Extrait du témoignage du Colonel Eggenspieler, chef de corps du 290ème RI, voici le report d'une scène de vie du front concernant un sujet d'un élément essentiel de la vie du régiment. Les cuisines.
Le cuistot, adulé ou bien maudit, est un des éléments essentiels de la vie du combattant.

Mœurs de cuistots.
Tout en prenant l'air sur le pas de la porte du P.C., j'eus l'occasion d'observer les mœurs des corvées de soupe. Quand l'heure approchait, je voyais de loin une file indienne s'amener tranquillement à travers la campagne. Une autre file, marchant en sens inverse, s'amenait de l'autre bout de l'horizon. Tous les jours, les deux files se rencontraient au même endroit. A ce moment, on posa les ustensiles de cuisine à terre, on forma le cercle et on bourra une bonne pipe. Les pipes allumées, on passa à la partie sérieuse de la rencontre, c'était l'échange des nouvelles. Ceux des tranchées racontaient les malheurs de la nuit, ceux des cuisines racontaient les derniers tuyaux du commandement ou de l'arrière. Les fameux tuyaux de cuisiniers n'étaient pas toujours si mal fondés qu'on pouvait le croire. J'y reviendrai plus tard.

L'échange des nouvelles terminé, chaque corvée reprenait ses marmites et s'en allait : l'une vers l'avant, l'autre vers l'arrière. Il arrivait quelques fois que le conciliabule était dérangé par les obus indiscrets des Allemands. Alors les cuistots ramassaient précipitamment leurs ustensiles et déguerpissaient au plus vite. Ce jour-là, les tuyaux étaient remplacés par l'histoire des obus qui les avaient pris dès la sortie du bois et qui les avaient suivis jusqu'aux cuisines.

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Boussin (à droite), revenant des "cuisines" du 290e RI, apporte la soupe en 1ère ligne
(Février 1915 - secteur du bois du Polygone)


Il arrivait que, dans leur fuite, les cuistots semaient le long du chemin une partie du contenu de leurs ustensiles. Il n'y avait pas de mal si, à l'arrivée, le déficit portait sur une denrée non appréciée, mais si, par malheur, il portait sur le pinard ou le jus, alors le malheureux porteur en prenait pour son grade. Malgré toutes ces avanies, il était rare que le cuistot rendit son tablier. Le lendemain, on le revoyait cheminer philosophiquement le long de la même piste que la veille. C'est qu'il avait la vocation de ses fonctions. Au front, comme dans la vie ordinaire, il y avait des vocations pour toutes les besognes. Et comme en temps de paix, il était heureux qu'il en fut ainsi.

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L'arrivée de la 1ère roulante au 290ème RI, 1915

Sources:
"Le 290e, un régiment de réserve du Berry" colonel Eggenspieler - Bourdier Paris 1932
Albums du 290e RI - collection de l'auteur.