12 septembre 1914 (30 Km):
Partis aux première heures du jour, nous avons fait grand'halte sur le bord de la Marne devant CONDE, en attendant que le Génie ait construit un pont de bateaux à côté de celui que les Allemands ont fait sauter pour protéger leur retraite. Nous passons la Marne et traversons CONDE. A la sortie du village, le commandant ALQUIER, commandant le régiment et le général MOUSSY, commandant la brigade, m'appellent et me donnent l'ordre "de progresser avec ma compagnie par le canal de la Marne à l'Aisne, de manière à flanc-garder à gauche la Brigade qui va marcher en direction de LIVRY-SUR-VESLE et à assurer en même temps la liaison avec la Division Marocaine qui progressera à l'Ouest du canal". "Vous rejoindrez votre régiment à LIVRY", ajoute le Général MOUSSY.
Je me met en marche. La marche est très pénible et il pleut toujours. A notre droite nous ne pouvons rien voir. A gauche, jusqu'à hauteur de VENDEMANGE j'aperçois les colonnes de la Division Marocaine. En vue de BILLY-LE-GRAND, nous essuyons quelques coups de feu à notre gauche. Ce sont des cavaliers ennemis que nous mettons en fuite.
A notre droite le canon tonne sans interruption, mais en arrière de nous, ce qui ne laisse pas de m'inquiéter.
Et ces cavaliers à notre gauche! La Division Marocaine n'est donc pas à notre hauteur? J'ai ordre d'aller à LIVRY-SUR VESLE. Je continue.
La pluie tombe maintenant avec une violence inouïe. Nous sommes transpercés. Le canon s'est tu. LIVRY a été enlevé, pensons-nous, et nous trouverons un bon cantonnement. Voici un croisement de routes. J'allume ma lampe électrique et consulte ma carte. Nous ne sommes plus qu'à 400 mètres du village. Encore quelques minutes et nous serons arrivés. Je marche en tête de ma compagnie avec la patrouille de tête. on n'y voit pas d'un côté à l'autre de la route tellement il fait noir. Soudain, de l'autre côté de la route, de derrière un arbre, un cri "Halt, Wer da?". Les Allemands occupent encore LIVRY! "Demi-tour et dans les fossés" fais je passé. La sentinelle allemande lâche son coup de fusil. "France, France" crient mes hommes qui croient à une erreur. La fusillade leur répond. Il n'y a qu'à filer et vite.
Une galopade effrénée achève de jeter le désarroi parmi mes hommes.Mon ordonnance, blessée, a lâché mon cheval qui, affolé, est parti chez les Allemands.
En quelques minutes nous sommes hors de portée. Les Allemands ne sachant à qui ils avaient affaire, ne poursuivent pas. Nous ramenons une dizaine de blessés. Mon sergent-major est disparu. Le 2ème en 2 jours.
Où aller? où est le régiment? Nous ne pouvons marcher toute la nuit. Les hommes n'en peuvent plus. Il faut cependant s'éloigner, car il est évident qu'actuellement nous sommes au milieu des lignes ennemies.
Je décide d'aller passer la nuit en face BILLY-LE-GRAND dans une grande ferme, à l'endroit où le canal s'engage dans un tunnel. Nous y arrivons enfin, mais dans quel état! J'installe mes hommes dans une grange pleine de paille. Impossible de les empêcher de se déchausser et d'enlever capotes et équipements. nous ruisselons d'eau. je place une sentinelle à chaque coin de la ferme et, à Dieu vat, nous passons la nuit là.

19140912

Sources:
Général Carpentier 'Revue Militaire" du 25 février 1954 (n°228)

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