En novembre 1914, nous sommes dans les Flandres, en avant d’Ypres qui brûle. Nous baignons dans une mer de boue. Des îlots de terre molle fondent sous la pluie, comme des morceaux de glace au chocolat dans du café crème. Des brumes basses s’effilochent au ciel. Il y a la fièvre typhoïde et la pneumonie et les pieds gelés, les obus qui hurlent au passage comme le vent d’hiver sous les portes…

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Un jour Robinet, l’agent de liaison, apporte au capitaine un paquet de papiers ficelés. Des affiches ! Des affiches rouges en langue boche, avec d’énormes caractères comme pour une adjudication aux enchères publiques.
Car le général a dit : « Il faut que nous soyons actifs. Je veux des prisonniers ! »

Et voici quel est le stratagème :
1) Rouler les affiches ;
2) Les attacher par une ficelle à quelque projectile : pierre, brique, morceau de bois… ;
3) Lancer le tout chez les boches dont la tranchée est à moins de dix mètres.
4) Attendre

Attendre quoi ? Attendre qui ?
Attendre les boches, parbleu !
Il parait qu’ils vont sortir de leurs trous et venir nous voir sans esprit de retour, dès qu’ils auront lu l’astucieux placard que voici :


« Braves Allemands ! Rendez-vous !
« Nous ne vous ferons aucun mal !
« Vous savez qu’il existe une mer, berceau du monde latin, qui caresse de ses flots bleus des terres françaises.
« Beaucoup de vos riches kompatriotes s’étaient déjà fixés avant cette détestable guerre dans ces contrées bénies.
« Braves Allemands ! Rendez-vous !
« La kôte d’Azur tout entière vous appartiendra, avec son klimat, ennemi du kafard, et ses majestueux hôtels pleins de konfort .»

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Donc, le jour même, on tente la manœuvre.
Hélas, ni la kôte d’Azur, ni le klimat, ni le konfort n’opèrent sur les âmes rudes de ces barbares le moindre travail de persuasion. C’est un fiasco complet !
Autrefois, j’avais une grand’mère qui me promenait au Luxembourg. Elle m’avait appris que pour prendre les petits moineaux, il suffit de leur poser un grain de sel sur le bout de la queue§
Mais le général est furieux. Dans sa profonde cagnat, il tourne sur lui-même comme un ours en cage.
Qu’on me bombarde à tour de bras, s’écrie-t-il ces sales boches qui ne veulent pas de la Kote d’Azur !
Et il donne des ordres à l’artillerie.

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Nous devions être relevés le soir. Comme punition, nous resterons en ligne.
C’est dur !

Le lendemain, le commandant fait sa tournée en secteur. Il avance un gourdin à la main, les jambes emmaillotées dans des sacs à terre, de l’eau jusqu’à mi-corps. Flic ! Flac ! Floc !
Son agent de liaison, le fidèle Robinet, le précède.
Brave commandant ! Si paternel avec son gros dos rond de placide notaire de province, il fait peine à voir quand il rampe à quatre pattes, barbotant dans la vase …
« Mon commandant ! »
« Qu’est ce qu’il y a, Robinet ? »
« Une caisse, mon commandant »
Le commandant s’arrête… C’est une boite à moitié recouverte par l’eau et dont le couvercle, en bois, porte des inscriptions allemandes. Quelqu’épave laissée par l’ennemi lors des premiers combats.

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Et voilà le commandant qui se prend le menton … Qui tire une bouffée de sa pipe…
« Tu feras porter cela à mon PC, Robinet. N’oublie pas. »
Le commandant vient nous rendre visite. Il parle au capitaine à voix basse :
« Pourquoi ne pas dire que cette caisse… Vous comprenez ? … Des volontaires se glissent … C’est le seul moyen de sortir du pétrin où nous sommes … Nous serons relevés immédiatement … »

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Et voilà comment la caisse fut portée en grande pompe à la Division.
Un compte-rendu l’accompagnait expliquant qu’à la faveur de la nuit, d’audacieux patrouilleurs avaient rampé jusqu’à la tranchée allemande, qu’ils avaient aperçu dans les broussailles une boite de forme oblongue dont ils avaient eu le bonheur de pouvoir s’emparer malgré la violence de la fusillade.
Un croquis des lieux était annexé, donnant en pointillé, l’itinéraire suivi par les héros.

Le soir même, nous étions relevés et nous gagnions Vlamertinghe.
Quatre jours à nous chauffer dans les « herbergs » à boire de la bière et du genièvre, à fumer ce tabac belge, mince comme les cheveux blonds et qui pend tout autour de la pipe comme des glycines descendent d’une suspension !
« Vous savez, dit le commandant, le général demande les noms … »
« Les noms ? »
« Oui, ceux des patrouilleurs ; il veut leur coller la médaille militaire … »
« Diable ! Nous n’avions pas pensé … »
Tout finit par s‘arranger.
On trouva trois sujets forts méritants, aussi braves que peu doués d’esprit critique et on leur expliqua que le général était très content d’eux et qu’il les décorait.

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Sources: Amicale des Anciens Combattants - n°1 - Avril 1922