31 décembre 2016

Un assassinat officiel ? [Réactualisé 2016]

[rapport du maréchal des logis commandant le détachement de la prévôté au quartier général de la 152e DI] 
"Le 26 mai 1915 à 20h30, nous avons reçu l'ordre de faire amener à la prison du QG de la 152e DI le soldat H., Raoul, du 268e RI, qui venait des premières lignes en face de l'ennemi ou il refusait d'exécuter les ordres qui lui étaient donnés. Nous avons trouvé ce militaire, couché dans un pré, où il a formellement refusé de se lever et de nous suivre.
Mr Isay, médecin aide-major de 1re classe au 49e RA, qui nous avait accompagné, a constaté que ce militaire n'était pas malade et, par les questions posées et les réponses faites par H., il a conclu qu'il jouissait de toutes ses facultés.
La mauvaise volonté était évidente et nous avons essayé d'amener H. par la force, mais il s'y est non seulement refusé, mais il nous a opposé la plus vive résistance. Il nous a de plus adressé des propos injurieux, ainsi qu'au médecin militaire qui nous accompagnait. Toujours accompagné de monsieur Isay, nous avons rendu compte de notre mission au général commandant la 152e DI, qui nous a immédiatement remis un ordre écrit, nous prescrivant de forcer la résistance de ce militaire et de lui brûler la cervelle, s'il persistait dans son refus.
Cet ordre a été lu trois fois à H., en présence du sergent et d'un militaire du 268e qui l'avait amené, ainsi que six militaires de la prévôté. H. est resté couché et à la troisième lecture de l'ordre ci-dessus, il a non seulement persisté dans son refus en nous montrant sa poitrine, mais il nous a répondu par des propos injurieux.
Conformément à l'ordre écrit, dont nous avions donné lecture à H., trois fois de suite, nous lui avons brûlé la cervelle en lui tirant six balles de revolver dans la tête à 21 heures.
Monsieur le médecin aide-major de 1re classe Isay, du 49e RA, qui nous avait assisté, a constaté la mort en notre présence. Le corps a été inhumé immédiatement sur place, dans un pré à Brieleu (Belgique)
[Nota JC: Brielen]. La plaque d'identité porte les renseignements suivants : H. Raoul, classe 1894, Tours, 987."(1)

(1) SHAT, 22 N 2041, 36e CA dossier 2, Justice militaire et prévôté.

Sans commentaires ???

Assassine

Voici la fiche du même soldat, notez bien l'intitulé du type de mort. Et oui, il est "Tué à l'ennemi"

Sources biblio: Olivier Buchbinder, "Gendarmerie prévôtale et maintien de l'ordre (1914 - 1918)" Maisons-Alfort : Service historique de la Gendarmerie nationale, 2004.
Sources Fiche MDH: http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/


Mise à jour 31 décembre 2016:
Chose impossible à l'époque de la première mise en ligne de cet article, aujourd'hui, beaucoup de registres matricules sont accessibles aisément et celui de notre soldat nous permet de changer le regard sur un évennement brut:

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Le parcours judiciaire, notamment, de notre homme permettent ainsi de tenter de comprendre les motivations et le refus d'obtempérer de notre soldat.
En effet, le détail permet d'envisager de comprendre la capacité de refus de l'autorité de la part de ce soldat. Nous avons là un homme qui a déjà eu maille à partir avec la justice et dont l'autorité est nécessairement amoindrie:

 CaptureRM37_Tours_987_RaoulHurtault_2

 

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A noter que s'il fut appelé le 17 août 1914 (1er encart ci-dessus), a priori dans le dernier encart le 27 octobre 1914, il est déclaré à Rivesaltes (66).

Aurions nous finalement affaire à un insoumis et non à une simple victime de ce que l'on appelait pas encore le "Shell Schock"? Pourtant on constate que rien de répréhensible n'est signaler entre son incorporation et la date de l'incident

Ceci, bien évidemment, n'enlève rien au jugement que l'on peut avoir concernant les méthodes expéditives d'alors (mais néanmoins ici couvertes par ordres).

 

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09 février 2015

Dives bouteilles, larcins et conseil de guerre.

Il est intéressant de découvrir le témoignage de quelques cas de condamnations liés à l'usage du vin, élément essentiel de la vie du poilu et ce, à la relecture de l'ouvrage de René de Planhol, "La justice aux armées", alors qu'il était membre du conseil de guerre de la 17ème Division d'infanterie.

On appréciera la lourdeur des peines au vu de l'ampleur des larcins . Que dire des 2 ans pour 2 litres de vin!

Une après-midi d'été, les deux soldats du train Callot et Laprune étaient préposés à la garde d'une voiture de ravitaillement. Accablés de soleil, ils avaient grand'soif; et dans la voiture était un tonnelet plein, - naturellement de « pinard ». Nos deux martyrs de la consigne enduraient, exactement et sans métaphore, le supplice de Tantale. Il y a un stoïcisme où l'humaine faiblesse ne s'élève point sans déchoir. Succombant enfin, ils emplirent leurs bidons et burent deux litres à la santé de la France. Sur ces entrefaites leur maréchal des logis les aperçut et leur libella un motif de punition qui les conduisit jusqu’au conseil de guerre. Le commissaire du gouvernement, contre ces mauvais soldats qui s'appropriaient la ration de leurs camarades, requit: une application rigoureuse de la loi : deux ans de prison, peine bénigne au prix de celle que prévoyait le code parurent suffisants aux juges.

 

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Un autre cas lié à l'usage d'alcool, avec des conséquences qui auraient pu être plus graves:

Un soir, sur les six heures, d'un cantonnement de repos, on avait brusquement conduit aux tranchées la compagnie où servait Poirier. Celui-ci, lors de l'appel, manquait dans son escouade et son caporal se mit à sa recherche. Il le découvrit étendu dans un coin d'une grange, la bouche entr'ouverte et ronflant. Fortement secoué, Poirier ne souleva qu'il demi les paupières, répliqua par un grognement et retomba incontinent dans sa torpeur. Deux hommes vinrent le quérir et le traînèrent jusqu'à la compagnie assemblée sur la place. Il ne se défendait pas, il n'était qu'inerte. Le vent assez vif lui fouetta le visage et lui dessilla légèrement les yeux. Mais comme son capitaine lui ordonnait de prendre sa place dans le rang, Poirier se contenta de le considérer d'un air hébété ; visiblement il ne comprenait rien. Et d'ailleurs il était incapable de se tenir debout ; le lâchait-on, il s'affaissait aussitôt. On dut le livrer aux gendarmes. A l'aube, dégrisé, il s'éveilla dans la prison divisionnaire. Quels ne furent pas son étonnement et, bientôt, son regret ! Une plainte en conseil de guerre fut dressée contre lui, et le commissaire-rapporteur l'inculpa de refus d'obéissance en présence de l'ennemi.

