitions chez les anarchistes ». Un entrefilet indique d’ailleurs « Ce n’est pourtant pas encore la mobilisation générale, Cologne 31 juillet », alors que les affiches sont placardées depuis la veille 1er aout, sur les murs des communes françaises. Il faut attendre la page 2 pour avoir mention de la mobilisation générale. La une du journal n’avait pas été adaptée aux évènements se produisant.
Outre ce fait, un autre article attira mon attention dans la rubrique Issoudun et titrait « Soldat déserteur au 68ème RI ».
SOLDAT DESERTEUR AU 68e – La 7e Brigade mobile de Bordeaux était informée mercredi matin, dès la première heure, qu’un soldat nommé Edouard François Lépron, né en 1893 à Vallères (Indre-et-Loire), soldat au 68e d’Infanterie, en garnison à Issoudun, avait pris le train de Tours se rendant à Bordeaux, d’où il se proposait de gagner l’Espagne. Le train arriva sous le hall du Midi à 6h50. L’inspecteur Quérillac de service à la gare de Saint-Jean était en surveillance ; il appréhenda Lépron au moment où celui-ci se disposait à monter dans l’express en partance pour Irun.
Conduit au commissariat de la police mobile, Lépron déclara qu’il n’avait pas l’intention de quitter la France. Il se rendait à Dax, dit-il tout d’abord.
A ce moment, on apporta à la gare un paquet trouvé sous le tunnel de Lormont par des gardes de la Compagnie du Midi, et dans lequel étaient des vêtements de soldat : une capote, un pantalon, un képi et un mouchoir. Sur le mouchoir, il y avait un matricule semblable à celui que le fantassin portait sur sa chemise.
Lépron avoua qu’il avait jeté lui-même le paquet sur la voie ferrée ; puis il finit par reconnaitre que l’Espagne était le terme de son voyage.
Le fantassin a été remis aux autorité militaires.
L’arrestation eut lieu le mercredi 27 juillet 1914. Afin de s’assurer de la teneur de l’article, après recherche dans le quotidien « La Petite Gironde », il est possible de lire en date du 30 juillet :
IL VOULAIT DESERTER – La 7e Brigade mobile était informée mercredi matin, dès la première heure, que le nommé Edouard-François Lépron, né en 1893 à Valère (Indre-et-Loire), soldat au 68e d’Infanterie en garnison à Issoudun, avait pris le train avait pris le train à Tours se rendant Bordeaux d’où il se proposait de se rendre en Espagne. …
Le texte du « Journal du département de l’Indre » est identique à celui de la « Petite Gironde ». Le journal girondin rajoute cependant :
C’est en achetant des vêtements civils que le fantassin attira l’attention sur lui. On le dénonça peu après. Il avait changé de costume dans le train.
e jeune soldat, qui est cultivateur de profession, rentrait de congé. L’inculpation retenue contre lui est celle d’absence illégale.
Fait remarquable, très certainement dû à l’enchainement des évènements, dû à la précipitation, sur la fiche matricule, aucune mention est faite concernant cette affaire. Le retour à l’unité et le départ au front eurent raison d’une éventuelle sentence. Voilà la première impression mais grâce à la perspicacité et l'analyse de l'ami Arnaud Carobbi, il est possible de finalement comprendre que condamnation, il y eu fort probablement:
"Il y a peu de doutes qu'il y ait eu condamnation. Il y a même, à mon avis, 3 indices qui vont dans ce sens, même si je n'explique ni l'absence de mention dans la FM (très laconique) ni l'absence de mentions dans la presse disponible.
La presse avait d'autres chats à fouetter en août (informations multiples, baisse des moyens humains liés à la mobilisation) et la presse du Loiret, siège du Conseil de guerre n'est pas numérisée pour consultation. Je note ici sa date très tardive de rapatriement de captivité (21/02/1919).
Pour les indices sur une condamnation :
- Il n'est envoyé en renfort que le 13 février 1915. Ce délai pourrait s'expliquer par une incarcération liée à une condamnation ;
- Il est libéré le 23 octobre 1919 alors que sa classe a été mise en congé illimité entre le 31/08 et 05/09/1919. Il a donc fait deux mois de rab. Ce qui pourrait l'équivalent à un bout ou l'intégralité de la peine.
- Son Certificat de Bonne Conduite lui est refusé."
Grand merci à Arnaud pour sa relecture et ton analyse.
le site de Arnaud: Un essentiel 14-18