(Réactualisation mars 2014)

René de Planhol, dans son châpitre "Quelques affaires singulières et remarquables" de l'ouvrage "La Justice aux Armées", aborde des cas de justice militaire qu'il fut amené à défendre ou auquel il lui fut donné l'occasion d'assister.
Entamons donc notre cycle consacré à la justice militaire avec une histoire de rapine peu ordinaire.

L'affaire Carpion et Rabanos.
Les noms sont fictifs et donnés par De Planhol, à la parution du livre, 1917, le pays est encore en guerre, et la loi empêche la divulgation des vrais patronymes.

"Dans le village du « Magicien » qu'occupaient les troupes britanniques, un Anglais qui était en sentinelle sur la place aperçut, au cours d'une après-midi d'hiver, deux soldats français qui entraient dans l'église. Ce secteur étant interdit aux Français, l'Anglais s'étonna un peu, mais, flegmatique, ne s'en soucia pas. Au bout d'un quart d'heure il entendit un vacarme forcené qui retentissait dans l'église. Ayant poussé la porte, il fut stupéfait. L'un des deux soldats grimpé sur l'autel et armé d'un grand crucifix de bronze frappait les statues, les chandeliers, les objets du culte à tour de bras. Demeuré en bas des marches, l'autre, de la voix et du geste, excitait son camarade. La sentinelle leur intima par ses cris de décamper ; mais elle criait vainement en anglais. Elle alla chercher secours. Deux de ses compatriotes revinrent avec elle et constatèrent la scène. Se méfiant de spectateurs si nombreux, les deux hommes s'en furent. Le curé du « Magicien », prévenu et accouru, ne put que se navrer devant le saccage du lieu saint : le Sauveur, la Sainte Vierge, saint Joseph, saint Michel, sainte Geneviève et Jeanne d'Arc gisaient en morceaux ; les candélabres, les ciboires, l'ostensoir, tout était renversé ; les toiles du chemin de croix étaient lacérées. Le curé remarqua en outre que les pillards, gens soigneux, loin de briser et gaspiller les cierges, les avaient sans doute emportés dans leurs poches. Il évaluait le dommage total à une somme de dix-huit cents francs. Pendant cet inventaire, les Tommies informaient la gendarmerie. Leurs trois récits concordaient. Les deux hommes, entrés dans l'église à quatre heures moins le quart, en étaient sortis à quatre heures vingt ; celui qui frappait les statues était petit, trapu et gros ; l'autre, plus grand et très maigre ; ce dernier, en enjambant la balustrade, avait déchiré sa culotte.

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A un carrefour du village, un gendarme français était en faction. On l'avertit. Tout juste il avait lorgné deux hommes qui, conformes à ce signalement et fort excités, se dirigeaient vers le secteur français. Il les poursuivit. Et bientôt, s'étant renseigné auprès des habitants, il découvrit les deux compères à une lieue de là, dans un cabaret attablés autour d'un pain, d'un fromage et d'une bouteille, ils avaient allumé une douzaine de bougies et dînaient aux flambeaux ; l'un d'eux, grand et maigre, avait sa culotte déchirée. Le gendarme, aidé d'un camarade, appréhenda les deux hommes malgré leurs protestations et les conduisit à leur régiment. Le petit trapu se nommait Rabanos, marchand de ferraille à Charenton, âgé de trente ans et père de deux enfants ; le grand maigre, âgé de vingt-trois ans et célibataire, se nommait Carpion, ouvrier plombier. Tous deux furent incarcérés, et l'on rédigea contre eux une plainte en conseil de guerre."

Deux jours plus tard, l'autorité française recevait de la gendarmerie anglaise une autre plainte. Le jour même du pillage, sur les quatre heures et demie du soir, le sergent Bracelet, en temps de paix antiquaire à Paris, dans l'île Saint-Louis, et présentement attaché comme interprète à l'armée britannique, travaillait dans le local qu'il utilisait comme bureau et qui était un estaminet isolé sur la route, à peu de distance du « Magicien ». Soudain une voiture de ravitaillement stoppa devant la porte et deux hommes en descendirent. Ils entrèrent dans l'estaminet et commandèrent du vin. L'un était petit et gros; l'autre, grand et maigre, avait sa culotte déchirée. Tous deux paraissaient fort excités. Le sergent leur fit observer que ce n'était point encore l'heure réglementaire et que le patron n'avait pas licence de les servir avant cinq heures. Ils n'acceptèrent point volontiers ces remontrances. Le grand maigre dit à son compagnon:
- C'est au moins un employé de chez Potin. On va lui régler son affaire.

Et d'allonger sur le nez du sergent un « direct » ainsi que quelques coups à l'estomac et aux cuisses. Bracelet tomba, cependant que les deux héros, contents de leur exploit, s'en allaient après la victoire.