A l'audience, Poirier, par son attitude et sa mine, s'attirait plutôt les sympathies. Grand, bien découplé, la tenue correcte, le regard empreint d'énergie et de franchise, il parlait avec naturel et manifestait sans affectation un repentir qui semblait sincère. Les renseignements du dossier ne démentaient point cette attitude. Poirier, garçon original, ne se pliait pas aisément aux conditions modernes de la vie civile et n'avait jamais pu s'astreindre à avoir un domicile. Voyageant par les routes, il couchait au gré des hasards, dans les auberges, les écuries ou à la belle étoile, s'embauchait pour quelques jours chez les paysans qui avaient un besoin momentané d'ouvriers, travaillait de cent métiers à la campagne ou à la ville, moissonneur ou forgeron, vigneron ou débardeur. Pour ce vagabondage, les gendarmes l'avaient maintes fois appréhendé sans qu'on eût jamais à lui reprocher autre faute. Au contraire, plusieurs attestations de patrons divers certifiaient qu'ils n'avaient eu qu'à se féliciter de son labeur et de sa probité. Type, en vérité, singulier et qu'on n'eût point pensé rencontrer ailleurs que dans le Chemineau de Jean Richepin. Soldat, il s'était bien conduit. Blessé en mars 1915, à peine de retour à son dépôt, il avait demandé à être inscrit dans le premier détachement de renfort et venait, quelques jours. auparavant, d'arriver sur ce point du front. Au cours du voyage, il avait eu la malchance, étant descendu pour quelques minutes à une station, de manquer son train. Pour cette fâcheuse aventure, on l'inculpa une première fois, mais l'instruction se termina par un non-lieu. Poirier, loin d'être répréhensible, avait déployé beaucoup d'initiative et de bonne volonté, puisqu'il avait rejoint son unité deux heures après le détachement. Depuis lors, les chefs de Poirier n'avaient pas encore eu le temps et l'occasion de l'apprécier dans la tranchée. Mais ses notes antérieures étaient excellentes et deux sous-officiers, ses compagnons durant les débuts de la campagne, confirmaient de vive voix ces notes. En outre, plusieurs lettres saisies sur lui et versées au dossier constituaient un précieux témoignage. Écrites après plusieurs mois de guerre par des combattants, camarades de Poirier, pour lui seul et en phrases inhabiles, elles étaient pleines d'une hardiesse narquoise et magnifique ; elles déguisaient de plaisanteries le danger, la fatigue et la mort ; elles faisaient la nique aux Boches et à l'ennui. Elles éclairaient d'une belle lumière les âmes de ceux qui les avaient envoyées et de celui qui les avait reçues.

La faute pour laquelle on le jugeait aujourd'hui ne provenait point d'une intention mauvaise ; mais pour l'exemple il n'est pas douteux que les juges ne fussent disposés à le châtier sévèrement. Aussi ne s'agissait-il que de décider si la loi le leur permettait. C'était le premier cas de cette espèce et le débat juridique, vivement engagé, donna lieu à deux répliques successives de l'accusation et de la défense. Le commissaire du gouvernement arguait que le refus d'obéissance n'a pas besoin d'être exprimé par des paroles: il consiste essentiellement dans la non-obéissance qui est la seule condition juridiquement requise pour le crime. Le défenseur ne contestait point cette thèse, conforme en effet à la jurisprudence du temps de paix ; mais il prétendait que la non-obéissance, pour être qualifiée refus d'obéissance, doit être intentionnelle et volontaire, d'après le texte et les commentaires de la loi : or, évidemment ce n'était pas le cas de Poirier qui, au moment qu'on lui reprochait de n'avoir point obéi, se trouvait physiquement incapable d'obéir ; et d'ailleurs, ivre-mort et ne percevant, même pas l'ordre qu'on lui formulait, il ne pouvait avoir, l'intention de désobéir; donc, aux termes de la loi, il n'était coupable que d'ivresse. A quoi le commissaire du gouvernement opposait que Poirier, lorsqu'il s'était enivré, n'ignorait pas qu'il se mettait ainsi dans l'impossibilité d'obtempérer à une alerte et conséquemment d'obéir. Or c'est volontairement qu'il s'était enivré ; donc, puisqu'il y avait eu chez lui l'intention d'une désobéissance à tout le moins éventuelle, il devait accepter l'entière responsabilité de ses actes.

Le conseil, à l'unanimité, adopta cette interprétation de la loi. Par trois voix contre deux il écarta la circonstance aggravante de présence de l'ennemi : au vrai, je présume que ces deux voix étaient fictives et qu'en aucun cas, même en signant un recours en grâce, les juges n'eussent condamné Poirier à mort. Pour refus d'obéissance sur un territoire en état de guerre, il fut condamné à dix ans de travaux publics. Le général suspendit l'exécution de la peine ; et Poirier, versé dans un autre régiment, n'a point cessé d'y être, bon soldat. Son affaire inaugura une jurisprudence qui fut appliquée fermement à quelques cas analogues. Cette répression, aboutit bientôt à les rendre beaucoup plus rares. Alors la sévérité, du conseil se relâcha sensiblement ; et il eut tendance à se servir plutôt, lorsque des circonstances morales l'invoquaient pour l'accusé, de l'article ayant trait aux soldats qui se sont volontairement mis, dans l'impossibilité de rejoindre leur poste en cas d'alerte, - soit une peine de six mois à deux ans de prison.

Sources biblio: "De la justice aux armées" René De Planhol - Attinger 1917

 

2 autres "comptes-rendus" de procès du même conseil de guerre:

Les gars..., souvenez-vous!... Faut pas faire comme moi... 

Les aventures de Carpion et Rabanos

 

Amis lecteurs, pensez à regarder dans les commentaires, Stéphane nous fait part d'une intéressante analyse. qui permet une mise en relief du texte publié

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27 décembre 2014

Mourir à 20 ans, sous les balles "amies" (Réactualisé)

Aujourd'hui, il y a 100 ans, du côté d'Ypres, Abel passait de vie à trépas.

__________________________________________________

Au travers du message précédent, nous nous remémorions du triste anniversaire de l'exécution d'un soldat du 68ème RI, aujourd'hui, je découvre l'édition d'un ouvrage concernant un enfant du pays, qui lui aussi fut fusillé.
Il est possible de le commander via le site des éditions de la Bouinotte . Je vous recommande bien évidemment cet ouvrage.

La préface étant du Général Bach, spécialiste du sujet et ancien directeur du Service Historique de l'Armée de Terre,  celle-ci laisse auguré de l'intérêt du livre de Bruno Mascle.
Je vous en laisse découvrir la description:

Abel, 20 ans, passe son dernier Noël à attendre sa propre exécution. L’horreur de la Grande Guerre ne suffit pas au calvaire du soldat. Reconnu, à la hâte, coupable d’automutilation, le jeune Zouave est passé par les armes le 27 décembre 1914, en Belgique. Ils seront près
de 600 soldats à perdre ainsi la vie, pendant la durée du conflit. 600 « fusillés pour l’exemple », un drame dans le drame qui passe presque inaperçu au vu des lourdes pertes au front.
La paix revenue, Abel Garçault sera réhabilité, tant les preuves de sa culpabilité étaient faibles. Son nom est d’ailleurs inscrit sur le monument aux morts de Villedieu-sur-Indre, comme tous ceux de ses camarades « morts pour la France ».

