Parfois les trains n’arrivent pas, le triste sort de René RENAUDAT de Brion.
Il ne suffit pas de dépouiller les fiches matricules, les actes de décès pour constituer un mémorial départemental qui ne soit pas qu’une simple liste de noms, il faut aussi pousser la recherche une peu plus loin. Parfois, la tragédie n’est pas liée au combat, à la boue, à la tranchée. La mort peut être plus insidieuse. Alors que les regards se portent sur la ligne de front, elle vient à frapper de manière plus inattendue.
La réussite de la mobilisation d’aout 1914 est liée à l'utilisation généralisée des chemins de fer qui permettent de sillonner le territoire national.
Dès le fascicule 11 (Octobre 1914) de « Pages d’Histoire » imprimés par Berger Levrault, on trouve la publication intitulée « A l’ordre du jour, du 8 aout au 18 septembre 1914 – Citations, Promotions, Légion d’Honneur, Médaille Militaire ». Elle fournit la première liste nominative de récipiendaires en date du 13 aout 1914, dont les premiers sont ceux des sociétés de chemins de fer mobilisés pour la mise en place de la concentration vers les positions de l’Est. D’abord, figurent les Légions d’Honneur pour les responsables des compagnies puis les médailles militaires pour les employés des dites compagnies.
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Dès le jour de l’annonce de la mobilisation, les soldats rejoignent leurs casernes et se préparent au départ. Cette mobilisation est un moment important que l’armée française a su mener de main de maitre. Regrouper les soldats dans les casernements, échelonner les arrivées puis les départs, prévoir et équiper les soldats pour le départ vers l’Est, transporter des dizaines de milliers de soldats, d’équipements, de matériels et d’animaux, ne put se faire sans l’outil essentiel qu’était le réseau ferré. Depuis le plus petit village, il fut possible de rejoindre la caserne en fonction de l'essentiel fascicule de mobilisation. La couleur et les informations inscrites permettaient d’échelonner les départs et de fixer les modes de transports. Hors de question de congestionner les artères ferroviaires et donc de ralentir la mobilisation vers les unités.
Les modèles de fascicule de mobilisation :
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Fascicule de mobilisation du Garde Voie et Communications (modèle S1)
André Collet du Pin doit se rendre dès le 1er jour à la gare de Celon – Collection de l’auteur
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Le plan XVII, le plan de concentration ferroviaire par région militaire
Les axes de déplacements des corps d’Armée pour rejoindre les positionnements.
Dans un autre article, nous avions évoqué le sort du premier indrien mort en service. Ce soldat était un Garde-Voies et Communications (G.V.C.) qui avait pour charge, avec ses camarades du 65ème RIT (Territorial), d’assurer la garde du tunnel de Chabenet, au nord d’Argenton sur Creuse. Jean TAUVY, natif de Malicornay, décéda le 2 aout 1914 d’un accident ferroviaire. Il décéda des suites d'un tamponnement par une machine.
Témoin de ces nombreux passages et du rôle essentiel du chemin de fer, l’argentonnais Raymond Rollinat, dans son journal et au travers de ses clichés photographiques, rend compte de l’incessant passage des locomotives tractant les wagons remplis de matériels et transportant les soldats vers le Nord et l’Est.
« Mardi 4 aout - 3ème jour de mobilisation -Beaucoup de trains dans les deux sens ; ceux qui viennent de la direction de Limoges transportent des militaires habillés et équipés … »
« Jeudi 6 aout - 5ème jour de mobilisation - Aujourd’hui de minuit à minuit, il doit passer 82 trains. La plupart venait du Midi et portant des troupes pour la concentration. Dans la matinée passe infanterie. 40 trains de troupes de concentration … »
« Samedi 8 aout - 7ème jour de mobilisation - Ce matin, il passe des trains d’infanterie, artillerie, train des Equipages ; même enthousiasme, mêmes fleurs, drapeaux aux canons. Il passe des fours de campagne dans l’après-midi … »
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Cliché Rollinat – Cercle Histoire Argenton
Toujours dans les dépouillements et les saisies de données, il est tentant de regarder quels sont les 10 premiers décédés du département. Hormis Jean TAUVY, dont nous avons évoqué le sort un peu plus haut, on trouve 6 cas déclarés qui furent signalés comme non-Mort pour la France (Suicide, maladie, …). Dans ce décompte macabre, il reste donc le capitaine DEREMETZ du 22ème Dragons qui fut le premier indrien tué au combat et ce dès le 7 aout 1914 à Altkirch ainsi que le soldat RENAUDAT.