Il semblait n'y avoir pas de doute : ces deux hommes ne différaient pas des deux pillards. Rabanos et Carpion furent donc inculpés de destruction d'édifice et vol dans un édifice consacré au culte, et Carpion de voie de fait sur un supérieur. A l'instruction, les trois Tommies et le sergent Bracelet les reconnurent formellement. Afin que la reconnaissance eût. plus de certitude, le commissaire-rapporteur, avant que d'introduire les témoins, avait placé Rabanos et Carpion au milieu d'une douzaine de soldats : les témoins les désignèrent sans hésiter. Et le curé du « Magicien » assura que les bougies qui éclairaient la table du dîner étaient bien les cierges de son église.

Les preuves s'accumulaient : reconnaissance des hommes et des bougies, concordance des heures, et cette culotte déchirée qui suivait Carpion comme à la trace. Devant le conseil pourtant, comme à l'instruction, les deux personnages s'obstinaient à tout nier. Ils avaient l'air un peu gêné, ne remuaient pas, parlaient d'une voix calme. Tout cela, c'était une méchante série de guignes. Après déjeuner, comme la compagnie était au repos, ils avaient décidé de se promener et de se dégourdir les jambes. Ils ne s'étaient point, rendus au « Magicien », n'avaient pénétré dans aucune église et voyaient pour la première fois le sergent Bracelet. Les bougies, ils les avaient achetées : on a bien le droit d'acheter des bougies. Quant à la culotte, Carpion se l'était accrochée à des fils de fer, la nuit précédente, au cours de la relève, dans les tranchées. Et le soir, comme ils se restauraient bien sagement, on les avait arrêtés. Comment auraient-ils commis ce pillage, tous les deux : Carpion qui avait un cousin vicaire ; et Rabanos, commerçant médaillé de la ville de Paris, qui prisait les belles choses et qui avait pour meilleure clientèle une congrégation. C'était absurde ! ... Les témoins cependant, - les Tommies par l'intermédiaire de l’interprète assermenté, - répétaient leurs assertions. Et, sur la table du conseil, le curé développait un paquet de cierges identiques aux bougies du dîner. Le colonel, ne s'empêchant pas de sourire, demandait il Carpion :
-Qu’avez vous à répondre à cela ?

Et il était savoureux, ce Carpion, la bouche pincée, l'air sérieux, les joues un peu rouges, le ton doctoral :
- Je dis que ce soldat se trompe.

Pour tous deux, les notes de leurs chefs n'étaient pas excellentes, surtout quantà la moralité. Son capitaine estimait Rabanos un soldat médiocre dans la tranchée et mauvais au cantonnement, animé d'un esprit pernicieux et révolté. Carpion, ancien caporal cassé de son grade pour ivresse, donnait pareillement durant les repos le pire exemple ; en revanche son capitaine lui accordait des qualités insignes à la bataille et le déclarait « un combattant précieux pour ses chefs ». Ils n'avaient nulle condamnation antérieure.

"Le commissaire du gouvernement requit des juges une condamnation impitoyable : les églises de France, les pauvres petites églises, déjà si dévastées par la mitraille boche, quels Français avaient- le cœur assez vil pour les dévaster encore ! A quel mobile attribuer l'attentat odieux de Rabanos et de Carpion ? Au délire de l'ivresse ? A une basse passion anticléricale ? Au plaisir sadique de détruire et piller ? A tout cela ensemble probablement. Il ne fallait pas qu'une telle frénésie fût indemne. Et les dix ans de réclusion que pré voyait la loi ne seraient pas une peine trop sévère.

La tâche du défenseur paraissait une gageure. Toutefois l'instruction, presque surchargée de certitude, s'y était peut-être fiée un peu vite et n'avait point scruté les détails assez méticuleusement. Le dossier contenait des contradictions dont le défenseur se prévalut. Il y en avait plusieurs, et principalement deux :

Premièrement, les Tommies affirmaient, tous trois, que les deux pillards étaient sortis de l'église à quatre heures vingt ; d'autre part, le gendarme français - absent au jour des débats, mais dont on possédait le rapport écrit - affirmait que Rabanos et Carpion avaient quitté le « Magicien » à quatre heures moins cinq. Son témoignage s'appliquait certainement à eux, puisque c'était ce même gendarme qui les avait arrêtés dans la soirée. Mais si Rabanos et Carpion quittaient le « Magicien » à quatre heures moins cinq, forcément, ils n'étaient pas les pillards, puisque les pillards étaient restés dans l'église de quatre heures moins un quart à quatre heures vingt. Deuxièmement, le sergent Bracelet, dépeignant le compagnon de l'homme qui l'avait frappé, lui avait prêté des cheveux très noirs et une barbe de même teint. Or Rabanos était d'un roux éclatant. Donc, puisque Rabanos et Carpion ne s'étaient point lâchés une minute cette soirée-là, ce n'était pas Carpion qui avait frappé Bracelet. Et. donc, puisque l'auteur des voies de fait n'était autre évidemment qu'un des pillards, ce n'étaient pas Rabanos et Carpion qui avaient pillé. Ils étaient les victimes de coïncidences, d'une fausse ressemblance que maints procès, anciens ou récents, ont déjà montré, et surtout de cette malencontreuse culotte déchirée. On s'était hypnotisé sur elle, cause de tout le mal. Mais il y avait, entre X... et Z..., auteurs du crime d'une part, et d'autre part Rabanos et Carpion, des différences irréductibles, des antagonismes d'heures et de teint, qui, par bonheur, permettraient au conseil d'éviter une erreur judiciaire.