Bruno Mascle s’est livré, pendant près d’un an, à une enquête approfondie, sur les traces de ce jeune homme sans visage et sans sépulture. A travers son exemple, il révèle un pan dramatique et largement ignoré de notre histoire, quand la Nation sacrifiait ses fils pour qu’ils acceptent le martyre de la guerre des tranchées.
Un récit passionnant et poignant.

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14 octobre 2014

14 octobre 1914, 1 fusillé au 68ème RI (Réactualisé 2014)

En ce 14 octobre 2014, je me dois de réactualiser ce message d'abord écrit en 2010.
A l'heure où je diffuse ce message (6 heures du matin), il y a 100 ans, un soldat du 68ème RI vient de tomber sous les balles tirées par ses camarades.

Le mois d'octobre 1914 est appelé par le Général Bach, "le mois des exécutions". Dans son ouvrage, "les fusillés pour l'exemple 1914-1915", il transcrit un ordre du général Dubois qui nous rapporte la première exécution capitale que connu le 68ème RI.

"Les Petites-Loges, le 13 octobre 1914.
Ordre.
Le général cdt le 9ème CA signale aux troupes sous ses ordres la lâcheté de deux soldats réservistes dont les noms suivent:
Le nommé Des... du 68, envoyé en traitement au dépôt des éclopés des Petites-Loges. Après huit jours de traitement était remis en route sur son corps et conduit jusqu'à Thuizy par un gradé. Là il se cachait et restait pendant quatorze jours dissimulé dans une habitation où il était découvert. traduit devant le CdG (Conseil de guerre) de la 17e DI, il a été condamné à vingt ans de détention avec dégradation militaire pour "désertion en présence de l'ennemi".
Le nommé Duv... du 68ème abandonnait la tranchée pendant une attaque de nuit et s'enfuyait jusqu'à Thuizy où il se cachait pendant quinze jours. Traduit devant le CdG de la 17e DI, Duv... a été condamné à mort pour "abandon de son poste devant l'ennemi".
Le général cdt le CA décide que la dégradation du soldat Des... et l'exécution du soldat Duv... auront lieu demain 14 octobre devant le front du 68ème d'infanterie. La garnison de Sept-Saulx, des détachements du 135e, 32e et 66e, en réserve à Wez et Thuizy, assisteront à l'exécution.
Le présent ordre sera lu à 2 appels consécutifs.
Dubois."

Le JMO du 68ème RI reporte l'évènement à la date du 14 octobre:
"Le 14, parade d'exécution à 6 heures pour 2 soldats du 68ème (Voir ordres généraux)"

Le condamné, originaire de la Vienne, avait 25 ans. Sa sépulture est inconnue.

Intéressons nous à la procédure qui amena des soldats de la 17ème Division a fusillé un de leur frère d’armes.
Après s’être caché, le soldat est arrêté le 12 octobre au matin, le jugement s’effectua le jour même, à 13 heures et l’exécution eu lieu le 14 octobre au matin.
L’interrogatoire du condamné :
Conseil De Guerre Spécial de la 17ème Division
…..

  • Vous avez été trouvé ce matin dans un cantonnement de Thuizy par [illisible].
  • Oui
  • Que faisiez vous dans ce village ?
  • Rien.
  • Depuis combien de temps y étiez-vous ?
  • Huit jours [Nota Indre1418 : Certains autres documents officiels annoncent 15 jours]
  • D’où veniez-vous quand vous y êtes arrivé ?
  • Je venais des tranchées. A la suite d’une attaque à la baïonnette, je m’étais trouvé seul avec mon capitaine, le capitaine Berthellon m’avait ramené à Thuizy.
  • Depuis ce temps là vous êtes resté à Thuizy ?
  • Oui
  • Pendant ce temps, vous avez bien vu cantonner à Thuizy votre régiment ?
  • Il y avait des cuisiniers.
  • Les cuisiniers vous ont dit où était votre bataillon ?
  • Non.
  • Alors c’est que vous ne l’avez pas demandé ?
  • Si, mais on m’a répondu : « tu n’as qu’à le chercher ».
  • De quel bataillon étaient les cuisiniers qui vous ont répondu çà ?
  • Ils étaient sans doute du 1er bataillon, mais certainement pas de ma compagnie.
  • Mais si vous aviez le bataillon, il n’était pas difficile de trouver la compagnie.
  • C’est vrai.
  • Le 1er bataillon a cantonné à Thuizy.
  • Oui, mais je ne l’ai pas vu, car j’étais avec les éclopés et c’était pendant  la nuit.
  • Alors vous étiez avec Desherbais?
  • Oui, mais je ne l’ai vu que le lendemain matin.
  • Desherbais prétend qu’il était avec le 1er bataillon.
  • Je n’en sais rien.
  • Depuis ce moment là, qu’avez-vous fait ?
  • Nous allions dans les tranchées avec le 114 près de la gare.
  • Mais le 114 n’y est plus ?
  • Alors nous étions avec le 77 qui est au repos.
  • Avez-vous quelque chose à ajouter ?
  • Je demande à revenir en 1ère ligne. A Rethel, je suis allé chercher mon lieutenant Chapeau qui était blessé, sous le feu de l’artillerie. J’ai fait 2 ans de service au 60ème d’infanterie, je n’ai jamais été puni. Je n’ai jamais été condamné.

La persistance dans la déclaration du condamné entraina sa condamnation à mort.  Le commissaire rapporteur précise que Duverger « contrairement à la déposition de Desherbais prétend n’avoir pas vu son bataillon ».

Suite au jugement, et en attente de l'exécution des peines, une note est diffusée par la Division :

17° Division                                  Sept-Saulx le 13 Octobre 1914
Ordre de la Division ( crayon)
Deux soldats du 68° viennent d’être condamnés l’un à la peine de mort pour avoir quitté sa compagnie au moment où elle était attaquée par l’ennemi. Il a fui à 5 kms en arrière et s’est caché à Thuizy pendant 15 jours.
L’autre rentrant de l’ambulance, au lieu de rejoindre sa compagnie s’est caché à Thuizy pendant le même temps, il a été condamné à 20 ans de détention et à la dégradation militaire. Ces deux sentences seront exécutées demain 14 octobre.
Le Général espère bien que la répression sévère de ces actes de lâcheté portera ses fruits et que plus jamais un soldat de la division ne s’en rendra coupable.
Général Guignabaudet

Deux autres soldats du 68ème RI, subirent ce sort infâmant (juin 1915 et février 1916).