Il s’agit très exactement du maitre-pointeur René RENAUDAT qui succomba le surlendemain du décès du capitaine DEREMETZ, le 9 aout 1914. Tout comme pour Jean TAUVY, la cause du décès est « tamponnement de chemin de fer ». René RENAUDAT est natif de Meunet-sur-Vatan et fis de Jules et de THOMAS Jeanne Léontine. Au moment de sa conscription, René est résidant à Brion où il demeure avec ses parents. Il déclare alors la profession de tailleur d’habits. Classe 1910, il effectue son service au 49ème Régiment d’Artillerie de Campagne (R.A.C.) de 1911 à 1913. Il est d’abord 2ème canonnier. Il obtient ensuite la distinction de « maitre-pointeur » en 1912 et a donc en charge les réglages du tir de la pièce de 75. Voici comment Jacques MEYER décrivait la fonction du maitre-pointeur dans son ouvrage « Les soldats de la Grande Guerre » Librairie Hachette, 1966 :
« … Revenons à la mise en batterie. Sur les six hommes de l’équipe d’avant, trois sont au service de la pièce, trois s’occupent des obus.
Entre les six, l'entente et la division du travail jouaient à plein. C'est d'abord le pointeur, l'intellectuel du groupe, souvent appelé maitre-pointeur, ce qui lui valait le galon rouge d’artilleur de première classe, et dont toute l’équipe se glorifie quand il a réussi un coup au but. Il manipule le collimateur de visée, la jauge, les manivelles de dérive et de hausse, suivant les indications transmises par le chef de pièce : « Tambour 0, plateau 150, … »
René est rappelé par la mobilisation et se rend à Poitiers dès le 3 aout où il retrouve le 49ème R.A.C. au quartier d’Aboville.
Le 49ème RAC, créé en 1911, forme l’artillerie de Corps de la 9ème Région Militaire. Il est composé de 4 groupes comprenant chacun 3 batteries.
Au sein du 9ème Corps d’Armée se trouvent 2 divisions (17ème et 18ème). Chaque division se voit attribuer 3 groupes issus d’un même R.A.C. : Le 20ème de Poitiers pour la 17ème DI et le 33ème de Angers pour la 18ème DI.
L’unité de base est la batterie qui comprend 4 canons de 75. Une batterie est ainsi constituée :
3 officiers, 170 sous-officiers et hommes du rang.
170 chevaux, 4 canons, 12 caissons, 16 caissons d’avant-train et 22 voitures.
Dès le 6 aout 1914, les premiers éléments du 49ème RAC commencent à partir de Poitiers, embarquant à destination du secteur de Pont-Saint-Vincent (Nancy), à raison de un groupe par jour. Les informations du Journal de Marche et Opérations (J.M.O.) permettent de reconstituer le départ du régiment.
Voici un train de la mobilisation, celui d'un des 2 autres régiments d'artillerie du 9ème Corps, le 33ème RAC lors de son passage à Tours.
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Le Journal de Marche du régiment indique aussi les compositions des commandements de chaque batterie. A la date du 10 août une mention très succincte nous ramène au cas de René RENAUDAT.
SHD – JMO 49eRAC - GR26N992 tome 1 page 33
Que s’est-il passé au sein de la 7ème Batterie et y a-t-il un lien avec notre jeune brionnais ?
Un des premiers réflexes est donc de parcourir l’historique régimentaire et les Journaux de Marches des unités qui encadrent le 49ème RAC. L’historique est en ligne sur le site Gallica et permet une consultation rapide et aisée. On lit ainsi :
« Les groupes s'embarquèrent à partir du 6 août, - cinquième jour de la mobilisation, à raison d'un groupe par jour, dans l'ordre de leurs numéros, et débarquèrent sur la voie ferrée qui relie Toul à Mirecourt, aux environs de Pont-Saint-Vincent (S-O. de Nancy).
La 7e Batterie, dont le train avait déraillé aux environs de Troyes, causant la mort de dix canonniers, en blessant plus d'une centaine, dût être envoyée se reconstituer au Camp de Mailly. »
En parallèle, toujours sur Mémoires des Hommes, dans la partie Journal de Marche, on peut y lire, concernant le JMO de l’Artillerie de Corps du 9ème C.A. (SHD – JMO A.C.9 – 26N132 Tome 1 page 4)
« 10 août : Le QG reste à Pont-Saint-Vincent. A 19h, le Général apprend par dépêche chiffrée du Ministre traduite et communiquée par le Corps d’Armée, l’accident survenu à la 7e Batterie du 33e rég. D’Art. (Capitaine CABESTAN) dans les environs de Troyes. Cette dépêche est envoyée en communication au Colonel commandant le 49e rég. D’Art. cantonné à Méréville. »
Une erreur est à noter concernant ce passage, la 7ème batterie est celle du 49ème RAC et non celle du 33ème RAC. Ceci est d’ailleurs confirmé par la description de la hiérarchie de la batterie dans le Journal de marche :
7e Batterie
Capitaine CABESTAN, Commandant. Sa fiche matricule aux AD08, son dossier de Légion d’Honneur.
