René de Planhol, a écrit un ouvrage qui s’intitule "La Justice aux Armées", il y aborde les cas de justice militaire qu'il fut amené à défendre ou auquels il lui fut donné l'occasion d'assister.
Après le cas de rapine de Carpion et Rabanos, que j'avais diffusé en 2012, voici le compte-rendu d’une séance de conseil de guerre qui amena le CDG de la 17e DI à prononcer la peine de mort.

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Le chapitre III de l’ouvrage porte sur ce que René de Planhol appelle les « Crimes de la Peur », le sous-titre étant « Ceux qui succombent à la peur. - Deux types de peureux : les peureux par accident et les peureux par nature. »

En début de chapitre, il écrit donc :
"On a beaucoup étudié la peur chez les combattants. Des soldats ont noté à ce propos leur propre expérience, et les psychologues ont essayé d'en déduire les conditions générales ou lois. Fort peu de combattants sont exempts de la peur : seuls y échappent tout à fait certains tempéraments en qui les nerfs et l'énergie physique sont aussi forts que la volonté. Presque tous les hommes, il est vrai, réagissent contre elle et la dominent, par la vertu de sentiments multiples et divers tels que le patriotisme, l'honneur, la vénération du devoir, le souci de l'opinion, la crainte des châtiments et surtout, pour le grand nombre, cette emprise de la discipline à quoi équivaut à peu près ce que Jean Variot, dans ses Petits écrits de 1915, nomme « une habitude héréditaire d'obéissance et d'honneur ». Quelques-uns succombent, et ceux-là commettent la pire faute, - la faute professionnelle du soldat."

"Le cas de Bouclos était presque le même : déjà puni pour une première désertion, il revenait devant le conseil pour avoir abandonné sa colonne en arrivant aux tranchées. On l'inculpait donc de refus d'obéissance. Cette qualification, qui pourrait intriguer d'abord le lecteur, a été l'objet de controverses. Elle semble légitime en droit. Puisque le refus d'obéissance équivaut à l'abstention volontaire d'obéir; il est logique de soutenir que le déserteur a refusé d'obéir, et les juges ont généralement admis cette thèse. Les chefs et les camarades de Bouclos formulèrent sur lui des témoignages analogues à ceux recueillis sur Dupières ou Leprêtre : bon garçon, serviable, docile, mais incapable de se battre. Ouvrier agricole, de forte stature, âgé de vingt-cinq ans et n'étant pas marié, il n'avait pas non plus l'excuse du mal à la gorge et des gouttes. Aux questions du colonel il répondait sans chercher de raisons. Pourquoi s'était-il esquivé de sa colonne ? Pourquoi ? Il n'en savait rien, n'ayant pas réfléchi, ayant agi comme une bête. Mais oui, c'était vrai. Il s'était blotti dans l'herbe haute d'un champ et puis n'avait plus bougé pendant un jour entier, jusqu'à la survenue des gendarmes. Son front bas, que barrait une mèche bouclée de cheveux noirs, se sillonnait de plis profonds et ses yeux, bruns et larges dans son visage joufflu, semblaient prendre les juges à témoin de sa sincérité. Il ne paraissait point se douter du péril et se bornait à énoncer doucement son regret. Le défenseur eut beau supplier le conseil de qualifier le crime désertion, quatre voix contre une condamnèrent Bouclos à mort pour refus d'obéissance. Ses gardiens lui apprirent le verdict. Il hocha la tête et ses bras croisés tombèrent, tandis qu'il murmurait seulement :
- C'est dur.
Il demeura, quelques instants, accablé. Et voilà que peu à peu, en face de la mort
inéluctable et toute proche, le miracle d'une métamorphose spirituelle s'opérait en lui. Ce garçon presque brutal ouvrait lentement les regards de l'âme et, se figurant à sa mesure une image dérisoire et touchante, contemplait le paysage des régions infinies. C'était en lui un beau retour et un précieux épanouissement des vieilles leçons du catéchisme. Grâce à elles il ne mourait pas dans le blasphème ou la forfanterie. Mais, comprenant qu'il avait commis un crime, distinguant mieux les grandes idées de patrie et de sacrifice, il acceptait de mourir pour expier et demandait à l'aumônier s'il avait le droit encore d'espérer en la miséricorde du bon Dieu. Le lendemain à l'aube, dans une prairie où s'effilochait le brouillard, eut lieu l'exécution
Assisté de l'aumônier et de son défenseur.
Bouclos se montra ferme et résigné. On l'avertit que c'était la dernière minute... Alors, s'adressant aux soldats qui allaient le fusiller :
- Les gars..., souvenez-vous!... Faut pas faire comme moi... J'ai mérité ce qui m'arrive... Souvenez-vous!
Puis on lui banda les yeux. Et il n'est plus,
ce malheureux que j'ai nommé Bouclos, qu'un Français qui a payé sa faute, enfoui dans une tombe que ne marque aucun nom".

Sources biblio: "De la justice aux armées" René De Planhol - Attinger 1917

Note d'auteur de Indre1418: J’ai volontairement laissé le pseudonyme attribué par René de Planhol. La divulgation du vrai patronyme n’apportant rien de plus, même si le cas de ce fusillé pour l'exemple est connu.