Il est maintenant possible de retrouver les pièces du dossier de justice militaire sur le site Mémoires des Hommes

De plus, retrouvez d'autres informations sur le site voisin, des Poilus de la Vienne:

http://poilusdelavienne.blogspot.fr/2014/10/duverger-ferdinand.html

Sources:
SHD - JMO 68ème RI
SHD - 22N554 - 24N432 9ème CA
SHD - 11J783 CDG 17e DI
Général André Bach - Les fusillés pour l'exemple 1914-1915 - Editions Taillandier 2003  (Nota perso: Indispensable !!)

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08 mai 2014

Les fusillés au prisme de l'histoire

Le cas des fusillés, presque 100 ans plus tard, reste un point noir de notre histoire nationale.
Concernant le département, il y eut des soldats natifs de l'Indre qui furent fusillés lors de la première guerre mondiale, le plus connu étant Abel Garcault de Villedieu, qui fut réhabilité en 1925, alors qu'il avait été exécuté le 25 décembre 1914. Il y eut aussi des soldats qui furent exécutés, alors qu'ils dépendaient d'unités indriennes. Sur ce point, les seules exécutions actuellement connues concernent le 68ème RI et ne concernent pas des soldats originaires du département.


Histoire de prendre du recul et de comprendre ce moment de notre histoire, un groupe s'est constitué autour du général Bach, ancien responsable du SHAT Vincennes.

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http://prisme1418.blogspot.fr/

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05 décembre 2013

Les gars..., souvenez-vous!... Faut pas faire comme moi...

René de Planhol, a écrit un ouvrage qui s’intitule "La Justice aux Armées", il y aborde les cas de justice militaire qu'il fut amené à défendre ou auquels il lui fut donné l'occasion d'assister.
Après le cas de rapine de Carpion et Rabanos, que j'avais diffusé en 2012, voici le compte-rendu d’une séance de conseil de guerre qui amena le CDG de la 17e DI à prononcer la peine de mort.

CaptureJM_Gallica

Le chapitre III de l’ouvrage porte sur ce que René de Planhol appelle les « Crimes de la Peur », le sous-titre étant « Ceux qui succombent à la peur. - Deux types de peureux : les peureux par accident et les peureux par nature. »

En début de chapitre, il écrit donc :
"On a beaucoup étudié la peur chez les combattants. Des soldats ont noté à ce propos leur propre expérience, et les psychologues ont essayé d'en déduire les conditions générales ou lois. Fort peu de combattants sont exempts de la peur : seuls y échappent tout à fait certains tempéraments en qui les nerfs et l'énergie physique sont aussi forts que la volonté. Presque tous les hommes, il est vrai, réagissent contre elle et la dominent, par la vertu de sentiments multiples et divers tels que le patriotisme, l'honneur, la vénération du devoir, le souci de l'opinion, la crainte des châtiments et surtout, pour le grand nombre, cette emprise de la discipline à quoi équivaut à peu près ce que Jean Variot, dans ses Petits écrits de 1915, nomme « une habitude héréditaire d'obéissance et d'honneur ». Quelques-uns succombent, et ceux-là commettent la pire faute, - la faute professionnelle du soldat."

"Le cas de Bouclos était presque le même : déjà puni pour une première désertion, il revenait devant le conseil pour avoir abandonné sa colonne en arrivant aux tranchées. On l'inculpait donc de refus d'obéissance. Cette qualification, qui pourrait intriguer d'abord le lecteur, a été l'objet de controverses. Elle semble légitime en droit. Puisque le refus d'obéissance équivaut à l'abstention volontaire d'obéir; il est logique de soutenir que le déserteur a refusé d'obéir, et les juges ont généralement admis cette thèse. Les chefs et les camarades de Bouclos formulèrent sur lui des témoignages analogues à ceux recueillis sur Dupières ou Leprêtre : bon garçon, serviable, docile, mais incapable de se battre. Ouvrier agricole, de forte stature, âgé de vingt-cinq ans et n'étant pas marié, il n'avait pas non plus l'excuse du mal à la gorge et des gouttes. Aux questions du colonel il répondait sans chercher de raisons. Pourquoi s'était-il esquivé de sa colonne ? Pourquoi ? Il n'en savait rien, n'ayant pas réfléchi, ayant agi comme une bête. Mais oui, c'était vrai. Il s'était blotti dans l'herbe haute d'un champ et puis n'avait plus bougé pendant un jour entier, jusqu'à la survenue des gendarmes. Son front bas, que barrait une mèche bouclée de cheveux noirs, se sillonnait de plis profonds et ses yeux, bruns et larges dans son visage joufflu, semblaient prendre les juges à témoin de sa sincérité. Il ne paraissait point se douter du péril et se bornait à énoncer doucement son regret. Le défenseur eut beau supplier le conseil de qualifier le crime désertion, quatre voix contre une condamnèrent Bouclos à mort pour refus d'obéissance. Ses gardiens lui apprirent le verdict. Il hocha la tête et ses bras croisés tombèrent, tandis qu'il murmurait seulement :
- C'est dur.
Il demeura, quelques instants, accablé. Et voilà que peu à peu, en face de la mort
inéluctable et toute proche, le miracle d'une métamorphose spirituelle s'opérait en lui. Ce garçon presque brutal ouvrait lentement les regards de l'âme et, se figurant à sa mesure une image dérisoire et touchante, contemplait le paysage des régions infinies. C'était en lui un beau retour et un précieux épanouissement des vieilles leçons du catéchisme. Grâce à elles il ne mourait pas dans le blasphème ou la forfanterie. Mais, comprenant qu'il avait commis un crime, distinguant mieux les grandes idées de patrie et de sacrifice, il acceptait de mourir pour expier et demandait à l'aumônier s'il avait le droit encore d'espérer en la miséricorde du bon Dieu. Le lendemain à l'aube, dans une prairie où s'effilochait le brouillard, eut lieu l'exécution
Assisté de l'aumônier et de son défenseur.
Bouclos se montra ferme et résigné. On l'avertit que c'était la dernière minute... Alors, s'adressant aux soldats qui allaient le fusiller :
- Les gars..., souvenez-vous!... Faut pas faire comme moi... J'ai mérité ce qui m'arrive... Souvenez-vous!
Puis on lui banda les yeux. Et il n'est plus,
ce malheureux que j'ai nommé Bouclos, qu'un Français qui a payé sa faute, enfoui dans une tombe que ne marque aucun nom".

Sources biblio: "De la justice aux armées" René De Planhol - Attinger 1917

Note d'auteur de Indre1418: J’ai volontairement laissé le pseudonyme attribué par René de Planhol. La divulgation du vrai patronyme n’apportant rien de plus, même si le cas de ce fusillé pour l'exemple est connu.

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20 mai 2013

L’Ercupération

LErcupération1

Quand qu’jétions au repos, j’allions queq’foués anc el gars d’Cérémounie vouer les séances du Conseil qu’cétait eune vraie erprésentation où que j’rigolions pu qu’au Guignol.

