Certaines cartes-photos nécessitent plus d’explications que d’autres. Celle présentée ci-dessous en est une.

Capture1

De la mobilisation d'aout 1914, il existe peu de photos ayant trait à celle-ci dans le département de l'Indre. Il y a bien sûr la collection Rollinat mais elle est non numérisée. Il y a quelques temps déjà, j'ai eu le bonheur de découvrir un cliché se rapportant à ce moment. En ce 4 aout 1914, les hommes de la 3e Section de mitrailleuses du 68e RI se préparent à partir et posent « avant le départ pour Berlin » Avant de voyager, il y a 100 ans jour pour jour, essayons de comprendre le contexte régimentaire et l’organisation des sections au sein des régiments d’infanterie en cette année 1914 :

Un régiment d’infanterie en aout 1914 comprend 3400 hommes autour d’un drapeau.

Capture2

Une section de mitrailleuses, liée à chaque bataillon est composée comme suit:

1 lieutenant, 1 sous-officier, 4 caporaux et 24 soldats. Dans cet effectif, on retrouve 2 chefs de pièces, 2 tireurs, 2 chargeurs et 2 aides chargeurs. Les autres membres de la section alimentant les pièces pièces (liaison, télémètre, pourvoyeurs, conducteurs, ...)

Capture3
Une section de mitrailleuses en janvier 1914, au 68e RI, à la caserne (Le Blanc ? Issoudun ?)

La section de mitrailleuses est ainsu équipée:

  • 2 mitrailleuse Saint Etienne 1907
  • 1 télémètre
  • 4 chevaux attelés
  • 8 mules et 1 mulet
  • 1 voiture à 4 roues et 4 chevaux

Capture4
Une mitrailleuse Saint Etienne, à l’instruction, au 68e RI en 1915

Analysons maintenant la photo présentée:

 RI068_Mobilisation_3eSectionMitrailleuses_Recto1

Le lieu où la photo a été prise semble être une demeure civile. Les plantations ne sont correspondent nullement à une caserne, il s’agit vraisemblablement d’une arrière cour, d’un jardin de ville.

Quelle est l’unité concernée ?
Il s’agit du 68e RI, comme l'indiquent les pattes de col

Capture5

L’unité et les dates sont confirmées par le verso de la carte postale:

Capture6

Cachet de la poste du 6 aout 1914, 8h38, au Blanc. L’auteur écrit « Nous partons ce soir sur les 2 heures ». Si nous regardons dans le Journal de Marche et Opérations du 68ème Régiment d'Infanterie, ceci est d'ailleurs confirmé.

Capture7
Sources : SHD JMO 68e RI 26_N_657

Une fois l'unité, le lieu et la suite des évennements déterminés, intéressons nous au panneau:

Capture8

Le cliché est daté du 4 aout 1914. Le régiment commencera à partir le 6 aout 1914, à 6h15.
Nous sommes bien avant le départ du régiment.
Sur ce qui semble une toile, un cuir souple, les soldats ont écrits :

3e Son de Meuses (3e section de Mitrailleuses)
4 aout 1914 (La position des écritures permet de déterminer que la date a été rajoutée à la fin)
Avant le départ pour Berlin.

La 3ème S.M. affectée au 3e bataillon était bien en garnison au Blanc. L’action se situe donc au Blanc ou dans ses environs.

 

 

 

 

Trois groupes d’individus composent le cliché:

Les soldats équipés:

Capture9 Capture10

On note tout d’abord, la présence d’1 sergent et de 3 caporaux posant fièrement autour du panneau.
Les caporaux et soldat de 1ère classe ont passé leurs grades à la craie pour les faire ressortir sur le cliché noir et blanc (pratique courante).
Cependant, deux n’ont pas passé de craie sur leurs galons, ils restent ainsi de teinte foncée.

Les soldats non équipés :

Capture11

3 soldats en haut ne sont pas équipés de capotes et portent encore la tunique habituelle. On suppose qu’il s’agit de soldats de la section, non encore équipés ou ayant posé capote, le temps du cliché.

Les civils :

Capture13  Capture12

Une femme est présente sur la droite du cliché, il y a de fortes chances que ce soit la « logeuse ». La mobilisation générant un afflux de personnes, la caserne ne peut tous les héberger, on fait appel à des réquisitions de logement, d'autant que dès le 2 aout les 2 bataillons habituellement en garnison à Issoudun ont été transportés au Blanc (voir JMO ci-dessus).

Un deuxième personnage est en partie visible, à l’extrême gauche du cliché. Malheureusement, il n’est pas suffisamment visible pour une identification complète. Cependant, la tenue semble civile et la position assise remontant les jambes du pantalon, les mollets deviennent visibles. Peut-être un adolescent.

Une seule arme est visible, il s’agit d’un mousqueton Berthier 1890 (modèle gendarmerie) qui équipe réglementairement les sections de mitrailleuses. L’arme étant plus courte et moins lourde que le traditionnel Lebel du fantassin. Sur la photo, le chargeur est absent.

Capture14

Le texte de la carte-photo :

Adresse du destinataire :
Monsieur Alexandre Triptolème
à Brissais Canton de Béruges
par Poitiers Vienne

J’ais reçu votre argent. Je vous en remercie beaucoup nous partons ce soir sur les 2 heures pour la frontière mais ne vous faites pas trop de chagrin pour moi car j’ai tout espoir de revenir
Votre fils qui vous aimera toujours Emile Triptolème
N’écrivez pas on ne peut déjà pas recevoir les lettres
Je vous conseille de garder cette carte avec précaution car ce sera un souvenir pour plus tard.

L’auteur a pris soin de mettre une croix le concernant sur la photo de groupe, au recto :

Capture15
Le 1ère classe Emile Triptolème

Que devint notre soldat?

Tout le détail du parcours est consultable sur le site des Archives Départementales de la Vienne. En effet, sur ce site, il est possible de consulter la fiche de registre matricule d'Emile Triptolème.

Alors domestique, il effectue son service militaire au 68e RI (Classe 1912), il passe 1ère classe en mai 1914.
Emile fut tout d'abord blessé le 23 aout 1914 et évacué. Il est à nouveau blessé le 19 décembre 1914 à Zonnebecke. Il sera nommé caporal en octobre 1915 et sergent en mars 1916. En 1917, il se vit décerner la Médaille Militaire. En 1918, il est affecté au 1er groupe d'Aviation puis revient au 68ème RI. Il sera démobilisé en 1919 au 125e RI.
Il s'engagea alors à la 9ème Légion de Gendarmerie.

 

Sources:
Documents de l'auteur
SHD JMO 68e RI 26_N_657AD86 Registres matricules