JustMili_InsigneXIXeInsigne Justice Militaire - Début XXe siècle

Bon nombre d'auditeurs ne laissèrent pas d'être troublés par cette argumentation. Elle prouve seulement combien les investigations doivent être minutieuses. Elle n'influença point les juges qui condamnèrent les deux gaillards presque au maximum : huit et dix ans de réclusion avec dégradation militaire. Probablement, s'ils n'avaient pas nié, ils eussent pu s'excuser de circonstances atténuantes et eussent encouru un moindre châtiment ; mais par leur système ils risquaient tout. Leur défenseur, dupé à ses propres sophismes, était affligé du verdict comme d'une injustice. Deux jours plus tard, à ce qu'il confessa en se raillant soi-même, il fut délivré de son inquiétude un peu crédule : ses deux clients lui avouèrent sans vergogne leur méfait, en jurant toutefois, - hasard extraordinaire ! - que les bougies n'étaient point les cierges de l'église. Après leur dégradation, ils furent envoyés dans le lieu de réclusion. Ils ont accompli depuis lors une démarche pour retourner se battre; et il est vraisemblable que le général leur octroiera cette grâce et leur permettra de se racheter."

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Cette histoire aurait pu se terminer ainsi avec ce report effectué par René de Planhol, laissant nos deux voleurs d'église dans l'inconnu, mais une clé fut publiée cinquante ans plus tard.
Ecrit dans un contexte de guerre, son ouvrage afin d'échapper à la censure, se doit de camoufler en partie la vérité. Finalement, qui sont Carpion et Rabanos? Ceci s'est il réellement produit comme l'indique De Planhol. Un témoignage ne vaut que lorsqu'il est recoupé et conforté par d'autres sources.

Cette source concordante fut publiée 50 ans plus tard et on la trouve dans le témoignage d'Albert Le Flohic, intitulée "Cinquante ans après". Cette source, donc, nous permet de découvrir les vrais patronymes ainsi que le lieu et les dates de ces péripéties. Cette source nous permet de découvrir une scène de dégradation sur le front du régiment.

"14 octobre 1915. C'est ce jour-là que nous participons à une bien triste cérémonie. nos deux camarades CHAMPION et DESNOS ont été condamnés par le Conseil de Guerre aux travaux publics et à la dégradation militaire.
Qu'ont-ils fait?
Pas grand-chose, mais leur condamnation est l'aboutissement et le couronnement d'une longue suite d'infractions à la discipline.
CHAMPION est un ancien "batdaf" tatoué sur tout le corps. Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il n'est pas très intéressant.
DESNOS n'est pas un mauvais bougre, mais il s'est laissé entraîner. On les a pincés en train de fracturer les troncs de Bully-Grenay. D'autre part, ils avaient raflé pour s'éclairer dans les cagnas tous les cierges qui étaient en train de brûler. Enfin, ils ont coiffé Saint-Joseph d'un vieux chapeau haut-de-forme et ont dessiné des moustaches au crayon à la Sainte-Vierge.
Tout cela n'est pas bien méchant, mais nous sommes dans un secteur où il n'y a presque que des Britanniques et il faut faire la preuve que dans l'armée française, on ne badine pas avec la discipline.
Ils ont donc "attrapé" trois ans de travaux publics avec comme corollaire la dégradation.
En définitive et malgré le caractère infamant de leurs condamnations, ils vont peut-être faire une bonne opération, car on se demande où ils peuvent être plus mal qu'en première ligne?

Le régiment se rassemble dans une grande prairie. Les quatre bataillons sont disposés en carrés.
Au centre, la musique et dans un angle les deux condamnés en uniforme dont les boutons, les passepoils et tous les insignes ont été préalablement décousus puis refaufilés.
Le colonel CARLIER, sur son cheval, préside la cérémonie.
Elle est à la vérité fort émouvante.
Un adjudant lit le texte de la condamnation puis un autre sous-officier s'approche des deux hommes et leur arrache boutons et attributs. Maintenant les deux hommes paraissent revêtus d'un pantalon quelconque et d'une houppelande.
Puis les quatre bataillons défilent devant eux pendant que la musique fait retentir pour la dernière fois à leurs oreilles, le refrain du régiment.

 

Sources biblio: "De la justice aux armées" René De Planhol - Attinger 1917
Sources photo: collection particulière

Sources biblio: "Cinquante ans après" - Albert Le Flohic - Imprimerie de Champagne 1967
Sources photos: Wikipédia - Tronc église de Lucheux