J’ons vu un jour un vieux Colon qui l’tait Préssident qu’avait trouès quat rangées ed décorations ed tout pays accrochées su les estoumacs. I disions qu’cétait  un grand ami d’eun huile lourde qui yavait proumis eune belle cravate ed commandeur à mette encore par là d’sus si v’lait seul’ment saquer les polus coume i faut.

V’la qu’entrant j’tombons jusse su neune drôle d’affaire. I avait par terre rin qu’des torchons, des caneçons, des ch’mises, des falzards, des vieux croquenots, qu’tu t’serais cru cheu l’père Lunette !

Ils ‘taient en train de juger un gars du Génie qui l’tait dans neune compagnie d’Ercupération et pis qui l’tait accusé d’avouer barbotté toutes ceux vieilles nippes qu’les polus avint balancées dans les foussés antour de ieux cantounnements.

L’commissaire rapporteur i eux aspliquait coumment qu’çà s’était passé.

Ct’animau là il espédiait à sa bourgeouèse tout c’qui pouvait ercupérer. Queuq’foués i f’sait des colis qui i envoyait, d’aut’foués i donnait çà à des copains qu’allint en parmission. Tant si ben qu’la bourgeouèse all’ avait monté un vrai magasin qu’a f’sait un coummerce d’enfer !

Seul’ment v’la la pip’lette qui dit tout l’tout à la polisse et pis l’coumissaire qui fait main basse su l’Saint frusquin et pis qu’en espédie un plein wagon où qu’j’étions pour qui seye jugé !

T’aurais ri d’entende lire les lettes qu’il écrivait à sa bourgeouèse c’châmeau là !

Ma chère Clémentine, qui i disait, j’t’envoué par le p’tit Alasimone qu’arrive en parmission un moulin à café qu’jons trouvé tous deux au fond d’eune cagnat. Le boué est ben sec ; aussi faura qu’tu l’trempes dans l’iau chaude pour qui s’gonfelle et pis tu frott’ras la manivelle anc du papier d’verre et pis tu y mettras du saindoux craint’ qu’a r’coummence à s’rouiller. J’on pas pu dégotter l’tirouer. J’bouérons tout d’même du bon café anprès la guerre. Oublies pas d’dounner un p’tit coup d’vin blanc au gars Alasimone pour la peine …

Anprès çà j’ons entendu les témoins.

L’pus réussi c’était l’coummandant d’la compagnie d’ercupération qu’est v’nu défende c’pouvère gars.

« Messieurs, qu’il a dit comme ça, v’avez guère fait un joli coup d’m’el fourer au bloc. C’était un houmme ben précieux. J’pouvons ben dire qu’il’tait à sa vraie place ! Dans c’te guerre, j’voyons des notaires qui cassont des cailloux su’l’bord des routes, des marchands d’cochons qui f’sont des écritures, des épiciers qui font les chefs ed’gare et pis c’est partout coumme çà ! C’est pas étounnant qu’çà marche si mal ! Ah ! n’en v’la un qui counnaissait ben son métier ! I r’cupérait à tour de bras ! I povait rin vouer traîner ; fallait qu’il ramasse. I m’a rapporté la s’maine darnière pus d’trouès cents kilogs d’vieilles bouètes ed singe. I r’cupérait à lui tout seul pus qu’toute la compagnie. J’i en veux pas parce qu’il a envoyé cheux lui toutes ceux frusques. Les autres i z’auraient laissé l’tout dans les foussés et pis c’était pardu pour tout le monde. Faut encore mieux qu’çà seye coumme çà. Tenez y a encore ben pus fort ! J’avions à la Compagnie un vieux canasson qu’avait tout les vices et pis qui s’tait tout esquinté les guibolles à force ed’ fout’ des coups d’pieds !

Eh ben c’gars là i n’en f’sait c’qui v’lait d’ce chti canasson. I sarvait aussi ben qu’en aute ! D’puis que c’gars là est au bloc j’ons du le faire abatte ! N’en v’la encore pour trouès mille balles ! Si j’continuons de c’train là, j’vons tout dret à la ruine. V’la un proucès qui coûte ben cher. J’vous d’mande ed l’acquitter et pis d’me l’erdounner au trot ! »

LErcupération2

 

Alors, v’la l’vieux colon qui s’met à rigoler que l’coummissaire du gouvarnement i savait pu qoué dire. L’pti sargent qui f’sait l’avocat il a pas eu grand peine à avouer l’acquittement.

Anprès l’Conseil, j’ons vu l’vieux colon qui s’en allait anc soun ordounnance qui marchait darrié lui et pis qui i portait toutes ses décorations dans neune serviette.

L’vieux pouvait pas marcher dans la rue anc toute c’te farblanterie su le vente qu’c’aurait fait pus de bruit qu’un troupeau de vaches anc ieux clochettes !

J’ons entendu dire que l’lendemain il ‘tait jusse tombé su l’général qui ‘tait guère content d’l’acquittement. Il a dit qu’si continuait coumme çà i pourrait ben s’bomber pour avouer autour du cou la cravate ed coummandeur !

Le souer venu j’ons vu l’gars du Génie qui montait en tranchées I z’avint ben trouvé l’moyen d’y faire perdre son filon !

Queuq’jours après j’ons appris qu’il ‘tait bouzillé !

A.P.

Amicale "Les Anciens de la 17ème DI" Bulletin n°8 1923

 

Si vous aimez ce style de texte, je ne peux que encourager à relire:

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22 avril 2012

Les aventures de Carpion et Rabanos

(Réactualisation mars 2014)

René de Planhol, dans son châpitre "Quelques affaires singulières et remarquables" de l'ouvrage "La Justice aux Armées", aborde des cas de justice militaire qu'il fut amené à défendre ou auquel il lui fut donné l'occasion d'assister.
Entamons donc notre cycle consacré à la justice militaire avec une histoire de rapine peu ordinaire.

L'affaire Carpion et Rabanos.
Les noms sont fictifs et donnés par De Planhol, à la parution du livre, 1917, le pays est encore en guerre, et la loi empêche la divulgation des vrais patronymes.

"Dans le village du « Magicien » qu'occupaient les troupes britanniques, un Anglais qui était en sentinelle sur la place aperçut, au cours d'une après-midi d'hiver, deux soldats français qui entraient dans l'église. Ce secteur étant interdit aux Français, l'Anglais s'étonna un peu, mais, flegmatique, ne s'en soucia pas. Au bout d'un quart d'heure il entendit un vacarme forcené qui retentissait dans l'église. Ayant poussé la porte, il fut stupéfait. L'un des deux soldats grimpé sur l'autel et armé d'un grand crucifix de bronze frappait les statues, les chandeliers, les objets du culte à tour de bras. Demeuré en bas des marches, l'autre, de la voix et du geste, excitait son camarade. La sentinelle leur intima par ses cris de décamper ; mais elle criait vainement en anglais. Elle alla chercher secours. Deux de ses compatriotes revinrent avec elle et constatèrent la scène. Se méfiant de spectateurs si nombreux, les deux hommes s'en furent. Le curé du « Magicien », prévenu et accouru, ne put que se navrer devant le saccage du lieu saint : le Sauveur, la Sainte Vierge, saint Joseph, saint Michel, sainte Geneviève et Jeanne d'Arc gisaient en morceaux ; les candélabres, les ciboires, l'ostensoir, tout était renversé ; les toiles du chemin de croix étaient lacérées. Le curé remarqua en outre que les pillards, gens soigneux, loin de briser et gaspiller les cierges, les avaient sans doute emportés dans leurs poches. Il évaluait le dommage total à une somme de dix-huit cents francs. Pendant cet inventaire, les Tommies informaient la gendarmerie. Leurs trois récits concordaient. Les deux hommes, entrés dans l'église à quatre heures moins le quart, en étaient sortis à quatre heures vingt ; celui qui frappait les statues était petit, trapu et gros ; l'autre, plus grand et très maigre ; ce dernier, en enjambant la balustrade, avait déchiré sa culotte.