Lieutenant LAFAGE
Lieutenant de réserve BOULAY DE LA MEURTHE. Sa fiche matricule aux AD37, son dossier de Légion d’Honneur
Une bonne part de l'explication qui suit provient du site Aubegenealogie.com, le site du Centre Généalogique de l'Aube. On trouve ces explications, ces confirmations sous la forme d'un fichier pdf lié à la présentation de l'accident.
https://www.aubegenealogie.com/uploads/histoirevillage/pdf/54/Sainte-Savine_2doc.pdf
Ces données viennent confirmer les infos déjà collectées. On y apprend en plus les circonstances, à savoir que "Celui-ci [train du 49e RAC] tamponna un train chargé de fourrage qui stationnait sur la voie et dont le conducteur n'avait pas respecté divers signaux" et que hormis les 10 tués, il y eut une centaine de blessés.
Ce petit fascicule présente d'ailleurs une carte postale de la Société Cartophile de l'Aube ayant un lien direct avec l'accident. Il nous informe également que cette affaire fit l'objet d'un conseil de guerre du 20ème Corps d'Armée. Le procès se déroula en octobre 1914 et fut relaté dans la presse locale (Tribune de l'Aube).
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Le conseil de guerre eut lieu le 1er octobre. Dès le 2, un premier entrefilet signale l'ouverture du procès et en donne le verdict. L'article indique qu'au moment de l'accident, la presse ne put informer les lecteurs, car elle était tenue au silence durant cette période de mobilisation, au risque de censure si elle enfreignait les interdictions. On retrouve aux archives départementales de telles consignes concernant l'obligation donnée à la presse de ne pas relater ce qui pourrait ralentir et gêner la mobilisation.
Le 3 octobre, les journalistes de la Tribune de l'Aube détaillent les circonstances de l'accident et les dépositions des accusés et témoins.
La tribune de l'Aube, le 2 octobre 1914:
La Tribune de l'Aube, article du 3 octobre sur le site des archives départementales de l'Aube
« …Le 9 août, à neuf heures quinze du matin, une collision s’est produite sur la ligne de Sens à Troyes au kilomètre 0.90540 qui se trouve entre les stations de Tortivilliers-Mongueux et de Troyes-Preize, à trois kilomètres de la première.
Le train 57.039 conduisant la 7ème batterie du 49ème d’artillerie avec son matériel tamponna le convoi 57.087, chargé de fourrage qui était en stationnement sur la voie.
Le mécanicien du train 57.039 avait brulé le disque de la station de Tortevilliers Montgueux qui était fermé.
Douze militaires trouvèrent la mort dans l’accident, cent treize furent blessés et le matériel d’une batterie d’artillerie fut mis en partie hors d’usage … »
Fait intéressant montrant l’intensité du trafic lié à la mobilisation, dans les témoignages, on peut lire : « Les trains, ce jour-là, se succédaient toutes les 10 minutes d’intervalle quoique le temps réglementaire doit être de 20 minutes entre chaque train ». On peut en déduire que l’urgence de la situation fit diminuer les critères de sécurité normalement en vigueur. Autre point marquant, les articles indiquent un total de 12 décédés. Au regard des actes de décès retrouvés, il en manquerait donc 2.
D'abord inhumés sur place, les dépouilles non réclamées par les familles furent transférées au sein de la nécropole nationale de la Ferme de Suippes dans la Marne. C'est confirmé par une information concernant la nécropole de Ferme de Suippes indiquant qu'en effet, entre 1956 et 1959, les corps des tués lors de la 2ème guerre mondiale y furent regroupés. Cela concernait les cimetières militaires de la Marne, de la Haute-Marne, de l’Yonne et de l’Aube, dont le carré militaire de Troyes où furent d’abord inhumées les victimes de l’accident de Sainte-Savine. La recherche via le site « sépultures de guerre » indique bien « carré militaire de Troyes ».
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Les victimes de l'accident de Sainte-Savine
René RENAUDAT – Maitre pointeur
né 23/02/1890 à Meunet sur Vatan (36)
Son acte de décès à la mairie de Ste Savine (10)
La transcription à la maire de Brion (36)
Inhumé à la NN Ferme de Suippes (Tombe n°1231)
Sa fiche matricule
Sa fiche Mémoires des Hommes
Sa fiche sur le Mémorial départemental de l’Indre
Voici le parcours de René RENAUDAT. Depuis son domicile à Brion, il rejoint la gare de Châteauroux et de là, il rejoint son unité à Poitiers en date du 3 aout. Le 6, les premiers trains partent vers l’Est. Celui de la batterie de René, la 7ème, part le 8 aout à 16h23. Le 9, à 9h15, après avoir roulé toute la nuit, le terrible accident survient.
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Concernant les autres décédés
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ANDRAULT Firmin Constant – Canonnier |
BONGARS Marcel – canonnier |
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BRUNET Silvain Léon – Canonnier |
CARRE René André – Brigadier |
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FORET Aristide Louis – Canonnier |
GABILLET Georges Léopold – Brigadier |
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GUIMARD Raoul – Canonnier |
ROBIN Eugène Auguste Valentin – Canonnier |
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ROUILLIERE Louis Joseph Charles – Canonnier |
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