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A un carrefour du village, un gendarme français était en faction. On l'avertit. Tout juste il avait lorgné deux hommes qui, conformes à ce signalement et fort excités, se dirigeaient vers le secteur français. Il les poursuivit. Et bientôt, s'étant renseigné auprès des habitants, il découvrit les deux compères à une lieue de là, dans un cabaret attablés autour d'un pain, d'un fromage et d'une bouteille, ils avaient allumé une douzaine de bougies et dînaient aux flambeaux ; l'un d'eux, grand et maigre, avait sa culotte déchirée. Le gendarme, aidé d'un camarade, appréhenda les deux hommes malgré leurs protestations et les conduisit à leur régiment. Le petit trapu se nommait Rabanos, marchand de ferraille à Charenton, âgé de trente ans et père de deux enfants ; le grand maigre, âgé de vingt-trois ans et célibataire, se nommait Carpion, ouvrier plombier. Tous deux furent incarcérés, et l'on rédigea contre eux une plainte en conseil de guerre."

Deux jours plus tard, l'autorité française recevait de la gendarmerie anglaise une autre plainte. Le jour même du pillage, sur les quatre heures et demie du soir, le sergent Bracelet, en temps de paix antiquaire à Paris, dans l'île Saint-Louis, et présentement attaché comme interprète à l'armée britannique, travaillait dans le local qu'il utilisait comme bureau et qui était un estaminet isolé sur la route, à peu de distance du « Magicien ». Soudain une voiture de ravitaillement stoppa devant la porte et deux hommes en descendirent. Ils entrèrent dans l'estaminet et commandèrent du vin. L'un était petit et gros; l'autre, grand et maigre, avait sa culotte déchirée. Tous deux paraissaient fort excités. Le sergent leur fit observer que ce n'était point encore l'heure réglementaire et que le patron n'avait pas licence de les servir avant cinq heures. Ils n'acceptèrent point volontiers ces remontrances. Le grand maigre dit à son compagnon:
- C'est au moins un employé de chez Potin. On va lui régler son affaire.

Et d'allonger sur le nez du sergent un « direct » ainsi que quelques coups à l'estomac et aux cuisses. Bracelet tomba, cependant que les deux héros, contents de leur exploit, s'en allaient après la victoire.

Il semblait n'y avoir pas de doute : ces deux hommes ne différaient pas des deux pillards. Rabanos et Carpion furent donc inculpés de destruction d'édifice et vol dans un édifice consacré au culte, et Carpion de voie de fait sur un supérieur. A l'instruction, les trois Tommies et le sergent Bracelet les reconnurent formellement. Afin que la reconnaissance eût. plus de certitude, le commissaire-rapporteur, avant que d'introduire les témoins, avait placé Rabanos et Carpion au milieu d'une douzaine de soldats : les témoins les désignèrent sans hésiter. Et le curé du « Magicien » assura que les bougies qui éclairaient la table du dîner étaient bien les cierges de son église.

Les preuves s'accumulaient : reconnaissance des hommes et des bougies, concordance des heures, et cette culotte déchirée qui suivait Carpion comme à la trace. Devant le conseil pourtant, comme à l'instruction, les deux personnages s'obstinaient à tout nier. Ils avaient l'air un peu gêné, ne remuaient pas, parlaient d'une voix calme. Tout cela, c'était une méchante série de guignes. Après déjeuner, comme la compagnie était au repos, ils avaient décidé de se promener et de se dégourdir les jambes. Ils ne s'étaient point, rendus au « Magicien », n'avaient pénétré dans aucune église et voyaient pour la première fois le sergent Bracelet. Les bougies, ils les avaient achetées : on a bien le droit d'acheter des bougies. Quant à la culotte, Carpion se l'était accrochée à des fils de fer, la nuit précédente, au cours de la relève, dans les tranchées. Et le soir, comme ils se restauraient bien sagement, on les avait arrêtés. Comment auraient-ils commis ce pillage, tous les deux : Carpion qui avait un cousin vicaire ; et Rabanos, commerçant médaillé de la ville de Paris, qui prisait les belles choses et qui avait pour meilleure clientèle une congrégation. C'était absurde ! ... Les témoins cependant, - les Tommies par l'intermédiaire de l’interprète assermenté, - répétaient leurs assertions. Et, sur la table du conseil, le curé développait un paquet de cierges identiques aux bougies du dîner. Le colonel, ne s'empêchant pas de sourire, demandait il Carpion :
-Qu’avez vous à répondre à cela ?

Et il était savoureux, ce Carpion, la bouche pincée, l'air sérieux, les joues un peu rouges, le ton doctoral :
- Je dis que ce soldat se trompe.

Pour tous deux, les notes de leurs chefs n'étaient pas excellentes, surtout quantà la moralité. Son capitaine estimait Rabanos un soldat médiocre dans la tranchée et mauvais au cantonnement, animé d'un esprit pernicieux et révolté. Carpion, ancien caporal cassé de son grade pour ivresse, donnait pareillement durant les repos le pire exemple ; en revanche son capitaine lui accordait des qualités insignes à la bataille et le déclarait « un combattant précieux pour ses chefs ». Ils n'avaient nulle condamnation antérieure.

"Le commissaire du gouvernement requit des juges une condamnation impitoyable : les églises de France, les pauvres petites églises, déjà si dévastées par la mitraille boche, quels Français avaient- le cœur assez vil pour les dévaster encore ! A quel mobile attribuer l'attentat odieux de Rabanos et de Carpion ? Au délire de l'ivresse ? A une basse passion anticléricale ? Au plaisir sadique de détruire et piller ? A tout cela ensemble probablement. Il ne fallait pas qu'une telle frénésie fût indemne. Et les dix ans de réclusion que pré voyait la loi ne seraient pas une peine trop sévère.

La tâche du défenseur paraissait une gageure. Toutefois l'instruction, presque surchargée de certitude, s'y était peut-être fiée un peu vite et n'avait point scruté les détails assez méticuleusement. Le dossier contenait des contradictions dont le défenseur se prévalut. Il y en avait plusieurs, et principalement deux :

Premièrement, les Tommies affirmaient, tous trois, que les deux pillards étaient sortis de l'église à quatre heures vingt ; d'autre part, le gendarme français - absent au jour des débats, mais dont on possédait le rapport écrit - affirmait que Rabanos et Carpion avaient quitté le « Magicien » à quatre heures moins cinq. Son témoignage s'appliquait certainement à eux, puisque c'était ce même gendarme qui les avait arrêtés dans la soirée. Mais si Rabanos et Carpion quittaient le « Magicien » à quatre heures moins cinq, forcément, ils n'étaient pas les pillards, puisque les pillards étaient restés dans l'église de quatre heures moins un quart à quatre heures vingt. Deuxièmement, le sergent Bracelet, dépeignant le compagnon de l'homme qui l'avait frappé, lui avait prêté des cheveux très noirs et une barbe de même teint. Or Rabanos était d'un roux éclatant. Donc, puisque Rabanos et Carpion ne s'étaient point lâchés une minute cette soirée-là, ce n'était pas Carpion qui avait frappé Bracelet. Et. donc, puisque l'auteur des voies de fait n'était autre évidemment qu'un des pillards, ce n'étaient pas Rabanos et Carpion qui avaient pillé. Ils étaient les victimes de coïncidences, d'une fausse ressemblance que maints procès, anciens ou récents, ont déjà montré, et surtout de cette malencontreuse culotte déchirée. On s'était hypnotisé sur elle, cause de tout le mal. Mais il y avait, entre X... et Z..., auteurs du crime d'une part, et d'autre part Rabanos et Carpion, des différences irréductibles, des antagonismes d'heures et de teint, qui, par bonheur, permettraient au conseil d'éviter une erreur judiciaire.

JustMili_InsigneXIXeInsigne Justice Militaire - Début XXe siècle

Bon nombre d'auditeurs ne laissèrent pas d'être troublés par cette argumentation. Elle prouve seulement combien les investigations doivent être minutieuses. Elle n'influença point les juges qui condamnèrent les deux gaillards presque au maximum : huit et dix ans de réclusion avec dégradation militaire. Probablement, s'ils n'avaient pas nié, ils eussent pu s'excuser de circonstances atténuantes et eussent encouru un moindre châtiment ; mais par leur système ils risquaient tout. Leur défenseur, dupé à ses propres sophismes, était affligé du verdict comme d'une injustice. Deux jours plus tard, à ce qu'il confessa en se raillant soi-même, il fut délivré de son inquiétude un peu crédule : ses deux clients lui avouèrent sans vergogne leur méfait, en jurant toutefois, - hasard extraordinaire ! - que les bougies n'étaient point les cierges de l'église. Après leur dégradation, ils furent envoyés dans le lieu de réclusion. Ils ont accompli depuis lors une démarche pour retourner se battre; et il est vraisemblable que le général leur octroiera cette grâce et leur permettra de se racheter."

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Cette histoire aurait pu se terminer ainsi avec ce report effectué par René de Planhol, laissant nos deux voleurs d'église dans l'inconnu, mais une clé fut publiée cinquante ans plus tard.
Ecrit dans un contexte de guerre, son ouvrage afin d'échapper à la censure, se doit de camoufler en partie la vérité. Finalement, qui sont Carpion et Rabanos? Ceci s'est il réellement produit comme l'indique De Planhol. Un témoignage ne vaut que lorsqu'il est recoupé et conforté par d'autres sources.

Cette source concordante fut publiée 50 ans plus tard et on la trouve dans le témoignage d'Albert Le Flohic, intitulée "Cinquante ans après". Cette source, donc, nous permet de découvrir les vrais patronymes ainsi que le lieu et les dates de ces péripéties. Cette source nous permet de découvrir une scène de dégradation sur le front du régiment.

"14 octobre 1915. C'est ce jour-là que nous participons à une bien triste cérémonie. nos deux camarades CHAMPION et DESNOS ont été condamnés par le Conseil de Guerre aux travaux publics et à la dégradation militaire.
Qu'ont-ils fait?
Pas grand-chose, mais leur condamnation est l'aboutissement et le couronnement d'une longue suite d'infractions à la discipline.
CHAMPION est un ancien "batdaf" tatoué sur tout le corps. Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il n'est pas très intéressant.
DESNOS n'est pas un mauvais bougre, mais il s'est laissé entraîner. On les a pincés en train de fracturer les troncs de Bully-Grenay. D'autre part, ils avaient raflé pour s'éclairer dans les cagnas tous les cierges qui étaient en train de brûler. Enfin, ils ont coiffé Saint-Joseph d'un vieux chapeau haut-de-forme et ont dessiné des moustaches au crayon à la Sainte-Vierge.
Tout cela n'est pas bien méchant, mais nous sommes dans un secteur où il n'y a presque que des Britanniques et il faut faire la preuve que dans l'armée française, on ne badine pas avec la discipline.
Ils ont donc "attrapé" trois ans de travaux publics avec comme corollaire la dégradation.
En définitive et malgré le caractère infamant de leurs condamnations, ils vont peut-être faire une bonne opération, car on se demande où ils peuvent être plus mal qu'en première ligne?

Le régiment se rassemble dans une grande prairie. Les quatre bataillons sont disposés en carrés.
Au centre, la musique et dans un angle les deux condamnés en uniforme dont les boutons, les passepoils et tous les insignes ont été préalablement décousus puis refaufilés.
Le colonel CARLIER, sur son cheval, préside la cérémonie.
Elle est à la vérité fort émouvante.
Un adjudant lit le texte de la condamnation puis un autre sous-officier s'approche des deux hommes et leur arrache boutons et attributs. Maintenant les deux hommes paraissent revêtus d'un pantalon quelconque et d'une houppelande.
Puis les quatre bataillons défilent devant eux pendant que la musique fait retentir pour la dernière fois à leurs oreilles, le refrain du régiment.

 

Sources biblio: "De la justice aux armées" René De Planhol - Attinger 1917
Sources photo: collection particulière

Sources biblio: "Cinquante ans après" - Albert Le Flohic - Imprimerie de Champagne 1967
Sources photos: Wikipédia - Tronc église de Lucheux

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12 avril 2012

La justice militaire

Il est un sujet sensible qui me tient à coeur, celui de l'exercice de la Justice Militaire au sein des unités de la 17e DI lors du conflit.

Parfois exépiditive, parfois justifiée par des crimes de droit commun, ce thème est difficile à aborder car encore emprunt du sceau du tabou. Je ne peux, cependant, m'empêcher de penser aux drames familiaux tant pour les coupables que pour les victimes (Parfois ces derniers sont à la fois victimes et coupables).

Souhaitant rester neutre sur ce sujet, dans plusieurs messages à venir, je me contenterai d'aborder le sujet au travers de sources bibliographiques, notamment au travers de l'ouvrage "De la justice aux Armées" de René de Planhol (Attinger 1917).
Cet ouvrage rare m'a été aimablement prêté par un ami (Alain Orrière), que je remercie vivement. j'ai ai donc effectué une transcription complète.

René de Planhol (1889-19..) était un journaliste et écrivain. A la mobilisation, celui-ci est affecté au 7e Hussards. De cette expérience, il publiera "Etapes et batailles d'un hussard" (Attinger, 1915)
En 1917, il publie "De la justice aux Armées", qu'il commence ainsi:

De juin 1915 à septembre 1916, j'ai été appelé par la bienveillance du commissaire-rapporteur d'une division à collaborer comme défenseur à l'oeuvre de justice. Avocat improvisé, j’ai suivi de la sorte un grand nombre d'audiences et je me suis facilement renseigné sur les autres. J'inscris ici ce que j'ai vu ou su et qu'il n'y a pas d'inconvénient à révéler. Bien entendu, je ne dévoile aucun nom. Les noms que je prêterai à mes personnages pour la commodité du récit sont absolument arbitraires, et je prie qu'on n'y cherche point de consonance ou d'anagramme. Hormis ce déguisement, ces pages ne sont que véridiques.

JusticeAuxArmées_Couv


Si vous avez des infos supplémentaires concernant René de Planhol, je suis bigrement intérressé.

A suivre donc "les aventures de Carpion et Rabanos"

 

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06 mai 2007

Le camenbert du camp du Faité

Le camenbert - Nos Berrichons

Ca te dit ti queuquchouse c’camp du Faité ?

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- Ah ! où qu’on n’tait pour ceux attaques du Chemin des Dames. Mon pouv’vieux, rin que d’y penser ça me gratte encore, tellement qu’y en avait d’ceux poux !
- Et c’te chtite paille dans ieux baraques, j’en avions jamais vu de si déguelasse. C’était pus que du poussier tellement qu’al tait par tous ceux polus qui stin allongés d’sus !
- Et ceux vasistas en papier vuilé qu’étint crevés ! Ah ! bon gieu d’bon gieu l’moral il’tait ben bas anc’toutes ceux offensives qu’étint toutes loupées ! I nous disiont : « Cte foué là, v’allez les avouer ; c’est la Victouère. J’allons yeux balancer tant de grousses marmites qu’y fouteront le camp quasiment tout seuls ! C’souer j’irons coucher à Laon la canne à la main !
- Ah ben oui, j’rastions toujou su place !
- Un jour j’avons ben rigolé. Tu te rapelles ti l’père Machin ?
- Qui ça Machin ?
- Un grand qu’avait été custot de la 11e. Un gars du Blanc qu’tait boulanger…
- J’vois qui qu’tu veux dire : l’frère à Cérémounie, l’gars d’Argenton.
- Tout jusse.
- Qui qu’il a fait ce chti Bernoux ?
-T’en a pas idée. Tu vas vouer.
- J’devions monter en ligne du couté d’Hurtebisse. I tombait d’ceux marmittes, mon pauv’vieux, queuchouse d’épouvantabe. T’as jamais vu ça. Des gros 305 qui f’sint eune fumée pu nouère ! Quand qui z’arriviont su tuoé, t’aurais juré un train de marchandises. T’arrecevais des éguernasses su la gueule a pu d’un kilomète ! I z’en avint d’la molition les Boches ! J’avions un cafard qui nous sarrait dur l’estoumac, j’te le dis.
J’venions donc d’manger la soupe et j’commencions à nous équiper pour quitter ceux cage à poux du Faité. C’était au moué de mai ; i faisait chaud comme à l’assemblée du M’noux l’an darnier. Y en avait queuqu’un qu’avint trop d’jus de boué tortu dans le vente. Quanq qu’on est saoul on pense pus à rin. Faut te dire aussi qu’on venait d’toucher chacun son camenbert.
Alors v’là Cérémounie qui dit : « Moué j’veux pas monter en ligne » Et pis le v’la qui fout son fourniment dans le foussé et pis qui se couche !
- Ah ! le chameau !
- L’sargent arrive : « Qui qu’y a Cérémounie ? Faut marcher comme les autres. Allons a debout !
Mais le gars de Cérémounie, i v’lait rin chiquer. I braillait : « J’veux un camenbert, j’en ai pas touché. C’est pas jusse ».
- Ah ! le chameau ! N’avait ben raison tout de même ed rouspèter. Ceux camenberts c’était quasiment ni pus ni moins q’du plâte dans des ptites boètes, çà valait pas les froumages ed’chieubre ed’Levroux ; mais pisqu’y avait drouet…
- I y avait drouet ! I y avait drouet ! Mon pouv’vieux tas drouet à c’qu’on doune dans ce métier là. Si on t’doune rin, t’as drouet à rin. C’est bin simpe.
« En attendant l’gars de Cérémounie il’tait toujou couché dans son foussé et j’tardions que l’moment ed’parti en ligne… L’sargent il’tait empoisounné, i s’arrachait les cheveux. I disait : « Ah ! cte section ! qui qui m’a foutu des polus coume ça ? »
« Enfin vlà l’vieux commandant qui passe su son canasson. I s’arrête d’vant Cérémounie. L’sargent i asplique. Alors i dit : « Faut i aller sarcher un camenbert aux cusines. J’veux qu’tout le monde aye un bon moral dans l’bataillon ».
- Un bon vieux !
- V’là donc l’cabot qui court aux ciustances et pis qui i en rapporte un. I l’doune à Cérémounie qu’ouve la bouète, qui l’arnifle, qu’enfonce son pouce eddans l’froumage et pis qui dit : « J’en veux point. Il est trop fait. J’connaisions point de froumages comme çà cheux nous.

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- Ah ! le chameau ! Ils l’ont au moins fait passer au tourniquet ?
- Comme tu l’dis. Ils l’ont m’né au posse ed police anc son froumage qui v’lait garder pour el douner à soun avocat.
- T’aurais ri si t’avais vu c’te séance au Conseil de Ventelay anc le froumage posé su le buereau. J’avions un commissaire rapporteur qu’était pas mouvais gars. Il a dit qu’Cérémounie il tait saoul ; qui savait pas ce qu’il avait fait. I s’en est tiré queuq moués d’prison.
- I les a jamais fait !

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- Ben sur que non ; l’général l’a renvoyé à un out régiment. C’était pas eune punition dête en prison, c’était putôt une récompense. C’était ben aut-chouse d’être à Hurtebise. En attendant l’gars d’Cérémounie i a ben coupé à un tour de tranchée anc soune histouère de froumage.
- Ah ! le chameau !

Avril 1922 – Bulletin de l’Association des Anciens Combattants de la 17e DI

Ce que ne dit pas le bulletin de l'Amicale, c'est qu'un Baptiste Cérémonie allait finalement tombé à Heurtebise le 26 juillet 1917, non loin du camp du Faité.

RI090_MPLF_CeremonieBaptiste
Sources: Mémoires des Hommes

Peut-être s'agit il du même Cérémonie?

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